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Full text of "Mémoires de M. le baron de Besenval .."

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University  of  Ottawa 


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OTHECA 


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MÉM  OIl(Ê,S 


DE  M.  LE   BARON      ;•' 


DE  BESE  N  VAL. 


T.    IV. 


MEMOIRES 

DE  M.  LE  BARON 

DE   BESENVAL, 

Lieutenant-Général  des  Armées  du  Roi,  sous 
Louis  XV  et  Louis  XVI ,  Grand'Croix  de 
l'Ordre  de  Saint  -  Louis  ,  Gouverneur  de 
Haguenau  ,  Commandant  des  Provinces  de 
l'Intérieur,  Lieutenant-Colonel  du  Pvégiment 
des  Gardes-Suisses ,  etc. 

TOME    QUATRIÈME, 

CONTENANT 

DES    MÉLANGES    LITTÉRAIRES, 
HISTORIQUES  ET  POLITIQUES  ; 

SUIVIS     DE     QUELQUES     POÉSIES. 


A    PARIS. 

Chez  F.  Buisson,  Libraire,  rue  Hautefeuille,  n°.  a3 


1806. 


AVERTIES  EMENT 
DE    L'ÉDITEUR. 


JJanS  le  cours  de  la  Campagne 
de  17^7  ,  plusieurs  Officiers-géné- 
raux, les  uns  d'un  esprit  aimable, 
et  quelques  autres  d'un  esprit  cul- 
tivé ,  formèrent  une  sorte  d'Aca- 
démie littéraire,  à  Drévenich  ,  où 
la  saison  devoit  les  retenir  assez 
long  -  temps.  Il  fut  convenu  que 
chacun  apporteroit  à  cette  réunion 
son  tribut  de  vers  ou  de  prose;  et 
cet  engagement  fut  rempli.  Le  Re- 
cueil qu'on  donne  au  Public ,  est 
composé  de  Pièces  que  M.  le  Baron 


de  Besenval  a  fournies  à  l'Académie 
tic  Drevenîch,  de  quelques  autres 
dont  il  est  également  l'Auteur,  et 
de  plusieurs  morceaux  trouvés  dans 
son  Porte-feuille. 


VI 


Lettre  de  M.  le  Baron  de  Besekval 

A    M.    DE    CrÉBILLON    FILS. 


«  Ljorsque  j'écrivis  le  Spleen,  je  n'eus 
»  point  en  vue  de  raconter  mes  propres 
»  malheurs  ;  je  n'en  ai  jamais  éprouvés. 

»  Je  n'y  fus  point  porté  par  le  chagrin , 
»  ou  par  le  besoin  de  me  distraire.  J'ai 
»  peu  connu  le  chagrin  :  j'ai  senti  tous 
*>  les  plaisirs  qu'un  honnête  homme  peut 
»  rechercher,  et  ces  goûts  m'ont  préservé 
»  de  l'ivresse  des  passions  particulières. 
»  Un  caractère  gai,  quelque  esprit,  un 
»  corps  à  toute  épreuve,  voilà  les  dispo- 
»  sitions  où  j'étois  il  y  a  vingt  ans,  à  peu 
»  près ,  lorsqu'il  me  prit  fantaisie  de  dé- 
»  montrer  que  le  malheur  est  inséparable 
»  de  quelque  situation  que  ce  soit. 

»  Je  composai  mon  roman ,  comme  on 
»  fait  une  lettre,  sans  travailler,  et  sur- 
»  tout  sans  corriger;  j'en  suis  incapable. 


viij 

»  Je  ne  consultai  personne  ,  parce  que 
»  j'étois  plus  pressé  de  satisfaire  le  ca- 
»  priée  du  moment,  que  tourmenté  du 
»  désir  de  bien  faire.  Quand  j'eus  fini 
■»  mon  ouvrage  ,  je  le  jetai  dans  mon 
»  porte-feuille  ,  plutôt  avec  désintérêt  , 
»  que  par  le  besoin  de  me  refroidir  pour 
»  le  mieux  juger;  enfin ,  je  Faurois  oublié 
«j  tout-à-fait,  (quel  crime  de  lèze-posté- 
:»  rite  !  )  si  M.  Collé  ,  mon  ami ,  n'eût 
»  voulu  le  connoître.  Ce  désir  seul  étoit 
5>  un  succès  pour  moi  ,  puisqu'il  témoi- 
»  gnoit  une  opinion  plus  flatteuse  que  je 
»  ne  le  méritois.  Il  me  donna  des  éloges 
»  et  des  conseils.  Je  reçus  les  éloges,  et 
»  n'obéis  point  aux  conseils.  Je  dirai 
»  même  que  je  fus  étonné  qu'un  homme 
•»  de  ce  talent  eût  des  idées  aussi  fausses, 
»  Mon  roman  seroit  bien  pire  ,  si  j'en 
»  eusse  redressé  la  marche,  sur  le  plan 
w  qu'il  me  proposa.  A  l'en  croire,  j'au- 
»  rois^mélé  quelques  tableaux  grivois  à 
»  des  scènes  qui  se  passent  en  bonne 
»  compagnie  ;  ce  qui  présenteront  un  dis- 
»  par'ate  offensant. 


IX 

»  Voici  ce  que  je  me  suis  prescrit  à 
»   moi-même. 

»  J'ai  tâché  que  mon  malheureux  ne 
»  lut  point  insensible,  pour  qu'il  fût  in- 
»  téressant.  Je  n'ai  pas  voulu  qu'il  fut 
»  pleureur;  on  se  blase  bien  vite  sur  les 
»  infortunes  de  celui  qui  ne  cesse  d'en 
»  gémir. 

»  Je  ne  l'ai  point  laissé  manquer  de 
»  défauts  et  de  torts,  afin  d'éviter  l'écueil 
»  de  Grandisson,  qui  nous  excède  de  ses 
»  vertus.  Nous  n'aimons  pas  qu'on  soit 
»  trop  parfait  ;  et  nous  avons  nos  raisons 
»  pour  cela. 

»  Les  événemens  qu'il  éprouve  sont  ceux 
»  que  chaque  jour  reproduit  dans  la  so- 
»  ciété,  mais  qui  rarement  s'accumulent 
»  sur  un  même  homme. 

»  Je  suis  sobre  de  réflexions  ,  et  j'es- 
»  père  qu'on  m'en  saura  gré.  C'est  à  ce- 
»  lui  qui  lit,  à  réfléchir;  que  l'auteur  le 
»  mette  sur  la  voie  de  ce  qu'il  doit  penser, 
»  et  s'en  tienne-là.  Je  connois  un  roman 
»  plein  de  charmes  ,  qui  me  cause  une 
»  juste  impatience,  par  la  prétention  qu'a 


X 

3>  toujours  l'auteur,  d'arracher  un  trait 
»  moral ,  de  la  plus  légère  circonstance  de 
»  son  récit. 

»  J'ai  craint  d'être  diffus,  et  j'ai  tron- 
»  que  tous  les  faits  ;  je  les  ai  racontés 
î>  avec  sécheresse  ,  dans  la  peur  de  les 
»  surcharger.  Mes  conversations  sont 
»  courtes  et  mutilées.  Mon  héros  est  un 
»  homme  foible  sur  qui  tout  le  monde 
»  prend  de  l'empire  ,  qui  se  détermine 
»  au  premier  mot  qu'on  lui  dit,  et  qui 
»  n'a  pas  besoin  d'être  convaincu ,  pour 
»  agir. 

»  J'ai  fait  plusieurs  autres  fautes  qui, 
»  sans  me  flatter,  proviennent  d'inca- 
»  pacité. 

»  Je  me  proposois  ,  en  plaçant  mon 
«  infortuné  dans  toutes  les  conditions  , 
»  de  lui  faire  connoître  les  philosophes , 
»  et  j'entends  par  ce  mot  les  précepteurs 
»  des  Gouvernemens  ,  qu'ils  ébranlent, , 
»  plus  qu'ils  ne  les  éclairent;  mais  je  re- 
»  doute  les  applications,  et  mon  héros 
»  ne  fréquentera  ni  D*** ,  ni  D***. 

»  Je  prie  M.  de  Grébillon  de  me  Irai- 


XI 

»  ter,  avec  toute  la  sévérité  de  l'amitié. 
»  Cette  bagatelle  ne  sera  peu  t-ètrc  jamais 
»  imprimée;  mais  le  besoin  de  la  gloriole 
»  peut  me  tenter,  et  je  me  connois  un 
»  grand  penchant  à  succomber. 

»  Si  le  malheureux  ne  déplaît  pas  trop 
«  à  M.  de  Crébillon ,  il  se  croira  vengé 
»  de  la  fortune.  » 


»J 


Lettre  de  M.  de  Crébillon  fils, 
a  M.  le  Baron  de  Besenval. 


«  J  Evais  vous  rendre  un  compte  exact, 
»  M.  le  Baron,  de  tout  ce  que  je  pense 
))  de  votre  ouvrage.  Voici  les  réflexions 
î)  qui  me  sont  venues.  Je  vous  prie  de 
»  les  suivre. 

»  i°.  Votre  objet  est  de  faire  un  ou- 
>  vrage  de  morale,  de  tracer  un  tableau 
»  du  monde ,  après  en  avoir  fait  i'expé- 
)>  rience.  Rien  de  mieux  imaginé ,  rien 
))  de  plus  digne  d'occuper  ces  momens 
»  que  le  monde  et  vos  devoirs  vous  lais- 
)>  sent.  Permettez -moi  .d'applaudir  à  ce 
»  <  système  plein  de  bon  esprit  et  de  sa- 
»  gesse.  La  suite  des  temps  vous  confir- 
»  niera  dans  un  parti  si  louable.  Vous 
n  existerez  toujours  avec  plaisir ,  puisque 
»  vous  n'existerez  dans  aucun  âge,  sans 
))  occupation. 

»  2°.  Votre  tableau  moral  est  bienpro- 
))  jeté  :  l'invention  est  beureuse.  Il  ne 


Xllj 

)>  faut  ni  le  surcharger,  ni  le  croquer;  il 
»  faut  que  tout  y  trouve  sa  place.  Ce  ne 
)>  seroit  plus  un  tableau ,  mais  une  simple 
I  »  étude  de  peintre.  Ce  n'est  pas  ce  que 
d  nous  voulons  de  vous  ;  nous  voulons 
»  que  votre  cadre  soit  rempli  ;  nous  vou- 
))  Ions  y  trouver  le  monde  tel  qu'il  est  , 
3)  et  tout  ce  qu'il  est.  Pour  réussir  dans 
j)  ce  dessein ,  il  faut  d'abord  arrêter  comme 
D)  une  table  des  différentes  matières  que 
»  vous  avez  à  traiter.  Vous  réfléchirez  sur 
»  tous  les  sujets  que  le  monde  offre  à  l'ob- 
)>  servateur  judicieux.  Vous  les  renfer- 
5)  merez  dans  une  liste,  avec  un  énoncé 
))  court  ,    en  manière   de   sommaire  de 
))  chapitres.  Quand  vous  croirez  avoir  re- 
»  cueilli  les  principaux  sujets ,    et   que 
))  votre  liste  sera  faite,  nous  en  raison- 
)>  nerons.  Ces  matériaux  rassemblés ,  vous 
x>  ferez  une  seconde  opération }  ce  sera 
»  de  leur  assigner  un  ordre  naturel,  le- 
»  quel  fasse  naître  les  parties  les  unes  des 
d  autres  ;  en  sorte  que  vous  ne  traitiez  pas, 
y>  dans  le  commencement ,  ce  qui  seroit 
»  mieux  placé  soit  au  milieu ,  soit  à  la 


XIV 

w  fin.  Il  est  dans  un  livre,  comme  dans 

))  une  pièce  de  théâtre  ,  une  génération 

m  de  choses  successives  et  filées,  qui  l'ait 

»  ce    qu'on    appelle    une   belle   ordon- 

-»  nance.  Les  gens  du  monde  se  gâtent 

»  par  la  conversation  ,    leur    première 

y  école.  On  cause  sans  ordre,  sans  svs- 

»  tème,  sans  suite,  et  l'on  fa  il  bien.  Mais 

)>  la  composition  est  toute  différente* 

»  5.°  Sur  le  style,  j'aurai  l'honneur  de 

m  vous   faire  remarquer  qu'il  sera  dans 

»  votre  ouvrage,  ce  qu'est  le  coloris  dans 

)>  tous  les  tableaux.  Vous  êtes  fait  pour 

)>  bien  écrire.  Ne  vous  forcez  pas.  Mon- 

»  tesquieu   dit   qu'une   femme    qu'il   ne 

w  nomme  pas  (  c'étoit  la  sienne),  mar~ 

»  choit  naturellement  bien  ;   mais    que 

»  quand  elle   vouloit   marcher   mieux  , 

))  elle  boîtoit.  Le  sl>le  qui  vous  convient, 

)>  car  il  y  a  des  vocations  de  style ,  comme 

»  de  profession ,  le  style  qui  vous  con- 

);  vient  est  fort,  et  susceptible  des  agré- 

»  mens  que  la  philosophie  n'exclut  pas. 

»  Le  style  dépend  nécessairement  de  la 

»  pensée.  Telle  pensée,  tel  tour  d'esprit, 


XV 

j)  tel  style.  Vous  réfléchissez;  vous  con- 
w  noissez  le  langage   de  la  bonne  coui- 
»  pagnie.  Vous  avez  l'usage  du  monde. 
»  Ecrivez  comme  vous  parlez.  Quand  les 
»  fleurs  se  trouveront  sous  votre  main , 
»  cueillez-les  sans  scrupule  ,  mais  aussi 
))  sans  effort.  Evitez  une  chose,  je  veux 
»  dire  le  tortillement,  ou  l'obscurité.  Pour 
j»  y  réussir  ,  alongez  moins  vos  phrases. 
w  Evitez  également  une  concision  affectée 
)>  de  locutions,  qui  redeviendroient  obs- 
))  cures  par  leur  petitesse  et  leur  mai- 
)»  greur.  Ni  trop  courtes  ,  ni  trop  lon- 
))  gués ,  claires ,  ou  du  moins  faciles  à 
)>  pénétrer;  telles  sont  les  bonnes  locu- 
)>  tions.  Coupez  vos  phrases  par  des  points 
»  qui  accoutument  vos  yeux  à  une  cer- 
»  taine  symétrie  sur  le  papier.  Vous  par- 
»  lez  bien;  écrivez  de  même.  Ne  soup- 
»  connez  aucun  mystère  dans  et  travail. 
»  Les  règles  sont  très-peu  de  chose.  C'est 
»  l'usage  qui  décide;  et  l'usage  vous  est 
))  connu,  comme  le  monde  même. 

)>  Pardonnez-moi  tout  ce  pedantisme 
)>  précipité.  J'ai  suspendu  quelques  occu- 


»  pations  pour  m'entretenir  rapidement 

v  avec  vous.  Quand  j'aurai  l'honneur  de 

»  vous  voir  ,  nous  en  résumerons  avec 

»  plus  de  soin.  J'applaudis,  M.  le  Baron, 

»  à  des  goûts  si  sages.  Mais  ce  qu'il  im- 

»  porte  que  vous  sachiez ,  c'est  que  vous 

))  valez  mille  fois  plus  que  vous  ne  voulez 

))  le  croire.  Vous  avez  reçu  de  la  nature 

»  un  très -bon  esprit.  Vous  avez  joint  à 

»  cet  avantage  précieux  ce  que  l'usage 

m  du  monde  et  la  lecture  doivent  pro- 

)>  curer.  Vous  êtes  mon  Baron,  et  celui 

)>  de  quiconque  se  pique  de  respecter  et 

»  d'aimer  le  mérite  agréable  et  solide.  » 


MEMOIRES 


M  É  M  O  I  II  E  S 

DE  M.   LE   BARON 
DE    BESENVAL 


MÉLANGES  LITTÉRAIRES, 
HISTORIQUES  ET  POLITIQUES. 

le    Spleen. 


J  'avois  remarqué  souvent  aux  Tuileries 
un  homme  âgé  ,  vêtu  fort  simplement  ? 
d'un  extérieur  modeste  et  chagrin,  qui, 
sans  avoir  l'air  farouche  ,  cependant  se 
tenoit  de  préférence  dans  les  lieux  écar- 
tés. Un  jour,  que  je  me  promenois  seul , 
ayant  encore  aperçu  mon  homme ,  je  le 
suivis  pendant  quelque  temps;  enfin,  cé- 
dant à  ma  curiosité,  je  l'accostai. 

«  Monsieur,  lui  dis-je,  vous  trouverez 
peut-être  étonnant  que  n'ayant  pas  l'hon- 
neur d'être  connu  de  vous,  j'interromps 
Tome  IV.  a 


(2  ) 

votre  promenade  ;  mais,  je  vous  l'avoue 
franchement;  le  soin  que  vous  prenez  de 
fuir,  dans  ce  jardin,  le  monde  que  d'or- 
dinaire on  y  vient  chercher,  m'a  donné 
le  désir  de  vous  connoitre.  Une  manière 
d'être  qui  n'est  pas  celle  de  tout  le  monde, 
annonce  communément  une  façon  de 
penser  particulière ,  et  mon  plus  grand 
plaisir  est  de  pénétrer  les  différens  motifs 
qui  l'ont  agir  les  hommes.   » 

«  Monsieur,  me  répondit-il  en  souriant, 
un  homme  qui,  se  promenant  aux  Tui- 
leries ,  évite  la  chaleur,  la  poussière  et  la 
foule  ,  est  certainement  un  animal  rare. 
Je  ne  suis  pas  étonné  qu'il  ait  excité  votre 
curiosité  :  pour  la  satisfaire,  je  vous  dirai 
que,  de  toutes  les  promenades,  ce  jardin 
est  celui  qui  plaît  le  plus  à  mes  jeux  > 
qu'en  y  fuyant  le  monde  que  d'ailleurs  je 
hais,  j'y  trouve  l'air  et  la  fraîcheur,  avée 
l'avantage  d'être  dans  un  lieu  qui  m'est 
agréable.  Si  vous  desirez  savoir  qui  je  suis, 
je  souhaite  que  vous  soyez  plus  habile  que 
moi.  Il  y  a  quarante  ans  que  je  travaille  à 
me  connoitre,  sans  avoir  pu  réussir.  » 


(3) 
Cette  réponse  me  donna  plus  d'envie 
de  continuer  la  conversation. 

Moi. 

Dire  qu'on  ne  se  connoît  pas ,  c'est 
prouver  qu'on  a  fait  bien  des  recherches 
sur  soi-même. 

l'Inconnu. 

C'est  du  moins  être  de  bonne  foi;  c'est 
peut  -  être  avoir  appris  que  le  cœur  de 
l'homme  est  un  labyrinthe  où  l'on  se  perd, 
un  caméléon  qui  trompe  les  yeux  les  plus 
attentifs  et  les  plus  pénétrons. 

Moi. 

Vous  avez  raison;  mais  il  me  sembla 
pourtant  qu'il  y  a  des  situations  où  la 
volonté  des  hommes  est  toujours  déter- 
minée dans  un  même  sens  ,  et  qu'il 
existe  des  caractères  marqués  qui  ne 
se  démentent  point. 

l'Inconnu. 

Cela  se  peut:  mais  réfléchissez-y;  vous 
verrez  que  la  volonté  des  hommes  est 

a  2 


toujours  soumise  à  l'influence  du  moment, 
aux  cireonslances.  Quelquefois  ce  mo- 
ment se  prolonge  :  le  hasard  ne  l'ait  point 
changer  les  circonstances  :  la  volonté  se 
soutient,  et  l'on  usurpe  la  réputation  d'un 
caractère  suivi. 

M  o  i. 

Quoi  !  vous  pensez  que  ces  hommes  qui 
ont  soutenu  avec  fermeté  les  vicissitudes 
d'une  vie  pleine  d'orages,  et  qui  l'ont  ter- 
minée par  une  mort  courageuse  ,  n'ont 
pas  mérité  la  réputation  de  la  plus  grande 
contenance  ? 

l'Inconnu. 
Je  crois  que  l'amour-propre  étoit  le 
ressort  qui  les  animoit  dans  les  événemens 
exposés  aux  regards  des  autres  ;  mais  les 
avez-vous  suivis  dans  leur  vie  privée  ?  Me 
répondrez  -  vous  que  ce  courage  ,  cette 
grandeur  d'ame  n'ont  pas  échoué  mille 
fois  contre  des  choses  futiles,  mais  ca- 
chées ?  Allez ,  monsieur ,  ne  soyez  ja- 
mais la  dupe  des  comédies  jouées  sur  un 
grand  théâtre.  Ce  n'est  point  là  qu'il  faut 


(5) 
cherchera  démêler  le  coeur  humain  ;  c'est 
dans  le  vôtre  propre  :  lous  les  cœurs  sont 
faits  sur  le  même  modèle.  Il  n'y  a  de  dif- 
férence que  dans  leurs  inclinations. 

M  o  i. 

En  vérité,  monsieur,  la  façon  dont  vous 
parlez  ajoute  encore  au  désir  que  j'avois 
d'entrer  en  conversation  avec  vous.  Me 
permettrez-vous  de  vous  demander  quel 
état  vous  avez  embrassé  ? 

l'Inconnu. 

Je  n'en  ai  plus  maintenant ,  après  en 
avoir  essayé  plusieurs. 

M  o  i. 

Cette  réponse  me  met  dans  le  cas  de 
vous  faire  des  questions  multipliées,  qui 
pourroient  vous  devenir  importunes. 

l'Inconnu. 

Pour  vous  les  épargner,  je  ne  demande 
pas  mieux  que  de  vous  raconter  quelques 
épisodes  de  ma  vie  :  je  vous  prierai  seule- 
ment de  souffrir  que  je  vous  taise  mon 
nom,  et  celui  des  gens  que  je  citerai.  Je 


(6) 
les  désignerai  sous  des  noms  supposés  , 
pour  me  faire  mieux  entendre. 

Cadet  d'une  assez  grande  maison,  je 
fus  destiné,  par  ma  famille,  à  l'état  ecclé- 
siastique. L'éducation  que  je  reçus  en  con- 
séquence ,  rendit  mes  premières  années 
assez  pénibles.  Toutes  les  choses  qu'il  faut 
savoir  dans  l'état  auquel  j'étois  voué,  de- 
mandent une  étude  fatigante  et  très-en- 
nuyeuse. Un  de  mes  oncles,  évêque,  se 
chargea  de  moi.  C'étoit  un  homme  ver- 
tueux et  rempli  du  sentiment  de  ses  de- 
voirs. Quoique  jeune  encore,  j'examinois 
sa  conduite  :  je  fus  effrayé  de  la  sévérité  des 
mœurs  d'un  ministre  de  la  religion,  qui 
doit  la  faire  pratiquer  et  la  rendre  respec- 
table. L'impunité  de  beaucoup  d'évêques 
qui  déshonorent  le  sacerdoce,  ne  me  ras- 
sura point.  L'avilissement  personnel  qui 
suit  toujours  un  état  mal  rempli,  me  parut, 
de  tous  les  maux  ,  le  plus  affreux.  Arrêté 
cependant  par  la  timidité ,  compagne  in^ 
séparable  de  la  première  jeunesse  ,  je 
n'osois  déclarer  la  répugnance  que  j'avois 
pour  être  prêtre.  Tourmenté  sans  cesse 


(7) 
de  celte  idée,  mon  humeur  s'en  ressentit. 
Mon  oncle  s'en  aperçut  :  il  ne  lui  lut  pas 
difficile  de  pénétrer  la  cause  de  mon  cha- 
grin. Il  me  fit  appeler  un  matin  dans  son 
cabinet.  «  Mon  neveu ,  me  dit-il ,  je  lis  dans 
votre  cœur  :  votre  tristesse  m'annonce  qu'il 
jiest  point  d'accord  avec  ce  que  vos  pa- 
rens  ont  décidé  de  vous.  Faites  vos  ré- 
flexions ;  songez  qu'un  beau  nom  est  le 
seul  patrimoine  qui  vous  attende  ;  avan- 
tage désirable  ,  lorsqu'il  est  accompagné 
de  richesses  qui  peuvent  en  soutenir  l'é- 
clat; mais  fardeau  pesant,  dans  la  misère. 
En  vous  faisant  prêtre  ,  ces  richesses  ne 
peuvent  vous  manquer,  et  vous  obtien- 
drez ,  jeune  encore ,  et  sans  peine,  ce  que 
vous  n'oseriez  espérer  dans  tout  autre  état, 
après  les  plus  grands  travaux  et  dans  la 
vieillesse  la  plus  avancée.  Si  cependant  vous 
ne  vous  sentez  point  les  dispositions  né- 
cessaires à  cet  état,  ne  différez  pas  d'un 
instant;  prenez  un  autre  parti.  Tous  les 
inconvéniens  auxquels  vous  vous  expo- 
serez, ne  sont  pas  comparables  à  celui  de 
ne  point  tenir  les  engagemens  que  vous 


(8) 
aurez  pris  dans  la  société.  »  Mon  oncle 
ajouta  même,  en  levant  les  yeux  au  ciel: 
«  N'est-il  pas  ailreux.  qu'à  l'âge  où  l'expé- 
rience ne  peut  éclairer  notre  choix  ,  les 
hommes  aient  exigé  qu'on  décidât  du  sort 
du  reste  de  sa  vie  ?  » 

Enhardi  par  l'ouverture  que  me  faisoit 
mon  oncle,  je  lui  déclarai  mes  vrais  sen- 
timens  ;  et,  peu  de  temps  après,  je  re- 
tournai dans  la  maison  de  mon  père. 

Moi. 

Je  pense  bien  comme  vous  sur  l'état 
ecclésiastique.  L'opulence  qu'il  procure 
quelquefois  ,  ne  me  paroi t  pas  dédom- 
mager des  entraves  qui  s'y  trouvent  sans 
cesse.  S'occuper  de  détails  vétilleux  et 
Jatigans  ,  au  fond  d'un  diocèse;  recher- 
cher tous  les  malheureux  ;  se  refuser ,  pour 
donner  aux  autres;  être  en  garde  contre 
ses  moindres  actions,  de  peur  du  scan- 
dale; commander  à  d'autres  prêtres  qui 
tâchant  de  se  soustraire  à  votre  autorité; 
être  le  fermier  d'uw  temporel  dont  on  ne 
peut  disposer,  et  qui  toujours  est  attaqué: 


(9) 
voilà  la  vie  d'un  évoque.  Mais  je  vous  sup- 
plie de  vouloir  bien  poursuivre  un  récit 
que  j'écoute  avec  intérêt. 

l'Ikcosn  u. 

Lorsque  j'arrivai,  ma  mère  étoit  morte. 
Mon  père  me  reçut  fort  mal.  J'avois  songé, 
me  dit-il ,  à  vous  rendre  heureux  ;  mais 
puisque  votre  indocilité  s'y  refuse,  il  faut 
vous  satisfaire.  Vous  aurez  le  temps  de 
vous  repentir  du  parti  que  vous  prenez 
aujourd'hui.  Pour  vous  accoutumer  de 
bonne  heure  au  mal-aise  auquel  vous  êtes 
destiné  ,  je  ne  veux  pas  que  vous  con- 
noissiez  l'aisance  qui  règne,  dans  ma  mai- 
son ;  je  ne  veux  pas  même  vous  mettre 
dans  le  régiment  de  votre  frère,  où  vous 
seriez  encore  trop  bien  traité.  Je  viens 
d'obtenir  pour  vous  une  lieutenance  dans 
celui  d'un  de  mes  amis ,  et  vous  n'avez 
qu'à  vous  préparer  à  l'aller  joindre  demain. 

31  01. 

C'est  une  chose  incompréhensible  que 
le  despotisme  des  pères!  De  tous  les  êtres 


(  m) 

qui  peuplent  le  monde,  les  hommes  seuls 
osent  se  l'arroger.  La  docilité  des  enfans 
ne  viendroit-elle  point  de  l'impression  de 
leur  première  ibiblesse  ,  de  l'habitude 
qu'ils  ont  d'être  dominés  par  leur  père  , 
(  t  d'une  sorte  de  respect  pour  leur  expé- 
rience ? 

L'hcOKS  U. 

Cela  peut  y  faire;  mais  soyez  convaincu 
que  la  piété  filiale  ,  dont  on  a  fait  une 
vertu,  ne  doit  son  origine  qu'à  l'avarice, 
aux  richesses  qu'on  attend  de  ses  pères. 
Voilà  le  vrai  fondement  de  leur  despo- 
tisme, et  de  la  soumission  des  enfans. 

LemienmefitpartirpourValcnciennes, 
où  mon  régiment  étoit  en  garnison. 

Les  leçons  de  mon  oncle  m'avoient  plus 
frappé  ,  que  la  dureté  de  mon  père.  Ayant 
quitté  L'habit  de  prêtre,  par  la  crainte  de 
ne  pouvoir  en  remplir  les  engagemens,  je 
me  donnai  [ou:  entier  à  ceux  du  métier  que 
je  venois  d'embrasser.  Beaucoup  d'ac- 
tivité, quelqu'intelligence,  me  filent  choi- 
sir pour  aide-major,  poste  qui  demande 


(  »  ) 

bien  des  soins  et  clés  pas,  dans  un  jour. 
Accoutumé  dès.  long-temps  à  réfléchir  , 
)e  jugeai  bien  vite  que  ceux  qui  comman- 
dent aux  autres  n'en  sont  au  fond  que 
les  esclaves.  Sans  cesse  autour  du  soldai, 
occupé  de  ses  besoins ,  de  sa  santé  ,  de 
sa  discipline,  de  l'avertir  de  ses  devoirs, 
je  reconnus  que  je  leur  devois  tout,  tandis 
qu'à  l'obéissance  près,  ils  ne  me  dévoient 
rien.  Quelquefois,  outré  de  fatigue,  je  me 
rappelois  la  vie  tranquille  que  j'avois  me- 
née, sans  pourtant  la  regretter. 

M  o  i. 

En  effet,  il  y  a  un  peu  plus  de  fatigue 
dans  la  journée  d'un  aide-major,  que  dans 
celle  d'un  séminariste. 

l'Inconnu. 

Oui,  mais  bien  de  l'ennui  de  moins. 
J'aimois  mon  métier,  et  j'aurois  compté 
mes  peines  pour  rien  ,  si  j'avois  été  content 
d'ailleurs;  mais  j'étois  soumis  à  des  chefs, 
pour  la  plupart  imbéciles.  Ils  s'en  prenoient 
à  moi  de  leurs  propres  fautes,  et  me  fai- 
saient souvent  supporter  leur  humeur.  En 


(  >*  ) 

butte  à  la  jalousie  de  mes  camarades.,  par 
ma  façon  d*être,  différente  de  la  leur,  ils 
tournoient  mon  application  en  ridicule. 
Je  soutins  pendant  quelque  temps  leurs 
plaisanteries:  mais  un  jour,  qu'on  me 
poussa  plus  qu'à  l'ordinaire,  je  me  lâchai. 
Je  pris  à  partie  celui  de  la  troupe  qui  nu; 
plaisoit  le  moins.  Il  me  répondit  virement. 
Je  ne  cédai  point,  et  nous  en  vînmes  à 
des  propos  qui  veulent  satisfaction.  Noos 
nous  battîmes.  Je  reçus  un  coup  d'épée 
au  travers  du  corps.  Mon  sort  n'étoit  pas 
assez  heureux  pour  être  fort  tourmenté 
delà  crainte  de  mourir.  Je  regardai  même 
ma  blessure  comme  un  événement  moins 
fâcheux ,  que  si  j'avois  tué  mon  adversaire  ; 
ce  qui  m'auroit  contraint  d'aller  chercher 
dans  des  pays  étrangers,  un  asile  contre 
la  rigueur  des  lois. 

Moi. 

Car  les  mêmes  hommes  qui  ont  arrangé 
qu'une  injure  ne  pouvoil  être  lavée  que 
par  du  sang,  ont  fait  des  lois  pour  pros- 
crire celui  qui  se  conformeroit  à  cet  usage. 


(  *  ) 

l'Inconnu. 

Trouvez-vous  bien  plus  raisonnable  , 
qu'un  homme  ,  déjà  victime  de  la  mau- 
vaise humeur  d'un  autre,  soit  encore  forcé 
d'exposer  sa  vie ,  pour  en  tirer  vengeance? 
La  société  des  hommes  n'est  qu'un  tissu 
de  contradictions  et  de  choses  mal  vues. 

Je  lus  plus  tôt  rétabli  de  ma  blessure  , 
que  je  n'avois  osé  l'espérer.  Mon  combat 
avoit  fait  du  bruit;  et  la  première  fois  que 
je  reparus  à  l'assemblée  ,  tout  le  monde 
s'empressa  de  me  témoigner  de  l'amitié. 
Parmi  les  femmes ,  il  y  en  eut  une  qui  me 
montra  tant  d'intérêt  et  de  joie ,  du  retour 
de  ma  santé,  qu'elle  me  fit  une  vive  im- 
pression. Elle  possédoit  bien  des  avan- 
tages pour  toucher  le  cœur  d'un  homme 
de  mon  âge.  Aux  traits  les  plus  réguliers, 
elle  joignoit  tout  i  éclat  de  la  jeunesse.  Sa 
vivacité  piquante  ajoutoit  encore  à  ses 
grâces  ;  en  un  mot ,  elle  étoit  faite  pour 
plaire.  Je  fus  séduit,  et  je  ne  tardai  pas 
à  lui  déclarer  mes  sentimens.  J'en  fus  si 
bien  reçu,  qu'en  très-peu  de  temps,  il  ne 
me  resta  plus  rien  à  désirer.   Monsieur  , 


tous  avez  sans  doute  éprouve  le  charmé 
d'une  première  conquête;  ainsi ,  je  ne  vous 
ferai  point  le  détail  de  mon  bonheur.  J'en 
étois  tellement  oeeupé,  que  je  négligeons 
mes  devoirs.  Le  colonel  du  régiment  m'en 
reprit  avec  dureté.  J'y  lus  sensible,  et  je 
me  livrai  plus  exactement  à  mes  fonctions, 
sans  prendre  sur  ma  tendresse.  Mon  re- 
pos seul  en  souffrit ,  et  certainement  je 
n'aurois  pu  résister,  sans  une  catastrophe 
à  laquelle  je  ne  devois  pas  mal  tendre. 

La  gaieté  du  caractère  de  ma  maîtresse 
excitoit  la  mienne.  Nous  joignions  à  nos 
amours,  des  enfantillages  naturels  à  nos 
âges.  Un  soir,  sachant  qu'elle  n'étoit  pas 
chez  elle  ,  j'imaginai  d'aller  me  cacher 
dans  sa  chambre,  pour  la  surprendre  à 
son  retour.  A  peine  avois-je  eu  le  temps 
de  me  placer  de  façon  à  me  dérober  à 
ses  premiers  regards  ,  que  je  l'entendis 
qui  renlroit.  Je  fus  surpris  de  distinguer 
une  autre  voix  que  la  sienne.  La  curio- 
sité ,  les  ménageinens  que  je  croyois  lui 
devoir,  me  portèrent  à  ne  point  sortir  de 
l'endroit  où  j'élois  caché.  Un  seul  rideau 


(  «*') 

me  eouvroit  ;  au  moyen  de  quoi,  je  re- 
connus aisément  qu'un  de  mes  camarades 
lui  donnoit  la  m«.in  :  cela  me  parut  assez 
simple.  Mais,  que  devins-je ,  lorsque  je 
▼Js  cette  maîtresse  que  j'adorois,  et  pour 
laquelle  je  me  serois  sacrifié  mille  lois  , 
renvoyer  ses  gens ,  et  prodiguer  à  mon 
camarade  les  caresses  les  plus  tendres  ; 
puis  ,  joignant  l'ingratitude  à  la  perfidie, 
s'oublier  au  point  de  faire  d'amères  plai- 
santeries sur  mon  compte  !  Je  fus  si  saisi 
de  ce  spectacle,  que  je  restai  long-temps 
sans  avoir  presque  l'usage  de  mes  sens. 
Enfin ,  revenant  à  moi,  je  sortis  de  dessous 
mon  rideau.  Vous  pouvez  vous  imaginer 
quel  effet  produisit  mon  apparition  su- 
bite. Je  pris  le  ton  ironique;  et,  quoique 
pénétré  de  douleur ,  je  m'en  tirai  fort 
bien.  Ce  qui  vous  surprendra  peut-être , 
c'est  que  mon  camarade  me  parut  mille 
fois  plus  embarrassé  que  ma  maîtresse. 

Moi. 

Point  du   tout.    Je  reconnois  bien  là 
l'audace  d'une  femme  démasquée.  Vous 


(iC) 
fûtes  bien  heureux  que  le  hasard  vous 
eut    empêché   d'être    dupe    plus  long'* 

temps. 

l'Inconnu. 

Oui  ,  si  les  maux  auxquels  expose  la 
certitude  d'être  trompé,  ne  sont  pas  plus 
filcheux  qu'une  duperie  qu'on  ignore: 
l'un  et  l'autre  peuvent  se  défendre. 

Quoi  qu'il  en  soit,  je  ressentis  le  plus 
violent  chagrin  de  cet  événement.  J'élois 
d'autant  plus  peiné,  que  je  voulois  caelier 
ma  douleur.  Le  désir  de  la  vengeance 
îmuvoit  place  parmi  les  sentimens  tumul- 
tueux qui  m'agiloient.  Vous  savez  peut- 
êtue,  que  dans  toutes  les  villes  de  pro- 
rinces,  il  y  a  deux  ou  trois  femmes  qui 
se  disputent  l'avantage  de  la  beauté,  des 
Succès.  La  haine  est  le  fondement  de  leurs 
affections  réciproques,  et  les  moyens  de 
s  enlever  leurs  conquêtes  soni  leur  unique 
occupation.  Pour  me  venger  de  mon  in- 
lidelle,  j'imaginai  d'adresser  mes  vœux  à 
celle  de  ses  rivales  qu'elle  haïssoit  le  plus. 
J'exécutai  mon  projet.  Il  eut  la  suite  la 
plus  heureuse  et  la  plus  prompte.  J'avois 

eu 


(  '7) 
eu  soin  de  cacher  ma  funeste  aventure  : 
par  conséquent,  ma  nouvelle  maîtresse, 
ignorant  mon  véritable  motif ,  attribua 
mon  hommage  au  pouvoir  de  ses  charmes. 
Il  étoit  simple  qu'elle  s'y  trompât.  Au  goût 
qu'elle  prit  pour  moi,  se  joignit  le  triom- 
phe de  m'enlever  à  son  ennemie  :  voilà 
bien  des  raisons,  pour  ne  pas  me  faire 
soupirer  long-temps.  Jepassois  donc,  des 
bras  d'une  femme  perfide ,  dans  ceux  d'une 
beauté  qui  m'aimoit,  et  j'eus  la  satisfac- 
tion de  jouir  du  chagrin  qu'en  ressentit 
ma  première  maîtresse,  et  de  toutes  les 
démarches  qu'elle  fit  pour  m'attirer  de 
nouveau  dans  ses  fers.  Ces  menées  furent 
inutiles,  quoique  je  sentisse  bien  distinc- 
tement que  je  l'aimois  encore. 

Mo  i. 

Enfin,  vous  voilà  donc  heureux!  J'en 
suis  ravi. 

l'Inconnu. 

Point  du  tout.  J'étois  aimé  ;  mais  je 
n'aimois  point  ;  et  ces  attentions  qu'on 
avoit  pour  moi  me  paroissoient  insipides. 

Tome  IV.  b 


(  i8) 

Ces  détails,  ces  inquiétudes  de  la  ten- 
dresse  ,  si  délicieux  pour  deux  cœurs 
également  épris,  me  fatiguoient.  Les  re- 
proches que  je  me  faisois ,  de  mon  ingra- 
titude ,  augmentaient  la  ^êne  de  mon  état. 
Je  voulus  essayer  d'en  sortir;  et  craignant 
autant  l'air  des  mauvais  procédés,  que  le 
malheur  de  rester  plus  long-temps  dans 
ma  situation ,  je  m'avisai  d'un  moyen  que 
je  crus  qui  concilieroit  tout,  et  que  je 
regardai  comme  infaillible.  Un  de  mes 
camarades  étoit  de  la  plus  jolie  figure  du 
monde;  il  joignoit  à  cet  avantage  eelui 
d'avoir  assez  de  grâces  dans  l'esprit  ,  de 
la  gaieté  ,  de  l'étourderie ,  en  un  mot , 
tout  ce  qu'il  faut  pour  séduire  une  femme. 
J'ouvris  mon  cœur  à  ce  jeune  homme,  et 
je  lui  demandai  de  me  supplanter.  Je 
n'eus  pas  de  peine  à  le  persuader.  Il  me 
promil  de  me  débarrasser  promplement 
de  ma  maîtresse.  En  pareil  cas,  on  ne 
manque  jamais  de  confiance  :  il  m'en  mon- 
tra tant,  que  dès  ce  moment  je  me  re- 
gardai comme  renvoyé.  Je  respirai.  Eu 
effet ,  Blancourt  (  c'est  le  nom  de   mon 


(•9) 
camarade  )  rendit  des  soins.  Bientôt  il  ea 
eut  de  si  marqués ,  que  tout  le  monde  les 
vit,  et  crut  que  j'étois  le  seul,  selon  l'u- 
sage des  maris  et  des  amans  en  titre  ,  à 
ne  pas  m'en  apercevoir.  Je  lui  donnois , 
comme  bien  vous  pensez ,  le  plus  beau 
jeu  du  monde  :  cependant,  j'examinois  se* 
progrès.  Lorsque  j'étois  présent,  ma  maî- 
tresse le  recevoit  à  merveille  ,  et  même 
poussoit  l'adresse  jusqu'à  lui  faire  des  aga- 
ceries; mais  lorsque  j'étois  absent,  Blan- 
court  me  rapportoit  qu'elle  étoit  beaucoup 
plus  froide  ,  et  même  qu'elle  étoit ,  on  ne. 
sauroit  plus  réservée,  dans  le  tête-à-tête. 
Il  calmoit  les  inquiétudes  que  me  causoit 
une  telle  conduite ,  en  m'assurant  qu'elle 
ne  pouvoit  tenir  encore  long-temps ,  et 
qu'en  un  mot,  si  elle  l'y  contraignoit,  il 
en  viendroit  à  des  partis  qu'on  regarda 
comme  infaillibles,  dans  la  garnison.  Je  le 
croyois;  mais  voyant  qu'il  n'avançoit  pas? 
je  le  tourmentai  pour  mettre  en  usage  le$ 
derniers  moyens.  Enfin  ,  il  vint  un  soir 
chez  moi.  —  Tout  est  manqué,  me  dit-il: 
ali  !  quelle  femjne  !  Qq  qui  vient  de  m'arr 

m  2 


(20) 

river  est  incompréhensible.  —  Ah  !  je  suis 
perdu,  m'écriai- je  !  Quoi!  je  serai  donc 
éternellement  aimé  î  —  Aimé  !  reprit  Blan- 
courl  :  adoré;  mais  de  l'adoration  la  plus 
forte  que  j'aie  vue  de  ma  vie.  Figure-toi 
qu'à  dessein  de  pousser  l'aventure  à  bout, 
je  me  suis  rendu  chez  madame  de***,  à  neuf 
heures,  temps  où  chacun,  retiré  chez  soi, 
me  donnoit  le  moyen  de  terminer  ton  af- 
faire ,  sans  être  interrompu.  J 'ai  commencé 
par  lui  dire  tout  ce  que  la  tendresse  peut 
inspirer  de  plus  vif  et  de  passionné  ;  d'a- 
bord ,  elle  ne  m'a  répondu  qu'en  plaisan- 
tant: ensuite  elle  m'a  fait  les  plus  grandes 
instances  de  m'en  aller,  et  d'un  air  qui  mon- 
troit  que  je  l'importunois  à  l'excès.  Piqué 
.de  cette  réception,  et  voulant  accomplir 
mes  desseins,  je  me  suis  mis  à  ses  genoux; 
j'ai  pris  avec  violence  une  de  ses  mains  : 
je  l'accablois  de  baisers.  Ensuite,  pous- 
sant mes  entreprises  par  degrés 

Une  lionne  n'a  pas  plus  de  force  et  de 
rage,  qu'elle  m'en  a  montré  dans  cet  ins- 
tant. Furieuse  ,  et  se  dérobant  de  mes  bras: 
«  Insolent ,  m'a-t-eiie  dit,  je  ne  sais  à  qui 


(21  ) 
»  lient  que  je  n'appelle  mes  gens  pour  vous 
»  faire  traiter  comme  vous  le  méritez  !  » 
Elle  a  prononcé  ces  mots  avec  tant  de 
majesté,  qu'elle  m'en  a  décidément  im- 
posé. J'étois  à  genoux  :  j'y  suis  resté  , 
sans  trop  savoir  pourquoi.  «  Monsieur, 
P  a- 1- elle  ajouté  très-gravement,  votre 
»  âge  et  votre  étourderie  sont  les  seules 
»  excuses  de  l'oubli  dans  lequel  vous  ve- 
3»  nez  de  tomber.  N'avez  jamais  la  har- 
»  diesse  de  mettre  les  pieds  chez  moi.  Un 
»  peu  de  coquetterie,  peut-être,  et  beau- 
»  coup  d'histoires  que  la  jalousie  des 
»  femmes  ont  inventées  sur  mon  compte, 
»  vous  ont  fait  apparemment  me  mécon- 
»  noître.  Quoique  votre  conduite  me  dis- 
»  pensât  de  toute  explication ,  cependant 
»  je  veux  que  vous  connoissiez  mon  cœur. 
»  Apprenez  qu'il  déteste  et  méprise  un  fat 
»  assez  téméraire  pour  m'outrager ,  au 
«  point  que  vous  venez  de  le  faire  :  d'ail- 
**  leurs ,  il  y  règne  un  sentiment  qu'au- 
»  cune  séduction,  ni  même  le  temps  ne 
»  pourront  effacer.  Si  j'ai  souffert  vos 
»  soins  ,  c'est  qu'ils  importoient  à  mes 


(M   ) 

»  desseins. Le  peu  de  discrétion  que  von* 
3t  avez  mis  dans  votre  conduite  avec  moi, 
*  ne  demandoit  pas  plus  de  ménagemens 
o»  dans  la  mienne  avec  vous.  »  En  ache- 
vant ces  mots,  elle  est  sortie  delà  chambre, 
et  m'a  laissé  fort  effarouché  de  l'aventure. 
— Me  voilà  donc  condamné  sans  ressource , 

dis- je  tristement  à  Blancourt Vous 

riez  i 

Moi. 

Je  vous  en  demande  pardon  ;  mais  le 
moyen  de  m'en  défendre  ?  Vous  me  mon- 
trez comme  un  très-grand  malheur  d'être 
adoré  d'une  femme  aimable,  et  qui,  ce  me 
semble,  méritoit  votre  attachement. 

l'Inconnu. 

Et  voilà  précisément  ce  qui  faisoit  mon 
supplice.  Plus  jesembloi»  lui  devoir,  plus 
je  me  reprochois  mon  indifférence  ;  et 
plus  je  faisois  d'efforts  pour  la  vaincre  f 
moins  j'y  parvenois.  J'éprouvois  l'incon- 
vénient de  toutes  les  passions,  où  Ton  ne 
voit  jamais  un  égal  degré  de  tendresse  , 
où,  par  conséquent,  le  malheur  est  réci- 


(23    ) 

proque;  car  il  est  peut-être  aussi  fâcheux 
de  se  voir  arracher  des  soins  par  la  re- 
connoissance  ,  que  d'en  rendre  qui  ne 
soient  pas  reçus  par  un  amour  aussi  vif  que 
celui  qui  les  dicte. 

Moi. 

Il  faut  convenir  que  les  situations  même 
les  plus  riantes,  ne  se  peignent  pas  d'une 
façon  agréable  à  votre  imagination. 

l'Inconnu. 

Ce  n'est  pas  ma  faute.  Je  vois  les  choses 
du  point  de  vue  d'où  les  aperçoit  tout 
homme  qui  a  vécu  et  qui  a  réfléchi. 

Je  fus  donc  condamné,  comme  je  viens  de 
vous  le  dire,  à  voir  encore  madame  de*  *  *. 
Il  fallut  bien  m'y  soumettre.  Je  demeurai 
quelque  temps  dans  cette  gêne.  Ma  pa- 
tience étoit  à  bout,  lorsqu'un  événement 
imprévu  me  tira  de  peine.  Je  reçus  une 
lettre  de  mon  père,  d'un  style  bien  dif- 
férent du  sien.  Il  m'apprenoit  que  mes 
deux  frères  aînés  étoient  morts  de  la  pe- 
tite-vérole, à  dix  jours  l'un  de  l'autre;  il 
m'appeloit  son  cher  fils }  et  la  seule  cou- 


(  »f) 

solution  nue  le  ciel  lui  laissât.  Il  ni'oi- 
donuoit  de  me  rendre  auprès  de  lui. 

Je  ne  me  donnai  que  le  temps  d'aller 
prendre  congé  de  mes  supérieurs,  et  de 
voir  encore  ma  maîtresse.  J'avoue  que, 
lorsque  je  pris  congé  d'elle,  sa  douleur 
me  toucha.  Je  lui  dis  tout  ce  que  je  pus 
imaginer,  pour  la  calmer.  Quelque  peu 
qu'on  soit  affecté,  le  cœur  renferme  une 
sensibilité  qui,  remuée,  prend  aisément 
le  caractère  d'un  sentiment  plus  fort  :  j'en 
eus  toute  l'apparence ,  dans  ce  moment. 
Cela  suffisoit  au  désir  que  j'avois  de  me 
bien  séparer  d'une  femme  à  qui  sûrement 
je  devois  des  attentions. 

Je  fus  reçu  de  mon  père,  en  fils  unique. 
H  avoit  obtenu  pour  moi  le  régiment  de 
mon  frère  aîné.  Il  m'en  apprit  la  nouvelle, 
et  j'en  fus  transporté  de  joie.  J'aimois  fort 
le  service  ,  et  ce  qui  me  procuroit  de 
l'avancement  ne  pouvoit  que  m'ètre  in- 
finiment agréable.  Ce  sentiment  n'étoit 
point  traversé  parle  chagrin  d'avoir  perdu 
mes  deux  frères.  Exilé  de  ma  famille ,  à 
peine  les  connoissois-je.  Je  passerai  rapi- 


fi8j 

dément  sur  les  temps  du  deuil  et  des  re-^ 
grets  qui  régnèrent  dans  notre  maison , 
pour  arriver  à  celui  où  mon  père  voulut 
me  marier.  Effrayé  par  le  sort  de  mes 
frères,  quelque  désir  que  je  lui  montrasse 
d'aller  à  mon  régiment,  il  ne  voulut  point 
consentir  à  me  laisser  partir,  qu'avant  je 
n'eusse  une  femme.  Quoique  possesseur 
de  grands  biens ,  le  dérangement  de  ses 
affaires  avoit  engagé  ses  terres  ;  de  façon 
que,  pour  les  libérer,  il  lui  falloit  une 
grosse  somme  d'argent,  qu'il  ne  pouvoit 
trouver  qu'en  me  mariant  dans  la  finance. 
C'est  le  parti  qu'il  prit.  J'épousai  la  fille 
d'un  fermier-général,  qui  me  donna  beau- 
coup d'argent,  et  des  parens  embarras- 
sans,  à  qui  cependant  on  ûta  bientôt  la 
permission  de  venir  chez  moi.  Me  voilà 
pourvu  d'une  femme  fort  jolie,  fort  co- 
quette, qui  d'abord  prit  (comme  cela  se 
voit  ordinairement  )  beaucoup  de  goût 
pour  moi.  Je  menois  une  vie  fort  heu- 
reuse ,  ou ,  pour  mieux  dire ,  fort  turbu- 
lente. Neuf  sur  chaque  objet,  je  les  trou- 
vois  tous  eharinans,  et  je  ne  savois  auquel 


,  (26) 

me  livrer  de  préférence.  Les  commence- 
mens  d'un  mariage  opulent  sont  toujours 
délicieux.  La  profusion  dans  tous  les  gen- 
res attire  dans  une  maison  une  affluence 
de  monde  qui  participe  aux  plaisirs  , 
comme  elle  en  entretient  la  durée.  Je  fis 
mille  connoissances ,  entre  lesquelles  je 
choisis  celles  qui  me  plurent  davantage, 
pour  en  faire  des  amis.  Parmi  ce  nombre, 
Darcen ville  me  fit  plus  d'impression  que 
tous  les  autres.  Il  étoit  d'un  caractère 
doux,  plein  d'esprit,  de  gaieté,  de  poli- 
tesse :  son  seul  défaut  étoit  une  ambition 
outrée. 

Moi. 

Ah  !  pour  le  coup ,  vous  voilà  content  ! 

l'  I  n  c  o  n  n  u. 

On  l'est  toujours,  lorsque  le  tourbillon 
entraîne ,  et  que,  sans  réflexion  sur  le 
passé,  sur  l'avenir,  et  8W  ce  qui  nous  en- 
vironne, l'attrait  de  ostant  nous  oc- 
cupe uniquement.  Mais  combien  ce  temps- 
là  dure-t-il,  dans  la  carrière  des  hommes? 
Un  moment,  qui  semble  même  n'être  a«- 


<27) 
cordé  que  pour  mieux  faire  sentir  le  vide 
qui  le  suit. 

Quelqu'agréable  que  fût  la  vie  que 
je  menois  ,  l'envie  d'aller  à  mon  régi- 
ment me  tourmentoit.  Enfin  ,  vint  le 
temps  où  mon  devoir  m'y  appeloit.  Je 
partis,  laissant  ma  femme  en  soupçon  de 
grossesse.  Elle  répandit  quelques  larmes, 
à  notre  séparation  :  je  n'en  versai  pas;  car 
j'étois  assez  heureux,  pour  n'être  point 
amoureux  d'elle.  Mon  régiment  étoit  à 
Besancon.  Je  fus  reçu  par  le  corps  avec 
toutes  les  marques  d'empressement  ima- 
ginables. Les  premiers  jours  se  passèrent 
en  joies ,  en  festins  ;  mais  bientôt  ces 
prévenances  se  changèrent  en  discussions, 
parle  peu  d'ordre  que  je  trouvai.  Je  m'a- 
perçus que  mon  frère  avoit  négligé  la 
discipline;  je  voulus  l'établir,  et  je  ren- 
contrai la  résistance  que  l'habitude  de  la 
licence  oppose  toujours  à  la  réforme.  J'em- 
ployai la  fermeté ,  les  punitions.  Je  réussis 
quant  à  mon  objet  ;  mais  les  soins  et  les 
peines  qu'il  fallut  me  donner  me  confir- 
mèrent d'autant  plus  dans  cette  vérité, 


(  *8  ) 

que  j'avois  déjà  reconnue  :  c'est  que  plus 
un  homme  a  d'autorité  sur  les  autres,  plus 
il  dexicnt  leur  esclave,  s'il  veut  faire  ce 
qu'il  doit.  D'ailleurs  .  délivré  de  l'autorité 
de  chefs  sans  mérite,  qui  m'avaient  tant 
imporluné  ,  je  retombai  sous  un  autre 
joug  mille  fois  plus  insupportable;  je  veux 
dire  ,  le  despotisme  du  ministre  qui,  ja- 
loux de  ses  droits,  ou  prévenu  par  un 
commis  gagné,  est  presque  toujours  con- 
traire aux  choses  qu'un  colonel  appliqué 
propose,  pour  le  bien.  Il  fallut  me  sou- 
mettre à  ces  dégoûts  ;  et  comme  mes  prin- 
cipes étoient  de  remplir  les  devoirs  de 
mon  état,  rien  ne  put  m'en  distraire.  Mon 
régiment  ne  prenoit  pas  tellement  mon 
temps,  qu'il  ne  m'en  restât  pour  la  société. 
Celle  de  Besançon  est  agréable  et  nom- 
breuse. Parmi  les  femmes  chez  qui  l'on 
me  mena,  il  y  en  eut  une  à  qui  je  ne  rendis 
pas  d'abord  la  justice  qu'elle  méritoit.  Un 
maintien  doux  et  réservé  faisoit  encore 
Taloir  les  agrémens  de  sa  figure,  et  pro- 
meltoit  un  caractère  honnête  et  vertueux  : 
son  esprit  éloit  juste,  mais  timide;  il  se 


<*9) 

ressentait  quelquefois  un  peu  trop  de  l'é- 
ducation que  l'on  donne  ordinairement 
aux  femmes,  à  qui  l'on  fait  des  principes, 
de  certains  préjugés,  et  des  monstres,  de 
tout  ce  qui  s'en  écarte.  Non  exempte  de 
l'amour-propre  de  son  sexe ,  elle  en  avoit 
la  coquetterie,  sans  en  avoir  l'indécence; 
et  cette  réserve  étoit  en  elle  encore  plus 
l'ouvrage  de  son  honnêteté  naturelle,  que 
de  la  crainte  du  blâme ,  quoiqu'elle  y  fût 
fort  sensible.  Les  atteintes  dont  la  calom- 
nie essayoit  quelquefois  de  ternir  sa  ré- 
putation, lui  faisoient  des  plaies  doulou- 
reuses qui  ne  pou  voient  être  guéries  que 
par  le  temps.  Sévère  pour  elle  seule ,  pres- 
que toujours  son  imagination  grossissoit 
les  torts    qu'elle    croyoit   avoir  ;    tandis 
qu'elle  prenoit  si  généralement  la  défense 
des  autres,  que  ceux  qui  ne  connoissoient 
pas  son  motif ,  mettoient  sur  le  compte 
de  l'affectation ,  ce  qui  venoit  de  sa  dou- 
ceur et  de  sa  bonté.  Elle  y  joignoit  beau- 
coup d'égalité  ,    de   complaisance.   Son 
cœur,  naturellement  tendre,  avoit  besoin 
d'un  objet  qui  le  remplit.  Telle  étoit  ma- 


(5o) 

dame  de  Rcnnon.  Elle  aimoit  son  marir 
lorsque  je  la  connus.  Ce  sentiment,  source 
d'un  bonheur  bien  vrai  ,  ne  se  rap- 
])<  rie  plus  à  nos  mœurs;  il  gêne  la  liberté 
qui  fait  le  charme  de  la  société  de  no» 
jours.  La  réserve  et  la  décence  que 
tout  mari  veut  dans  sa  femme,  anéantit 
le  plaisir  :  la  gaieté  même  se  ressent  de 
l'éternelle  présence  dont  un  époux  amou- 
reux accable  les  maisons  que  fréquente 
une  femme  dont  il  est  aimé.  La  société, 
légère  et  corrompue ,  ridiculise ,  de  son 
côté,  cette  sympathie  conjugale. 

La  façon  d'être  de  madame  de  Ren- 
non  avec  son  mari  me  choqua  ;  j'en 
fis  des  plaisanteries  qui  réussirent  , 
qu'elle  sut  ,  et  qui  ne  la  prévinrent 
point  en  ma  faveur.  Cependant  ,  je  la 
voyois  presque  tous  les  jours.  Insensi- 
blement ,  sa  ligure  me  fit  impression.  Je 
ne  connoissois  point  assez  son  carac- 
tère pour  en  faire  alors  tout  le  cas  qu'il 
méritoit  :  mais  me  sentant  de  jour  en  jour 
pins  de  penchant  pour  elle,  je  changeai 
de  ton  ,  et  je  pris  autant  de  soins  pour 


(..«  ) 

lui  plaire,  que  j'avois  mis  peu  de  retenue 
dans  mes  plaisanteries.  Elle  s'aperçut  de 
mon  changement  avec  plaisir,  comme  elle 
me  l'a  avoué  depuis  ;  non  pas  qu'elle  sentît 
aucun  goût  pour  moi:  mais  elle  lut  flattée 
de  l'espérance  de  voir  bientôt  à  ses  ge- 
noux un  homme  qui  l'avoit  bravée  jusqu'à 
lui  donner  des  ridicules;  se  proposant, 
lorsque  j'en  serois  là ,  de  me  braver  à  son 
tour.  L'Amour  prend  toutes  sortes  de  for- 
mes pour  entrer  dans  un  cœur.  Il  em- 
prunta les  traits  de  la  vengeance  ;  et  ma- 
dame de  Rennon  ne  le  reconnut  que  lors- 
qu'il ne  fut  plus  temps  de  le  combattre. 
Toujours  franche ,  toujours  naturelle ,  elle 
convint  avec  moi  de  mon  triomphe ,  dès 
qu'elle  le  vit  ;  elle  se  fioit  sur  le  pouvoir  de 
ses  préjugés,  pour  la  garantir  des  suites. 
En  effet ,  quoique  mon  devoir  ne  m'obli- 
geât que  de  passer  trois  mois  à  mon  régi- 
ment, j'y  restai  neuf  mois,  qui  furent  en 
vain  employés  à  tout  ce  que  l'amour  le 
plus  tendre  peut  inventer  de  séduisant. 
Rien  ne  me  réussit.  Madame  de  Rennon 
reccvoit  avec  joie  les  preuves  de  mon  atr 


(    32    ) 

tacheraient,  el  me  montroit  le  plus  grand 
intérêt;  mais  je  ne  pus  en  obtenir  davan- 
tage. Il  fallut  la  quitter,  pour  revenir  à 
Taris.  Je  reçus  la  nouvelle  que  ma  femme 
éloil  accouchée  d'un  garçon.  Notre  sépa- 
ration lut  touchante:  nous  nous  aimions 
véritablement.  Elle  me  promit  de  m'écrire 
souvent.  La  certitude  de  recevoir  de  ses 
lettres,  m'aidoit  à  supporter  l'idée  que 
j'allois  m'en  éloigner.  Ma  femme  ne  me 
reçut  point,  à  mou  retour,  comme  la  sen- 
sibilité qu'elle  m'avoit  montrée ,  à  mon  dé- 
part, devoitme  le  promettre.  Je  crus  re- 
marquer en  elle  beaucoup  de  contrainte. 
Elle  me  querella  de  n'avoir  pas  envoyé 
quelqu'un,  avant  moi ,  l'avertir  de  mon  ar- 
iï\ée.  «  Ma  vue  inopinée  ,  disoit-elle,  lui 
av  oit  causé  un  saisissement  dont  elle  se  res- 
sentirait long-temps.  »  Je  répondis  dou- 
cement à  cette  incartade,  et  je  n'y  gagnai 
rien.  Je  trouvai  le  même  ton  d'aigreur, 
dans  toutes  les  choses  qu'elle  me  dit.  Je  la 
priai  de  l'aire  fermer  sa  porte,  afin  que  je 
pusse  donner  au  repos,  au  plaisir  de  la 
revoir,  le  reste  de  la  journée.  Elle  me  ré- 
pondit 


(33) 

pondit  que  si  je  voulois  de  la  solitude ,  je 
n'a  vois  qu'à  nie  renfermer  dans  ma  cham- 
bre; qu'on  ne  viendroit  point  m'y  trou- 
bler: que,  pour  elle,  elle  ne  faisoit  que 
commencer  à  revdir  le  monde;  qu'elle 
avoit  plusieurs  personnes  à  souper.  J'étois 
confondu  de  tout  ce  que  j'entendois.  Je 
ne  fus  pas  long-temps  à  soupçonner  la 
cause  d'un  changement  si  prompt.  La 
compagnie  étant  arrivée,  je  vis  un  jeune 
homme ,  d'une  fort  jolie  figure.  Ma  femme 
rougit  en  me  le  présentant,  et  tout  le 
inonde  se  mordit  les  lèvres.  Cela  fut  suf- 
fisant pour  m'ouvrir  les  yeux  :  je  ne  fis 
semblant  de  rien.  Le  souper  se  passa  gaie- 
ment; cependant  je  reconnus  que  je  gé- 
nois, quoiqu'on  n'eùtpas  grande  attention 
pour  moi.  Le  lendemain  matin,  mon  père 
me  fit  dire  de  venir  le  trouver,  dans  son 
appartement.  «  Monsieur,  me  dit-il,  je  ne 
»  prétends  point  attaquer  la  conduite  de 
»  votre  femme,  ni  même  la  soupçonner; 
»  mais  -  elle  s'est  fait  une  société  que  je 
»  n'approuve  point,  et  qui  l'entraîne  dans 
»  une  vie  trop  dissipée  :  cela  n'a  bonne 
Tome.  IV.  c 


(  W  ) 

»  grâce  pour  aucune  femme,  et  principa- 
>»  ltmient  pour  une  personne  de  son  àgc. 
»  Mon  devoir  est  de  vous  en  avertir;  le 
>•  voire  est  d'y  mettre  ordre.  »  Je  répondis 
à  mon  père  tout  ce  que  je  crus  capable  d'é- 
loigner des  idées  dont  je  n'étois  que  trop 
convaincu  :  car ,  c'est  encore  une  des  ridi- 
culités  du  rôle  de  mari,  que  cette  obli- 
gation de  prendre  à  tort  et  à  travers  le 
parti  de  sa  femme.  Je  lui  promis  de  parler 
à  la  mienne ,  et  l'assurai  que  très-certai- 
nement elle  se  prêteroit  à  tout  ce  qui  pour- 
roit  lui  plaire.  En  effet,  j'eus  une  grande 
conversation  avec  elle;  conversation  que 
sa  colère  interrompit  plus  d'une  fois;  elle 
la  fit  principalement  retomber  sur  moi  : 
«  illuiparoissoit  tout  simple  que  l'humeur 
de  lïige  agît  sur  mon  père;  mais,  pour 
moi,  c'étoit,de  bonne  heure,  prendre  de* 
travers.  Cependant  elle  connoissoit  l'es- 
clavage attaché  nécessairement  à  la  con- 
dition de  femme;  et  peut-être  auroit-clle 
la  complaisance  de  supporter  mes  capri- 
ces, s'il  s'agissoit  de  toute  autre  chose  que 
de  sacrifier  ses  amis;  foiblesse  à  laquelle 


(55) 

elle  ne  consentiroit  de  sa  vie.  »  Je  me  trouvai 
très-embarrassé ,  non  pas  pour  moi  ;  car,  à 
vous  parler  franchement,  la  conduite  de 
ma  femme  m'étoit  assez  indifférente.  Mais 
l'humeur  violente  et  despotique  de  mon* 
père,  me  fît  craindre  que  le  peu  de  cas 
qu'on  f'aisoit  de  ses  ordres,  ne  produisît  un 
éclat.  Je  ne  me  trompai  point.  Voyant  que 
les  choses  continuoient  sur  le  même  pied, 
il  me  demanda  l'explication  de  cette  con- 
duite. Je  ne  donnai  que  de  mauvaises  rai- 
sons; je  n'en  avois  point  d'autres  :  il  s'em- 
porta violemment ,  et  finit  par  me  dire 
que  je  n  avois  qu'à  sortir  de  chez  lui;  qu'il 
ne  prétendoit  pas  se  donner  le  blâme  de 
tolérer  cela  dans  sa  maison  ;  que  quand 
je  serois  dans  la  mienne,  ne  partageant 
plus  le  ridicule  dont  je  me  couvrois,  il 
seroit  le  premier  à  s'en  moquer. 
Moi. 
Je  reconnois  la  dureté  de  1  âge.  Il  semble 
qu'elle  efface  les  situations  où  l'on  s'est 
trouvé  soi-même ,  et  qu'elle  fasse  oublier 
combien  l'on  traitoit  alors  d'injuste,  la- ri- 
gidité de  ceux  dont  on  dépendoit. 

c  2 


(30) 

L'  I  N  C  O    \  S  U. 

C'est  L'ouvrage  de  l'amour-propre  et 
du  désir  de  la  domination.  Tant  que  nos 
forces  nous  permettent  de  nous  livrer  à 
nos  passions,  les  succès  qu'elles  procurent 
suffisent  pour  nous  faire  jouer  un  rôle 
dans  la  société,  pour  nous  y  donner  une 
sorte  de  prééminence.  Mais,  lorsque  les 
glaces  de  l'âge  ont  détruit  en  nous  ce  qui 
nous  rendoit  propres  à  celte  société,  nous 
voulons  encore  y  tenir,  et  même  être  re- 
marqués. Alors  les  préjugés  ,  si  contraires 
au  feu  des  passions ,  si  convenables  à  la 
-vieillesse,  si  puissants  sur  l'esprit  des  hom- 
mes, quelques  efforts  qu'ils  fassent  pour 
se  soustraire  à  leur  empire,  remplacent 
ce  que  nous  avons  perdu.  L'attachement 
qu'on  faitparoître  pour  eux,  est  l'unique 
considération  à  laquelle  on  puisse  encore 
prétendre.  Joignez  à  cela  le  malheur  de  la 
privation  et  la  jalousie  qu'inspire  la  puis- 
sance des  autres,  vous  trouverez  le  prin- 
cipe de  l'humeur  et  delà  dureté  des  vieil- 
lards. On  a  dit  qu'd  y  avoit  des  hochets 
pour  tous  les  âges  :  voilà  le  leur. 


(«7  ) 

La  façon  dont  mon  père  m'avoit  parlé 
me  mit  dans  la  plus  grande  perplexité. 
Je  connoissois  l'inflexibilité  de  son  carac- 
tère ;  je  vovois  bien  qu'il  m'étoit  impos- 
sible de  rien  gagner  sur  l'esprit  de  ma 
femme  :  je  sentois  que  les  laisser  plus  long- 
temps ensemble,  c'étoit  m/exposer  à  des 
scènes  que  la  dureté  de  l'un  ,  et  la  muti- 
nerie de  l'autre,  ne  pouvoient  manquer 
de  produire.  D'un  autre  côté,  me  séparer 
de  mon  père,  c'étoit  faire  un  éclat  que  je 
craignois.  Il  falloit  cependant  prendre  un 
parti;  je  ne  savois  auquel  me  résoudre. 
Dans  cet  embarras ,  j'imaginai  d'avoir  re- 
cours aux  lumières  de  Darcenville.  Je  lui 
confiai  ma  situation;  je  lui  demandai  con- 
seil. «  Votre  position  est  fâcheuse  ,  me 
dit-il;  mais  je  ne  balancerois  pas  un  mo- 
ment; je  quitterois  la  maison  de  mon  père. 
La  malignité  ne  peut  que  vous  imputer 
un  tort;  au  lieu  qu'en  vous  rangeant  de 
son  côté  ,  contre  votre  femme,  vous  vous 
verriez  entraîné  nécessairement  à  des  pro- 
cédés qui  vous  donneroient  des  ridicules, 
Le  hasard ,  notre  sottise ,  ou  l'art  des  fein- 


(  38  )  \ 

mes,  nous  ont  rendu  leur  réputation  per- 
sonnelle, et  d'une  façon  d'autant  plus 
fâcheuse ,  que  le  point  duquel  elle  dé- 
pend ,  n'est  qu'une  misère ,  et ,  comme  telle, 
susceptible  de  plaisanterie.  H  n'y  a  que  les 
suites  de  cela  qui  peuvent  être  sérieuses  : 
mais  outre  que  le  public  entre  rarement 
dans  ces  calculs,  lorsqu'il  blâme,  il  n'a 
jamais  en  vue  le  maintien  des  mœurs.  La 
malignité  seule  est  son  motif.  Il  faut  donc 
«iue  le  mari  qui  fixe  ses  regards,  s'attende 
à  devenir  l'objet  de  ses  railleries;  car, 
dans  quelque  détail  qu'on  puisse  entrer, 
je  vous  l'ai  déjà  dit,  le  point  principal  est 
toujours  à  côté  du  ridicule.  Cette  pre- 
mière impression  anéantit  toutes  les  con- 
sidérations raisonnables.  » 

Moi. 
Ce  Darcenvillc-lîj  voyoit  fort  bien. 

L    I  N  C  O  N  N  II. 

Je  le  trouvai  comme  vous,  et  je  suivis 
son  conseil.  Je  nu:  séparai  de  mon  père, 
et  j'eus  Je  chagrin ,  après  avoir  pris  lr 


(39) 

parti  qui  me  parut  le  plus  sage  ,  d'être 
généralement  blâmé. 


Mo 


i. 


Oui  ;  c'est  encore  un  des  agréniens  de 
la  vie,  d'être  toujours  jugé  sans  qu'on 
sache  les  circonstances ,  et ,  souvent ,  sans 
qu'on  daigne  les  peser,  quand  on  les 
connoît. 

l'  I  n  c  o  n  n  u. 

Débarrassé  de  la  gêne  de  me  trouver 
entre  mon  père  et  ma  femme ,  je  retombai 
dans  un  autre  embarras,  celui  d'être  mari 
trompé.  Ce  n'est  pas  assurément  que  j'en 
fusse  affecté  ,  quant  à  moi;  mais  l'étant, 
il  falloit  en  jouer  le  personnage,  et  ce 
rôle  est  plus  difficile  qu'on  ne  pense.  Un 
mari  prétend -il  interdire  l'entrée  de  sa 
maison  à  l'amant  de  sa  femme,  il  oblige 
l'un  et  l'autre  à  se  chercher  dans  les  lieux 
publics ,  à  se  donner  des  rendez-vous  clan- 
destins. Le  premier  moyen  fait  spectacle; 
le  second  se  découvre  ,  et  tous  les  deux 
éternisent  les  propos.    Si,  plus  fâcheux 


(4o) 

encore ,  il  poursuit  sa  femme  dans  ces  res- 
sources; et  les  lui  ravit,  c'est  le  moyen 
d'amener  des  éclats,  ou  tout  au  moins  de 
l'humeur  et  de  la  mésintelligence,  qui  lui 
font  un  enfer  de  sa  maison;  et  bien  sou- 
vent encore  le  fruit  de  ses  peines  n'est 
que  de  faire  renvoyer  l'amant  en  litre, 
pour  en  prendre  un  autre.  Si, plus  doux, 
et  sûrement  plus  sage,  il  fait  semblant  de 
ne  rien  voir ,  on  le  taxe  de  ht  lise  j  on  di- 
minue le  soin  que  sa  femme  prend  de  se 
cacher  de  lui,  pour  augmenter  son  ri- 
dicule. 

Je  sentois  tous  ces  inconvéniens,  et  je 
n'y  voyois  guère  de  remède.  J'eus  encore 
recours  à  mon  ami,  «  Qui  vous  oblige,  me 
»  dit-il ,  de  vivre  avec  votre  femme?  Pré- 
»  tendez-vous  grossir  le  nombre  des  bons 
ai  ménages  du  temps ,  et,  traînant  de  mai- 
»  son  en  maison  le  /lambeau  de  l'Amour 
»  conjugal,  en  offusquer  jusqu'à  la  votre, 
»  ennuyer  votre  société  de  vos  chastes 
)>  flammes  ,  afin  d'y  servir   de   risée. 

«Suivez  l'exemple  des  maris  d'autrefois; 
»  jamais  on  ne  les  voyoit  avec  leur  femme  ; 


(4i  ) 

»  ils  savoient  par-là  joindre  aux  liens  du 
»  mariage  les  douceurs  du  célibat,  n'ex- 
»  cédoient  point  le  public  de  leur  pré- 
»  sence,  et  ne  le  rendoient  pas  témoin  de 
»  la  fausseté  qu'exige  le  plus  souvent  la 
»  nécessité  de  le  tromper.  D'ailleurs  , 
»  moins  l'on  se  voit ,  plus  l'on  se  retrouve , 
»  plus  on  s'éloigne  de  l'humeur  et  des 
»  dissentions  où  conduisent  nécessaire- 
»  ment  la  fatigue  d'être  toujours  ensem- 
»  ble,  et  cette  vie  commune  cpie  chacun 
»  voudroit  diriger  à  sa  fantaisie.  »  Dar- 
cenville  avoit  raison;  je  le  crus,  et  je  m'en 
trouvai  bien.  Je  m'éloignai  de  la  société 
de  ma  femme.  Jamais  je  ne  me  trouvois 
chez  moi ,  lorsqu'elle  y  donnoit  à  souper: 
et  quand,  par  hasard,  j'avois  à  lui  parler, 
je  me  faisois  annoncer  comme  une  visite. 
Elle  me  recevoit  toujours  à  merveille  , 
parce  que  n'exigeant  plus  rien  d'elle,  elle 
ne  me  rendoit  que  ce  qu'elle  vouloit,  et 
que ,  désirant  de  remplir  les  devoirs  d'une 
femme  honnête,  affranchie  de  la  gêne 
journalière,  elle  se  portoit  avec  joie  à  ces 
aarches  d'éclat  toujours  satisfaisantes 


(te  ) 

pour    l'amour  -  propre    d'une    femme. 

De  mon  cote .  j'avois  pris  une  petite  mai- 
son où  je  donnois  à  souper  à  mes  connois- 
sances.  J'y  demeurois  presque  toujours, 
et  je  n'en  étois  pas  plus  heureux.  Loin  des 
malheurs  qui  m'assiégeoient  chez  moi ,  je 
retombois  dans  ceux  de  la  société,  qui  sont 
innombrables.  Si  je  cherchois  à  plaire  à 
une  femme,  j'excitois  la  jalousie  des  au- 
tres; un  succès  m'attiroit  celle  des  hom- 
mes. D'un  mot  échappé  sans  dessein,  on 
me  faisoit  une  tracasserie;  d'une  malice, 
une  noirceur;  on  m'imputoit  celles  des 
«mires.  L'ingratitude  payoit  les  services 
que  je  rendois;  la  légèreté  récompensoit 
mes  prévenances  officieuses,  et  l'indiscré- 
tion, ma  confiance.  On  me  faisoit  de  mes 
goûts ,  des  ridicules,  et  de  mes  torts  des 
rrimes.  Ne  trouvant  par-tout  qu'injustice, 
fausseté,  jalousie,  le  monde  me  devint  iu- 
supportaU.-. 

Quand  je  n'aurois  pas  été  très-amou- 
reux de  madame  de  Pnennon,  la  différence 
de  son  caractère  à  ceux  que  j'avois  sous 
les  yeux,  auroit  sulfi  pour  m'attacher. 


(4ô> 

J'en  recevois  des  lettres  très-régulière- 
ment, et  c'étoit  le  seul  plaisir  pur  que 
j'eusse,  quoiqu'il  me  fît  encore  sentir 
plus  vivement  ie  chagrin  d'en  être  séparé. 
Les  soins  du  nouvel  arrangement  que  j'a- 
vois  été  forcé  de  suivre,  m'avoient  retenu 
à  Paris,  plus  long-temps  que  je  n'avois 
pensé.  Je  profitai  du  premier  instant  dont 
je  pus  disposer,  pour  retourner  à  Besan- 
çon. J'y  fus  reçu  avec  les  transports  de  Ja 
joie  la  plus  vive.  Je  retrouvai  madame  de 
Rennon,  encore  plus  tendre  que  je  ne  l'a- 
vois  quittée  :  je  l'adorois;  elle  m'aimoit 
véritablement.  Le  moyen  qu'elle  persistât 
éternellement  à  me  refuser  ce  qui  man- 
quoit  encore  à  mon  bonheur  ?  Je  parvins 
à  le  combler.  Il  ne  me  resta  plus  de  vœux 
à  former  que  pour  sa  durée. 

Moi. 

Cette  fois-ci ,  vous  conviendrez  que  vous 
étiez  content  ? 

L'  hT  C  O  iS  H  U. 

Je  Fétois  certainement  par  la  posses- 
sion de  l'objet  de  tous  mes  désirs,  et  p^r 


(440 

la  certitude  que  madame  de  Rennon  a  voit 
pour  moi  les  sentimens  que  j'éprouvois 
pour  elle.  Mais  dans  mon  bonheur  même , 
je  trouvois  la  source  de  beaucoup  de  con- 
trariétés et  de  chagrins.  Désirant  de  passer 
ma  vie  avec  madame  de  Rennon,  la  ti- 
midité de  son  caractère  m'en  ôtoit  les 
moyens.  Tantôt  c'étoit  la  crainte  des  re- 
gards du  public ,  tantôt  le  désespoir  de 
la  perte  de  sa  réputation  qu'elle  regar- 
dent comme  ternie  à  jamais.  Quelquefois 
l'empire  des  préjugés  agissoit  sur  son 
ame ,  et  la  jetoit  dans  des  regrets  que 
i'ainour  le  plus  tendre  ne  pouvoit  calmer. 
Les  moindres  objets  l'effray oient.  L'en- 
trée subite  d'un  valet  suffisoit  pour  la 
troubler,  et  m'empêcher  de  jouir  de  sa 
tendresse.  En  un  mot,  un  rien  me  l'en- 
levoit;  et  j'étois  contraint  de  joindre  à 
la  privation,  l'idée ,  l'affreuse  idée  qu'elle 
n'etoit  à  moi  que  par  un  charme  plus 
puissant  que  ses  forces.  Joignez  à  tout  ce 
que  je  viens  de  dire ,  les  ménagernens 
qu'elle  étoit  obligée  d'avoir  pour  son 
mari ,  vous  avouerez  que  mon  sort  n'éloit 


(45  ) 
pas  aussi  doux  qu'on  auroit  peut-être  pu 
le  croûte. 

M  o  i. 

Il  n'y  a  donc  point  de  bonheur? 

l'Inconki'. 

De  bonheur  parfait,  non.  Par  le  bon- 
heur, on  entend  une  jouissance  perma- 
nente :  où  peut-elle  exister  ?  Nos  situations 
dépendent  de  tant  de  circonstances,  qu'il 
est  impossible  qu'elles  se  combinent  de 
façon  à  procurer  un  état  stable  :  de-là,les 
privations,  les  contrariétés  ,  par  consé- 
quent, le  malheur.  Si,  par  un  hasard  bien 
rare  ,  cet  état  désirable  ne  se  détruit  pas, 
alors  la  satiété  et  le  dégoût  prennent  bien- 
tôt la  place  des  inconvéniens ,  et  produi- 
sent le  même  effet.  Ce  que  je  vous  dis 
semble  vous   affliger ,  Monsieur  ;  tachez 
de  ne  point  réfléchir;  vous  en  serez  moins 
malheureux. 

Moi. 

i 
Vous  m'éclairez  trog;  et,  dans  cet  ins- 
tant, il  vient  de  se  retracer  à  ma  mémoire 


(46) 
plusieurs  situations  où  j'ai  cru  que  j'étoid 
heureux,  et  vous  me  faites  voir  que  je 
n'iiois  que  plus  tourmenté. 

l'Iscoitnu. 

Consolez-vous  :  si  la  vérité  se  dévoile  à 
vos  yeux,  et  que  vous  soyez  convaincu 
que  les  hommes  ,  en  changeant  de  situa- 
tion, ne  font  que  changer  de  peine,  du 
moins,  verrez-vous  qu'ils  ont  le  plaisir 
du  changement,  et  c'en  est  un.  Les  pre- 
miers instans  de  toutes  choses  ont  une 
vivacité  qui  donne  du  relâche  à  ces  incon- 
véniens  de  la  vie,  malgré  le  tableau  que  je- 
viens  de  vous  faire,  et  que  vous  m'avez  con- 
traint de  vous  montrer  ,  du  mauvais  côté. 

L'honnêteté  de  madame  de  Rennon, 
et  sa  tendresse  pour  moi ,  me  procuroient 
des  momens  qui  me  dédommageoient  de 
ce  qu'elle  me  faisoit  souffrir  d'ailleurs,  et 
dont  le  charme  me  faisoit  oublier  qu'ils- 
n'étoient  que  passagers.  Je  me  flattois  que 
h;  temps  et  l'habitude  triompheroient  de 
ses  scrupules.  En  on  mot,  j'avois  l'espé- 
-•jucej  l'espérance,  ce  bienfait  de  la  na- 


(47) 
ture  ,  dont  la  précieuse  illusion  nous 
soutient  au  comble  du  malheur  ,  et 
qui  ,  compagne  inséparable  de  l'huma- 
nité, semble  encore  ajouter  à  ses  suc- 
cès, en  même  temps  qu'elle  diminue  se* 
revers. 

Les  soins  de  ma  tendresse ,  auxquels 
se  joignoient  ceux  que  je  donnois  à  mon 
régiment,  dont  je  m'occupois  sérieuse- 
ment ,  remplissoient  mes  journées. 

Il  y  avoit  déjà  quatre  mois  que  j'étois 
à  Besancon  ,  sans  avoir  entendu  parler 
de  ma  femme  ,  lorsque   j'en  reçus  une 
ltltre    pleine    d'amitié.    Cette    attention 
m'étonna.  Cependant ,  comme  nous  n'é- 
tions pas  brouillés,  je  l'interprétai  comme 
une  apparence  d'honnêteté  qu'elle,  vou- 
loit  avoir  avec  moi ,  et  que  peut-être  elle 
s'imposoit ,  pour  reconnoître  la  manière 
pleine  de  douceur  dont  je  m'étois  conduit 
avec  elle.  Huit  jours  après ,  j'en  reçus  en^ 
core  une  autre  qui  me  surprit  davantage. 
Elle  entroit  dans  un  plus  grand  détail,  et 
même  me  parioit  de  mes  affaires,  qu'elle 
prétendoit  se  ressentir  de  mon  absence. 


(•48) 

ËUe  je  toit  quelques  soupçons  sur  la  con^- 
duite  de  mon  intendant,  qu'elle  disoit 
avoir  fait  éclairer,  et  dont  elle  n'avoit  pas 
été  contente.  Cette  seconde  lettre  lut  sui- 
vie d'une  troisième,  où  ma  femme  me 
parloit  encore  de  mon  intendant.  Elle 
ajoutoit  qu'il  étoit  ridicule  qu'un  homme 
comme  moi  passât  sa  vie  dans  une  garni- 
son ;  qu'à  peine  étois-je  connu  à  la  Cour; 
qu'il  étoit  temps  de  m'y  faire  des  amis; 
que,  désirant  une  fortune  militaire,  je 
m'écarlois  absolument  du  chemin  qu'il 
falloit  prendre* 

Je  ne  pouvois  revenir  de  la  surprise  que 
me  causoit  tant  d'intérêt.  Je  m'en  ouvris 
à  madame  de  Rennon  qui,  sachant  les 
termes. où  j'en  étois  avec  ma  femme,  m'en 
parut  inquiète  ;  elle  y  voyoit  un  retour  de 
tendresse.  Cependant,  toujours  honnête, 
elle  essaya  de  me  dissimuler  ses  véritables 
sentiment  ;  et  même  elle  lit  ce  qu'elle 
put,  pour  m'engager  à  retourner  à  Paris, 
en  me  disant  que  je  le  devois  à  ma 
femme ,  ainsi  qu'à  ma  fortune.  Je  sen- 
tis  tout  le  prix  de  ce    conseil ,  auquel 

pourtant 


(<48b) 

pourtant  je  n'aurois  pas  acquiescé  ,  sans 
une  dernière  lettre  qui  m'apprit  que  mon 
père  étoit  à  toute  extrémité.  Jl  fallut  en- 
core me  séparer  de  madame  de  Kennon , 
avec  d'autant  plus  de  peine ,,  que  je  l'ai- 
mois  davantage.   Quelque  diligence  que 
je  fisse,  je  ne  pus  me  rendre  assez  promp- 
tcment  à  Paris.  Mon  père  étoit  mort,  lors- 
que j'arrivai.  Ma  femme  me  reçut  avec 
toutes  les  démonstrations  imaginables.   Il 
n'y  avoit  pas  longtemps  que  j'étois  des- 
cendu de  voiture ,  lorsqu'il  entra  dans  la 
chambre  où  j'étois  avec  elle ,  un  homme 
boité  qui  lui  remit  une  lettre.  Après  l'a- 
voir lue  ,  elle  tira  sa  bourse ,   et  la  lui 
donna.  Puis,  se   tournant  de   mon  côté, 
elle  me  pria  de  lire  la  lettre.  Je  vis  qu'elle 
étoit  d'un  homme  de  la  Cour,  qui  parois- 
soit  avoir  beaucoup  de  crédit.  Elle  étoit 
conçue  à  peu  près  en   ces  termes  :  «  Je 
»  vous  fais  mon  compliment. Votre  mari, 
»  madame,   a  le   gouvernement  de    son 
»  père  :  d  est  bien  heureux  d'avoir  une 
m  femme  comme  vous  ;  il  ne  le  doit  qu'à 
»  vos  sollicitations.  J'espère  que  vous  se- 
Tome  IV.  i) 


(  5o  ) 
»  rez  contente  de  moi.  »  J'avoue  que  je 
fus  étourdi  de  cette  nouvelle.  J'avois  be- 
soin que  ma  femme  me  laissât  seul ,  a'in 
de  me  remettre  de  ma  première  surprise. 
Elle  passa  dans  son  cabinet  pour  faire  ré- 
ponse. Je  l'aimois  et  l'estimois  trop  peu, 
pour  n'être  pas  très- fâché  de  lui  devoir 
cette  grâce.  J'admirai  la  bizarrerie  du 
sort;  il  empoisonnoit  le  bienfait,  en  me  le 
faisant  tenir  d'une  main  qui  ne  pouvoit 
m'être  que  très-désagréable.  Cependant, 
étant  même  obligé  de  me  refuser  à  ce  sen- 
timent, je  me  taxai  d'ingratitude  et  d'in- 
justice ,  de  ne  pas  oublier  les  torts  passés, 
pour  un  procédé  présent.  Je  me  promis 
bien  que  ,  si  mon  cœur  s'éluignoit  d'une 
affection  qui  m'étoit  impossible ,  du  moins 
mon  extérieur  cacheroit  ses  mouvemens. 
En  effet,  aussitôt  que  ma  femme  eut  ex- 
pédié son  courrier,  j'employai  tous  les 
moyens  pour  la  convaincre  de  ma  recon- 
noissance.  Elle  me  raconta  que,  voyant 
mon  père  fort  mal ,  elle  avoit  cache  son 
état  avec  soin,  poui  roi1,  le  temps  de 
prévenir  l'homme  dont  clic  venoit  de  re- 


(5i  ) 

cevoir  une  lettre,  afin  qu'il  pût  faire  des 
démarches,  avant  que  qui  que  ce  lût  s'en 
doutât;  que  la  chose  avoit  réussi;  qu'elle 
regardent  cet  événement  comme  le  plus 
grand  bonheur  qu'elle  put  obtenir   dans 
sa  vie.   Elle    accompagna  son   récit  des 
choses  les  plus  tendres,  et  même  de  ca- 
resses assez  vives  ;  ce  qui  me  persuada  que 
madame  de  Rennon  ne  s'étoit  point  trom- 
pée. J'en  étois  véritablement  affligé,;  car 
je  ne   pouvois   donner  à   ma  femme   un 
cœur  qui  n'étoit  plus  à  moi;  d'ailleurs,  je 
me  senlois  une  aversion  pour  elle,  que 
j'essayai  vainement  de  surmonter  pendant 
le  peu  de  jours  que  je  fus  à  Paris.  Il  fallut 
aller  à  la  Cour.  Un  homme  qui  n'a  que  des 
remercimens  à  faire,   y   trouve   tous   les 
visages  rians  et  toutes  les  portes  ouvertes. 
Quoique,  pour  mon  début,  je  n'en  con- 
nusse que  les  fleurs ,  cependant  ce  pays 
me  parut  fort  étrange.  Les  gens  que  je 
connoissois  le  plus  me  semblèrent  avoir 
une  autre  façon  de  penser  à  ]a  Cour,  qu'à 
ia  Ville  ;  leur  maintien  même  étoit  changé. 
J'examinois  chaque  chose  avec  soin ,  et  je 


D     2 


(62    ) 

me  trompois  sur  tontes,  parce  que  je  ju- 
geois  sur  le» apparences,  el  que  le  grand 
art  des  courtisans  est  d'en  montrer  d'ab- 
solument opposées  à  ce  qu'ils  pensent. 
Esclaves  servi  les  du  crédit  dans  quelque 
état  qu'ils  se  trouvent,  hauts  el  dédai- 
gneux a is -à-vis  de  tout  homme  inutile, 
leur  vie  n'est  qu'une  comédie  continuelle, 
dangereuse  pour  ceux  qui  représentent 
sur  le  même  théâtre  ,  mais  méprisable, 
pour  quiconque  sait  les  pénétrer  et  fuir 
leurs  intrigues. 

Je  ne  demeurai  à  la  Cour,  que  le  temps 
nécessaire.  Je  me  pressai  de  revenir  à 
Paris ,  où  j'étois  rappelé  par  les  affaires 
que  me  donnoit  la  mort  de  mon  père.  J'es- 
pérois  les  terminer  prompteinent ,  pour 
pouvoir  retourner  à  Besançon ,  y  retrou- 
ver madame  de  Kennon,  et  m'éloigner 
de  ma  femme,  qui  me  fatiguoit  de  plus 
en  plus  de  ses  einpressemens.  Les  pre- 
mières impressions  du  service  qu'elle 
m'avoit  rendu  s'étoient  effacées  ;  elles 
avoient  fait  place  à  celles  de  sa  conduite 
passée.    J'informois    de    tout ,   madame 


(  98  ) 

do  Rennon  ,  dans  mes  lettres  ,  et  ses 
réponses  étoient  remplies  de  ce  qu'elle 
pouvoit  imaginer  devoir  me  rendre  au 
moins  un  peu  galant  pour  ma  femme;  elle 
alloit  jusqu'à  me  menacer  de  se  brouiller 
avec  moi,  si  je  m'y  refusois. 

Il  y  avoit  plus  de  trois  mois  que  j'étois 
avec  des  créanciers  et  des  gens  d'aifaires  , 
sans  être  plus  avancé  que  le  premier  jour, 
lorsque  Darcenville,  cet  ami  dont  je  vous 
ai  déjà  parlé,  vint  me  trouver  un  matin, 
dans  ma  chambre.  D'abord ,  il  me  parla 
de  mes  intérêts;  et  faisant  insensiblement 
tomber  la  conversation  sur  mon  régiment, 
il  me  dit  qu'il  étoit  étonné  qu'ayant  donné 
tant  de  soins  à  le  bien  tenir,  j'en  fusse  si 
long-temps  éloigné  ;  qu'il  avoit  reçu  des 
nouvelles  de  Besancon ,  par  lesquelles  on 
lui  mandoit  que  mon  absence  s'y  faisoit 
remarquer. 

Je  fus  d'autant  plus  surpris  de  ce 
qu'il  me  disoit,  que,  recevant  très-régu- 
lièrement des  lettres  du  major  ,  il  ne 
me  parloit  d'aucun  désordre.  Je  le  priai 
de  s'expliquer  plus  clairement.  Il  répon- 


(  54) 
<lit  qu'il  ne  le  pou  voit,  puisqu'on  n'avoit 
rien  désigna  de  particulier;  qu'on  lui  mar- 
quoil  simplement  qu'en  général,  il  n'étoit 
plus  bien,  ,1e  répartis  que  les  affaires 
que  mon  père  m'avoit  laissées ,  me  te- 
noient  trop  a  cœur ,  pour  les  abandonner  , 
avant  que  de  les  finir.  «  Mais  je  voms 
»  crovois  amoureux ,  me  dit-il.  —  Assu- 
»  renient  je  le  suis,  répondis-je,  et  je  suis 
»  convaincu  que  vous  seriez  mon  rival,  si 
»  vous  connoissiez  l'objet  de  ma  ten- 
j>  dresse.  —  II  faut  que  vous  y  comptiez 
»  beaucoup,  reprit-il,  pour  vous  en  sé- 
5)  parer  aussi  long- temps.  On  n'est  pas 
»  venu  jusqu'à  votre  âge ,  sans  savoir  que 
»  c'est  jouer  gros  jeu.  »  Cette  réflexion 
me  troubla.  Maisrevenant  bientôt  à  moi,  je 
me  reprochai  d'oser  soupçonner  madame 
de  Ker.non,  et  je  le  dis  à  Darcenville. 

Sa  conversation  ne  me  fit  pas  d'abord 
l'impression  que  j'éprouvai  lorsqu'il  fut 
parti.  L'empressement  qu'il  m'avoit  mon- 
tré pour  que  je  quittasse  Paris ,  ne  me 
parut  pas  naturel,  d'autant  qu'il  éloit  ins- 
truit de  l'importance  des  raisons  qui  m'y 


(  53) 
retenoicnt.  En  cherchant  à  pénétrer  son 
motif,  j'imaginai  qu'il  avoit  pris  du  goût 
pour  ma  femme ,  et  que  ma  présence  le 
gènoit.  Je  m'arrêtai  d'autant  plus  volon- 
tiers à  cette  idée ,  qu'elle  me  fit  plaisir. 
J'aimois  beaucoup  Darcenville  :  c'étoit  un 
moyen  de  le  voir  plus  souvent  chez  moi. 
Maître  de  l'esprit  de  ma  femme,  j'étois 
bien  sur  qu'il  la  conduiroit  de  la  façon 
qui  me  seroit  le  plus  agréable.  Je  me  rap- 
pelai que  je  l'a  vois  trouvé  plusieurs  fois 
tète  à  tète  avec  elle;  j'avois  cru  leur  voir, 
à  tous  deux,  un  air  fort  embarrassé. 

Je  ne  tardai  pas  à  reconnoitre  que  je 
m'étois  trompé. 

Fort  peu  de  jours  après  ma  conversa- 
tion avec  Darcenville ,  ma  femme  me  fit 
prier  de  passer  dans  son  appartement. 
Lorsque  j'y  fus,  elle  fit  fermer  sa  porte, 
avec  ordre  à  ses  gens  de  nous  laisser. 
Après  leur  avoir  donné  le  temps  de  s'é- 
loigner, elle  prit  la  parole  :  «  Monsieur, 
me  dit-elle,  vous  pouvez  vous  rappeler 
qu'unis  l'un  à  l'autre  suivant  l'usage,  c'est- 
à-dire,  par  convenance,  sans  nous   être 


(  5G) 

choisis,  sans  même  nous  connoître ,  nos 
cœurs  ne  se  sont  point  soumis  aux  liens 
que  nous  avons  acceptés ,  sans  amour.  Je 
vous  crois  trop  juste  pour  ne  pas,  faisant 
taire  le  prçjùgc ,  mettre  dans  la  même  ba- 
lance nos  devoirs  réciproques  et  nos  torts 
mutuels.  Je  pourrois  vous  dire  que  je  voiifc 
ai  conservé  la  plus  véritable  amitié,  la 
plus  sincère  estime  ;  il  n'y  a  pas  encore 
longtemps  que  je  vous  en  ai  donné  des 
preuves.  Mais,  je  ne  sais  co  que  c'est  que 
de  me  faire  valoir  sur  un  point  que  me 
dictoit  mon  inclination.  D'ailleurs,  je  ne 
prétends  point  vous  prévenir  en  ma -fa- 
veur, ni  provoquer  un  retour  sur  vous- 
même,  pour  voir  lequel  de  nous  deux 
s'e*t  éloigné  le  premier  de  l'autre.  Notre 
sexe  est  sujet  à  des  inconvéniens  auxquels 
n'est  point  exposé  le  vôtre.  ÎS'e  vous  en 
prenez  qu'à  vous,  si  je  suis  contrainte 
aujourd'huide  vous  faire  un  aveu  que  ma 
situation  rend  nécessaire.  Je  n'ai  rien  né- 
gligé pour  voiler  un  mystère  qui  peut- 
être  vous  fera  quelque  peine  à  pénétrer; 
mais  vous  vous  êtes  refusé  constamment 


(37  ) 
à  tous  les  moyens  que  j'ai  mis  en  usage  ; 
j'ai  même  osé  me  confier  à  votre  ami , 
pour  qu'il  essavât  d'éloigner  vos  regards 
d'un  événement  que  j'aurois  enveloppé 
•d'omlires  impénétrables,  si  vous  m'aviez 
mieux  secondée.  Rien  ne  m'a  réussi.  Le 
temps  me  presse  de  vous  instruire.  Vous 
m'entendez  ,  Monsieur  :  qu'ordonnez- 
vous  ?  Voulez-vous  que ,  me  cachant  aux 
yeux  du  monde,  je  donne  le  jour  à  un 
être  qui  ne  sera  point  à  vous,  et  qu'en 
nous  exposant  à  l'indiscrétion  de  quelque 
confident,  nous  nous  rendions  tous  les 
deux  l'objet  de  la  malignité  publique  ? 
Déclarerai -je  mon  état  ?  Voulez -vous 
adopter  un  enfant  dont  vous  n'êtes  pas  le 
père;  couvrir  d'un  voile  obscur  une  situa- 
tion où  beaucoup  d'autres  se  sont  trouvés', 
avant  vous  ?  Voulez-vous,  me  regardant 
plus  en  ami  qu'en  mari,  m'aider  dans  un 
événement  aussi  cruel,  et  mériter  un  at- 
tachement aussi  durable  que  ma  recon- 
noissance?  » 

J'étois    si    confondu    de  tout   ce    que 
j  entendois  ,    et  sur -tout  de  l'assurance 


(  53) 
avec  laquelle  ma  femme  parloit ,  qu'il 
y  avoit  déjà  long-temps  qu'elle  ne  disoit 
plus  rien  ,  quand  je  rompis  le  silence. 
«  Madame  ,  lui  dis-je  ,  vous  me  voyez 
émerveillé  de  votre  éloquence  ;  mais 
comme  elle  n'est  pas  aussi  persuasive 
qu'elle  est  brillante,  je  vous  demande  du 
temps  pour  me  déterminer.  >^Et  sur  cela, 
je  sortis,  et  n'eus  rien  de  plus  pressé  que 
d'envoyer  chercher  Darcenville.  «  Je  ne 
suis  plus  étonné,  m'écriai-je,  lorsqu'il  en- 
tra dans  ma  chambre ,  de  l'empressement 
avec  lequel  vous  vouliez  me  faire  partir 
de  Paris;  ma  femme  vient  de  m'éclaircir 
yotre  motif.  J'ai  besoin  de  votre  secours, 
dans  l'alternative  du  choix  qu'elle  me  met 
à  portée  de  faire ,  ou  d'adopter  le  fruit  de 
ses  amours,  ou  de  l'ensevelir  dans  l'obscu- 
rité qui  lui  convient.  Cependant,  n'ayez 
pas  assez  mauvaise  opinion  de  moi,  pour 
croire  que  je  me  sois  laissé  persuader  par 
sa  morale,  ni  que  je  consente  à  donner  à 
mon  fils ,  un  frère  ou  une  sœur ,  indigne  de 
lui.  —  Pourquoi,  me  répondit  froidement 
Darcenville  ?  Aimez -vous  mieux  désho- 


(59) 
norcr  sa  mère,  exposer  un  jour  votre  fils 
à  des  proeès  qui  peut-être  le  ruineroient? 
car  enfin,  la  loi  vous  donne  cet  enfant. 
— La  loi  me  le  donne  !  interrompis-je  avec 
colère  :  faut-il  la  suivre  lorsqu'elle  est  in- 
juste ?  —  Doucement ,  reprit  Darcenville  ; 
ne  tombez  pas  dans  le  cas  de  tous  les  hom- 
mes en  général,  qui  ne  la  jugent,  qu'au 
moment  qu'elle  les  contrarie.  Cette  loi 
prévient  plus  d'inconyéniens  qu'elle  n'en 
a  de  réels.  Vous  la  voyez  dans  l'instant  de 
la  passion  ;  cependant  souvenez  -  vous 
qu'elle  est  le  fruit  du  sang- froid,  de  la 
combinaison  et  de  l'expérience.  —  Quoi  ! 
vous  croyez,  lui  dis-je,  que  je  pourrai  ga- 
gner sur  moi  de  m'v  soumettre?  —  Je  dis 
plus,  me  répondit-il  :  il  le  faut;  et,  comme 
votre  ami ,  je  l'exige.  — Eh  bien  !  lui  répii- 
quai-je ,  je  me  livre  entièrement  à  vous. 
Allez  trouver  ma  femme  ,  si  vous  vouiez  ; 
annoncez-lui  le  parti  que  vous  me  forcez 
de  prendre.  » 

En  effet,  lorsque  je  fus  seul,  mes  ré- 
flexions me  menèrent  à  trouver  que  Dar- 
cenville avoit  raison.  Vous  ne  serez  pas 


(C,o) 

étonné*  qu'ajoutant  ce  dernier  incident  à 
l'éloignemenl  que  j'avois  déjà  pour  ma 
femme,  elle  ne  me  lut  devenue  insuppor- 
table :  on  le  remarquoit  jusques  dans  les 
moindres  choses,  lorsque  le  hasard,  ou  la 
nécessité  nous  faisoit  trouver  ensemble. 
Le  public,  ignorant  ses  torts  ,  et  sachant 
que  je  lui  devois  mon  gouvernement, 
blâma  ma  conduite.  Darcenville  m'avertit 
des  propos,  et  m'apprit  que  je  passois 
dans  le  monde  pour  un  ingrat,  pour  un 
homme  de  peu  de  principes.  Je  m'em- 
portai contre  lui.  Je  lui  reprochai  le  parti 
qu'il  m'avoit  l'ait  prendre;  parti  qui,  sans 
diminuer  mes  chagrins,  donnoit  atteinte 
à  ma  réputation.  11  me  dit  sur  cela  des 
choses  raisonnables  qu'il  fallut  bien  adop- 
ter. A  quelqu'excès  que  nous  entraîne  la 
colère  ,  la  raison  a  toujours  des  droits  sur 
nous,  auxquels  elle  nous  force  de  nous 
rendre. Peu  de  temps  après,  j'eus  à  soutenir 
un  assaut  qui  fut  plus  pénible  encore, 
parce  qu'il  iailul  étouffer  les  mouvemens 
de  rage  qu'il  éleva  dans  mon  cœur.  Une 
femme,  intime  amie  de  la  mienne  ,  me  lit 


(61  ) 

prier  de  passer  chez  elle  :  je  m'y  rendis. 
Elle  avoit  eu  soin  que  nous  lussions  seuls. 
Elle    commença   son    discours   par   une 
longue    justification    sur    sa    démarche , 
qu'elle  trou  voit,  disoit-elle,  hasardée,  me 
connoissant  aussi  peu.  Elle  me  pria  de 
l'excuser,  en  laveur  de  l'amitié  qui  en 
étoit  le  motif;  et  puis,  entrant  en  matière, 
après  rénumération  la  plus  complette  des 
rares  qualités  de  ma  femme,  elle  entra 
dans  le  détail  des  obligations  que  je  lui 
a  vois  ;  et,  comme  vous  le  croyez,   mon 
gouvernement  jouoit  là  le  rôle  principal. 
Ensuite,  retombant  sur  ma  conduite,  elle 
la  taxa  d'injustice;  et  conclut  à  ce  que  je 
changeasse;  sans  quoi,  j'avois  à  craindre 
que  ma  femme  ne  se  «endit  aux  conseils 
de  ses  amis,  qui  tous  étoient  d'avis  qu'elle 
en  vînt  à  un  éclat,  plutôt  que  de  conti- 
nuer à  vivre  avec  un  homme  qui  la  ren- 
doit  malheureuse.   Mettez -vous  un  mo- 
ment à  ma  place ,  et  vous  vous  représen- 
terez ce  que  je  souffrois.  J'eus  cependant 
la  force  de  me  contraindre.  Je  dis  ce  que 
je  pus,  et  sûrement  je  dis  fort  mal.  Mais 


(  G2  ) 
je  ne  m'échappai  point  :  c'éloit  en  véi  ilc 
tout  ce  qu'on  pouvoit  exiger  de  moi.  Je 
Unis  le  plus  tôt  qu'il  me  fut  possible  un 
entretien  aussi  fâcheux,  et  je  sortis,  dans 
la  ferma  résolu  lion  de  m'éloigner  de  Paris, 
aux  dépens  même   de  mes   affaires.  La 
guerre  qui  se  déclara  me  lit  faire  par  de- 
voir ce  que  j'élois  résolu  d'exécuter,  pour 
mon  repos.  Je  reçus  ordre  du  ministre 
de  me  rendre  à  mon  régiment.  J'y  volai 
confier  à  madame  de  Rennon  les  chagrins 
qui  remplissoient  mon  ame ,  d'amerlume. 
3 'eus  la  consolation  de  voir  la  part  sincère 
qu'elle  y  prenoit.  Ce  n'étoil  point  cet  in- 
térêt de  décence  que  toute  femme  se  croit 
obligée  de  montrer  à  son  amant  ;  occu- 
pation  d'un  moment,   dont  le    moindre 
objet  détourne  et  distrait  :  madame   de 
Rennon  avoit  sans  cesse  ma  situation  de- 
vant les  yeux.  Tous  les  partis  se  présen- 
toient  à  son  imagination,  sans  qu'elle  osât 
en  admettre  aucun.  La  timidité,  dans  ce 
cas,  est  toujours  le  caractère  d'un  grand 
attachement.  Son  esprit  ne  lui  fournissant 
nulle  ressource  sans  inconvénient ,  elle 


(63) 

tombent  souvent  dans   un   chagrin  dont 
j'étois   forcé  de  la  tirer,   en   cherchant 
toutes  les  consolations  que  je  pouvois  in- 
venter. Malgré  tant  de  tendresse ,  je  crus 
remarquer  quelques  changemens  en  elle  : 
je  lui  trouvai  des  instans  de  réserve  avec 
moi,  qui  m'étonnèrent.  Quelquefois,  s'a- 
bandonnant  à  la  rêverie ,  madame  de  Ren- 
non  fixoit  ses  yeux  sur  moi;  je  les  voyois 
se  remplir  de  larmes.  Je  voulus  pénétrer 
la  cause  de  cette  conduite.  Elle  la  rejeta 
sur  l'effet  que  lui  faisoient  mes  chagrins  : 
mais,  trop  vraie  pour  bien  dissimuler,  je 
m'aperçus  qu'elle  me  trompoit.  Je  fis  de 
vains  efforts  pour  lire  dans  son  ame;  et 
j'eus  le  chagrin   de  partir  pour   l'Alle- 
magne, avec  l'inquiétude  que  me  causoit 
son  silence ,  que  je  soupçonnois  renfer- 
mer un  secret  funeste.  Quelqu'affligé  que 
je  fusse  de  cette  idée ,  j'aimois  trop  le  ser- 
vice ,  pour  n'être  pas  distrait  par  le  plaisir 
de  me  trouver  à  la  guerre.  C'est  là  qu'un 
homme  qui  veut  s'instruire  et  montrer  de 
la  bonne  volonté,  remplit  ses  journées,  de 
façon  que  rarement  se  trouve-t-il  vis-à-vis 


(  64  ) 

de  lui-même.  Le  nouveau  genre  de  vie 
que  je  inenois  me  plut  iniiniment;  mais, 
malheureusement,  né  pour  réfléchir,  l'il- 
i.'iïiou  de  la  nouveauté  n'agit  pas  assez 
puissarm&eat  sur  moi ,  pour  m 'empêcher. 
de  chercher  à  pénétrer  les  ressorts  cachés 
qui  faisaient  agir  chacun.  Je  >  is  à  l'armée, 
comme  par -tout  où  il  v  a  des  hommes 
i  assemJbtlés , de  la  flatterie,  de  la  bassesse, 
de  la  jalousie,  de  la  perfidie.  Je  trouvai 
le  soldat  surchargé  de  travaux  et  de  mi- 
sère ,  ardent  à  s'abandonner  à  la  licence 
qui  soment  lui  coûte  la  vie,  et  qui  tou- 
jours entraîne  des  maux  dont  tout  le 
se  ressent,;  l'officier  accablé  de 
;i:se  et  du  despotisme  de  ses  supé- 
rieurs, auxquels  il  ne  peut  se  soustraire 
qu'au  risque  de  sa  perte,  et  d'entraîner 
celle  de  l'armée,  en  détruisant  une  subor- 
dination nécessaire  ;  des  généraux  mal 
d'accord  entre  eux,  jaloux  de  leurs  suc- 
cès, ressentant  une  j'oie  maligne  de  leurs 
revers;  qui,  tendant  tous  au  même  but, 
cherchent  mutuellement  à  s'écarter,  les 
uns  les  autres,  de  la  route  qui  doit  y  con- 
duire . 


t  i 


(6S) 
(luire;  un  chef  qui,  sous  les  apparences 
d'un  culte,  est  entouré  de  gens  qui  tra- 
ment sa  chute,  de  flatteurs  bas  qui  le 
déchirent  en  secret ,  ou  d'audacieux  qui 
lui  tiennent  tête,  en  affichant  le  motif 
spécieux  du  bien  public.  Souverain  à  l'ar- 
mée ,  ce  chef  est  esclave  à  la  Cour  ;  devant 
rarement  sa  place  à  son  mérite,  il  la  tient 
ou  d'un  ministre,  ou  d'un  confesseur,  ou 
d'une  maîtresse,  ou  d'un  valet.  Elevé  par 
l'intrigue,  l'intrigue  seule  peut  le  soute- 
nir; aussi  l'occupe-t-elle  uniquement  :  ses 
jours  ne  sont  qu'un  tissu  d'incertitudes, 
d'agitations  et  de  craintes.  Voilà  ce  que 
me  parut  une  armée. 

Cependant  je  m'y  plaisois  :  soit  préjugé 
d'éducation ,  soit  toute  autre  raison ,  le 
goxit  des  armes  paroît  dominant  dans  tout 
homme  qui  se  sent  de  l'élévation  et  des 
moyens. 

Il  y  eut  peu  d'événemens  pendant  la 
campagne.  Les  alarmes  de  madame  de 
Rennon  n'en  furent  pas  moins  vives  ;  ses 
lettres  en  étoient  remplies ,  ainsi  que  des 
marques    d'amitié   les  plus  touchantes  : 

Tome  IV.  m 


(66) 

mais  si  ce  sentiment  étoit  exprimé,  dans 
ses  lettres,  avec  toute  la  chaleur  possible, 
celui  de  la  tendresse  s'y  démentoit  de  jour 
en  jour.  Je  lui  témoignai  mon  inquiétude, 
sans  pouvoir  obtenir  aucun  éclaircisse- 
ment. Enfin ,  j'en  reçus  une  lettre  qui  m'a 
fait  une  impression  trop  forte  ,  pour 
qu'elle  ne  me  soit  pas  présente  encore  : 
«  C'en  est  fait,  je  renonce  au  bonheur  de- 
w  ma  vie.  Un  pouvoir  trop  puissant  m'ar- 
w  rache  de  vos  bras;  je  cède  la  victoire 
»  au  seul  maître  qui  pouvoit  l'emporter 
>»  sur  vous  :  je  l'ai  trop  disputée,  pour 
*»  que  vous  puissiez  me  taxer  de  légèreté 
»  dans  le  parti  que  je  prends.  J'aban- 
>*  donne  un  monde  où  tout  est  fini  pour 
»  moi  :  il  ne  me  paroîtroit  plus  qu'une 
p  vaste  solitude ,  puisque  je  n'y  serois 
»  plus  pour  vous.  M.  de  Rennon  m'ac- 
«  corde  la  permission  de  me  retirer  au 
>»  fond  d'un  cloître,  où  je  vais  m'occuper 
m  à  pleurer  les  égaremens  dans  lesquels 
»>  vous  m'avez  entraînée:  trop  heureuse, 
»  hélas  !  si  je  puis  parvenir  à  ne  pleurer 
h  qu'eux  !  Adieu.  Oubliez-moi,  ou  plutôt 


(67) 
»•  que  le  ciel  fasse  luire  à  vos  yeux  le 
*•  même  rayon  de  lumière  dont  il  m'a 
*>  frappée  !  il  m'ordonne  de  vous  fuir  ;  et 
m  quel  cœur  m'a-t-il  donné  pour  un  tel 
»  sacrifice!  » 

Cette  lettre  fut  un  coup  de  foudre  pour 
moi.  Je  fus  vingt  fois  sur  le  point  de  tout 
abandonner  ,  pour  voler  à  Besancon.  Les 
mouvemens  les  plus  violens  s'emparèrent 
de  mon  ame.  J'écrivis  à  madame  de  R.en- 
iion  une  lettre  remplie  du  désordre  où 
j'étois.  Je  ne  trouvai  point  la  poste  assez 
prompte  pour  m'en  apporter  la  réponse; 
j'envoyai  mon  valet-de-chambre  ,  homme 
de  confiance ,  avec  ordre  de  faire  la  plus 
grande  diligence.  Je  ne  vécus  point  pen- 
dant le  temps  que  dura  son  message  :  son 
retour  acheva  de  m'accabler.  Il  me  rap- 
porta que ,  quelqu'adresse  qu'il  eut  em- 
ployée ,  il  n'avoit  pu  parvenir  à  faire  re- 
mettre ma  lettre  à  madame  de  Rennon; 
qu'elle  étoit  dans  son  couvent;  qu'elle  n'y 
recevoit  absolument  que  M.  de  Rennon 
qui  venoit  quelquefois  à  la  grille.  Je  ne 
crus  point  à  ce  récit;  je  m'emportai  contre 

S   2 


(68  ) 

mon  valet -de -chambre,  et  je  le  fis  re- 
partir sur-le-champ.  Son  second  voyage 
ne  fut  pas  plus  heureux  que  le  premier  : 
Je  n'en  tirai  d'autre  fruit  que  la  certitude 
affreuse  qu'il  falloit  renoncer  à  madame 
de  Rennon.  Cette  idée  me  jeta  dans  un 
désespoir  horrible.  Je  soupirois  après  la 
fin  de  la  campagne.  Elle  arriva  ;  et  dès 
que  je  le  pus  honnêtement ,  je  pris  le  che- 
min de  Besancon.  Je  n'y  trouvai  que  de 
nouveaux  chagrins.  Madame  de  Rennon 
persista  constamment  à  se  rendre  inacces- 
sible, quelqu'effort  que  je  fisse  pour  pé- 
nétrer dans  sa  retraite.  Des  lieux  qui  me 
rappeloient  sans  cesse  le  bonheur  que  j'a- 
vois  perdu ,  ajoutoient  encore  de  nouvelles 
plaies  à  celles  (pie  j'avois  déjà.  Plongé 
dans  la  douleur  la  plus  profonde,  une 
seule  idée  me  flattoit  ;  celle  de  suivre 
l'exemple  de  madame  de  Rennon  ;  elle 
avoit  semblé  le  désirer.  D'ail  leurs,  adop- 
ter sa  façon  de  penser,  c'éloit  en  quelque 
manière  m'en  rapprocher,  y  tenir  encore. 
J'avois  entendu  dire  que  Dieu  suffit  au 
cœur  d'un  dévot  :  le  mien  étoit  trop  ul- 


(«9) 

eéré ,  pour  que  je  ne  cherchasse  pas  à  le 
guérir.  Je  m'informai  quel  étoit  le  direc- 
teur de  madame  de  Rennon.  J'allai  le  voir, 
et  lui  confier  mes  desseins.  Je  ne  trouvai 
qu'un  homme  borné,  qui  me  parfo  des 
joies  du  paradis  et  des  flammes  de  l'enfer. 
Jaloux  de  me  convaincre  ,  je  lui  proposai 
des  doutes  ;  mais  il  en  savoit  trop  peu 
pour  les  résoudre.  Il  ne  me  resta  de  ma 
conversation  avec  lui,  que  le  chagrin  de 
voir  quel  homme  m'avoit  enlevé  madame 
de  Rennon,  et  d'être  plus  convaincu  que 
jamais  de  la  force  des  préjugés,  qui  re- 
prennent leur  empire,  à  la  moindre  oc- 
casion ,  lorsqu'ils  agissent  sur  un  caractère 
foible. 

L'inutilité  de  mes  démarches  auprès  de 
madame  de  Rennon  ,  et  le  peu  de  se- 
cours que  je  trouvai  dans  son  directeur, 
me  rendirent  Besançon  un  séjour  insu- 
portable  :  je  me  pressai  de  l'abandonner. 
Le  souvenir  du  changement  de  madame 
de  Rennon,  qui,  tant  que  je  vivrai,  cau- 
sera mes  regrets,  m'a  fait  oublier  de  vous 
dire  que  ma  femme  étoit  accouchée  d'une 


(70) 
fille ,  pendant  que  j'étois  à  la  guerre ,  ri 
qu'un  lait  répandu  l'avoit  mise  dans  un 
élat  funeste.  Je  la  trouvai  condamnée  de 
la  poitrine  ,  à  mon  retour  à  Paris.  Elle 
ne  vécut  même  que  peu  de  temps ,  et  ses 
derniers  momens  furent  cruels  pour  moi. 
Elle  me  montra  tant  de  repentir  ,  et  me 
dit  des  choses  si  touchantes ,  que  je  fus 
contraint  de  lui  donner  des  larmes  sin- 
cères. Cette  femme  ,  dont  je  vous  ai  déjà 
parlé,  qui  m'avoit  fait  essuyer  un  entre- 
tien si  fâcheux,  suivant  l'indiscrétion  de 
son  caractère,  me  reprocha  sa  mort,  en 
l'attribuant  aux  chagrins ,  à  mon  avarice , 
à  la  dureté  d'en  avoir  exigé  plusieurs  en- 
fans  ,  malgré  la  délicatesse  de  sa  com- 
plexion.  Elle  a  tenu  les  mêmes  propos 
dans  le  monde;  ils  ne  manquèrent  pas  d'y 
prendre  faveur,  comme  tous  ceux  qui  ter- 
nissent la  réputation  de  quelqu'un. 

Tant  de  contrariétés  réunies  me  plon- 
gèrent dans  une  mélancolie ,  dans  un  abat- 
tement dont  rien  ne  pou  voit  nie  tirer.  Dar- 
cenville  étoit  le  seul  homme  que  je  vou- 
lusse voir.  Il  me  rendoit  les  soins  les  plus 


(70 
assidus.  Dans  nos  conversations,  je  lui  fis 
part  du  dessein  que  j'avois  eu  de  devenir 
dévot.  Quoiqu'il  fût  fort  éloigné  de  cette 
façon  de  penser,  il  tâcha  de  réchauffer 
en  moi  ce  désir.  «  C'est  un  nouvel  objet, 
me  disoit-il  :  saisissez-le.  Dans  la  situation 
où  vous  êtes ,  tout  ce  qui  peut  vous  dis- 
traire est  le  but  où  vous  devez  tendre.  »  Il 
fit  plus;  il  m'amena  chez  moi  un  des  plus 
fameux  directeurs  du  temps.  Ce  n'étoit 
plus  ce  confesseur  de  province ,  qui ,  la 
balance  de  la  justice  à  la  main ,  ne  m'y 
montroit  que  les  punitions  et  les  récom- 
penses divines  :  c'étoit  un  homme  doux , 
d'un  caractère  liant,  qui  tâcha  de  connoî- 
tre  le  mien  ,  pour  trouver  le  chemin  de 
mon  cœur ,  et  qui  profitant  de  l'aveu  de 
mes  chagrins  ,  qu'il  me  surprit  adroite- 
ment, en  prit  avantage  pour  me  détacher 
d'un  monde  qui  les  avoit  fait  naître.  En 
appuyant  ses  raisonnemens  sur  des  vérités 
morales ,  il  me  conduisit  insensiblement  à 
la  nécessité  d'un  frein  pour  les  passions  , 
et,  de  cette  nécessité  certaine ,  à  celle  d'une 
religion  ,    et  par  conséquent  d'un  culte. 


(,7«) 

Alors,  la  physique  ,  la  métaphysique,  la 
chronologie,  lui  fournirent  des  preuves 
pour  me  convaincre,  et  pour  faire  une 
conversion  qui  sembloitpiquer  son  amour- 
propre.  Il  en  -vint  à  bout;  et  grâces  à  ses 
soins,  je  fus  au  nombre  des  bonnes  âmes. 
En  changeant  de  façon  de  penser,  il  fai- 
loit  nécessairement  changer  de  société  ; 
car  ,  un  instinct  machinal  nous  porte  à 
fuir  ceux  qui  diffèrent  de  nos  idées  , 
comme  à  rechercher  ceux  qui  les  adop- 
tent. Mon  directeur  me  mena  lui-même 
chez  plusieurs  femmes  d'une  vertu  recon- 
nue, et  me  conseilla  de  me  lier  avec  quel- 
ques hommes  qu'il  m'indiqua.  Je  n'avois 
garde  de  ne  pas  obéir  ponctuellement.  Un 
directeur  est  un  maître  absolu;  son  auto- 
rité se  fonde  sur  la  mauvaise  opinion  qu'il 
a  l'art  de  nous  inspirer  de  nous-même,  et 
sur  les  secours  qu'il  nous  fait  espérer  de 
ses  lumières,  et  de  son  intérêt  pour  nous. 
La  paix  qui  se  lit  cet  hiver-là,  me  donna 
le  moyen  de  me  livrer  tout  entier  au  nou- 
veau genre  de  vie  que  j'avois  embrassé. 
Mon  directeur  m'avoitdil  que  j'y  trouve- 


(73) 
rois  cette  tranquillité  d'ame  et  ce  bonheur 
après  lequel  chacun  court.  Je  l'attendois 
inutilement,  de  jour  en  jour,  d'heure  en 
heure.  La  société  des  gens  de  bien  est 
sujette,  ainsi  que  toutes  les  autres,  à  beau- 
coup d'inconvéniens.  L'orgueil  qu'inspire 
l'opinion  de  valoir  mieux  que  les  autres , 
en  bannit  l'indulgence;  par  conséquent, 
la  médisance  y  domine.  Elle  s'y  cache  ce- 
pendant sous  des  traits  empruntés,  qui  ne 
servent  qu'à  la  rendre  encore  plus  fâ- 
cheuse. EUe  s'y  soutient  par  la  dureté  que 
tout  dévot  contracte ,  en  pensant  que,  s'é- 
tant  sacrifié ,  il  peut  en  exiger  autant  des 
autres.  Comme  j'étois  de  bonne  foi,  quoi- 
que fervent,  je  m'étonnai  de  ces  nuances 
d'imperfections  que  je  remarquois  parmi 
des  gens  que  je  croyois  dans  le  chemin 
de  la  vertu.  J'étois  exact  à  fréquenter  les 
églises,  où  j*étois  plus  occupé,  je  le  con- 
fesse ,  à  combattre  les  distractions  ,  que 
pénétré  de  la  grandeur  des  mystères  qui 
s'y  célébroient.  Je  m'obligeois  tous  les 
jours  à  dire  un  office;  je  m'échauffois  la 
poitrine  à  faire  maigre  ;  et  pour  honores 


(74) 
Dieu,  je  macérois  et  détruisois  sa  créa- 
ture. Si  l'idée  de  madame  de  Rennon  me 
revenoit,  je  la  chassois.  Ingrat  par  prin- 
cipe ,  je  croyois  faire  un  grand  crime ,  de 
me  rappeler  l'amitié  tendre,  la  confiance 
quelle  avoit  en  moi  ,  l'intérêt  qu'elle 
m'avoil  toujours  marqué,  les  secours  que 
j'en  avois  reçus  dans  mes  peines.  Notre 
intimité  me  sembloit  marquée  du  sceau 
de  la  réprobation.  Si  je  ne  pouvois  bannir 
son  souvenir,  j'allois  mettre  mes  chagrins 
au  pied  des  autels  ;  là,  j'éprouvois  le  plus 
grand  tourment  de  tous,  celui  de  ne  pou- 
voir se  livrer  à  sa  douleur. 

J'avoue  cependant  que ,  déjà  plein  de 
l'orgueil  des  gens  de  bien,  mon  amour- 
propre  étoit  quelquefois  flatté  des  sup- 
plices que  je  me  faisois ,  et  des  victoires 
que  je  croyois  remporter  sur  moi-même. 
Telle  étoit  ma  situation,  lorsque  Darcen- 
vilJe  m'apprit  que  M.  de  Rennon  étoit 
mort.  Dans  le  saisissement  que  me  causa 
cette  nouvelle,  je  ne  pus  que  m'écrier  : 
Ahl  mon  ami!  Il  entendit  ce  que  signi- 
fioit  cette  exclamation.    «  .le  vous  coin- 


(75) 
»  prends,  me  dit-il;  votre  cœur  s'ouvre 
»  à  l'espérance  d'allier  le  ciel  et  votre 
»  goût.  J'ai  prévu  l'effet  que  vous  feroit 
»  l'événement  que  je  vous  annonce  :  j'ai 
»  tout  disposé  pour  mon  départ;  je  vais 
»  offrir  votre  main  à  madame  de  Rennon.  » 
Me  jeter  dans  les  bras  de  Darcenville  ,  fut 
ma  seule  réponse.  Cependant,  revenu  de 
mon  premier  transport  ;  «  pourquoi  ,  lui 
dis-je,n'irois-je  pas  moi-même7 — Non,  il 
ne  le  faut  pas,  me  répliqua-t-il;  madame 
de  Rennon  peut  ne  vouloir  pas  quitter  sa 
retraite  :  dans  ce  cas,  elle  se  refuseroit 
peut-être  à  vous  voir.  Moi ,  qu'elle  n'a  pas 
les  mêmes  raisons  de  craindre,  je  péné- 
trerai jusqu'à  sa  cellule.  Rapportez-vous- 
en  à  mon  amitié  pour  la  persuader.— Allez 
donc,  lui  dis- je  ;  songez  qu'il  s'agit  du  bon- 
heur de  ma  vie.  »  Darcenville  me  quitta 
sur-le-champ ,  après  m'avoir  promis  qu'il 
m'écriroit  au  plus  tôt.  Je  comptai  les  mo- 
mens  ,  jusqu'à  celui  que  j'avois  calculé 
devoir  m'apporter  sa  première  lettre.  Je 
n'en  vis  point  arriver.  Plusieurs  jours  se 
passèrent  avec  aussi  peu  de  succès.  Mon 


(?6) 
inquiétude  étoitau  comble,  lorsque  Dar- 
cenville ,  un  matin ,  entra  subitement  dans 
ma  chambre.  Je  lus  mon  arrêt  sur  son 
visage.  —  \  ous  me  voyez  désespéré  ,  me 
dit-il ,  mais  je  n'ai  rien  pu  obtenir.  A  mon 
nom  >eul,  madame  de  Rennon  a  volé  à 
la  grille  ;  elle  m'a  accablé  de  questions 
sur  votre  compte,  sans  me  donner  pres- 
que le  temps  d'y  répondre.  Encouragé 
par  ce  début ,  je  n'ai  pas  craint  de  lui 
faire  votre  proposition.  Tout-à-coup  sa 
v  i\  i«cité  s'est  éteinte  ,  ses  yeux  se  sont 
remplis  de  larmes.  «  Quel  nouvel  assaut  à 
soutenir,  s'est-elle  écriée?  que  venez-vous 
de  me  dire  ?  Hélas  !  il  vous  est  aisé  de  juger 
avec  quel  empressement  mon  cœur  s'é- 
lance au  devant  de  la  chaîne  que  vous  lui 
présentez  ;  mais  j'ai  trop  irrité  le  ciel  : 
ma  vie  ne  peut  être  assez  longue  pour 
expier  mon  crime,  et  ce  n'est  qu'en  con- 
sacxant  le  reste  de  mes  jours  à  Dieu,  que 
je  puis  parvenir  à  l'effacer.  Oui,  c'est  un 
parti  pris.  Je  ne  ferai  désormais  usage  de 
ma  liberté,  que  pour  m'attacher  à  ce  mo- 
nastère. »  Vous  pensez  bien ,  continua  Dar- 


(77  ) 
cenville,  que  je  me  suis  servi  de  tous  les 
moyens  pour  ébranler  sa  résolution  :  j'a- 
vois  bien , des  raisons  à  lui  donner,  dont 
aucune  n'attaquoit  ses  principes.  Elles 
combattoient  seulement  son  esprit  de  pé- 
nitence. Une  ame  où  règne  l'amour  se 
défend  mal ,'  quand  on  la  presse  de  se 
rendre.  J'ai  vu  madame  de  Rennon  chan- 
celer; et  je  commencois  à  me  flatter,  lors- 
qu'elle m'a  quitté  brusquement ,  en  me 
laissant  dans  la  plus  grande  surprise.  J'ai 
fait  mon  possible  pour  avoir  encore  un 
entretien  avec  elle,  sans  que  j'aie  pu  l'ob- 
tenir. Usant  de  toutes  les  ressources,  j'ai 
voulu  voir  l'abbesse  qui  passe  pour  avoir 
de  l'esprit.  Elle  est  entrée  dans  mes  vues; 
mais  elle  n'a  pas  été  plus  heureuse  que  moi. 
Dans  mes  conversations  avec  elle,  sur  ma- 
dame de  Rennon,  elle  m'a  dit  qu'elle  étoit 
l'exemple  de  la  communauté,  par  sa  piété, 
l'objet  de  l'intérêt  général,  par  sa  douceur 
et  son  chagrin.  Je  ne  vous  ai  point  écrit  , 
poursuivitDarcenville,  parce  que  je  n'avois 
que  des  choses  affligeantes  à  vous  mander, 
que  je  ne  vous  apprendrois  que  trop  tôt. 


(73) 
M  o  i. 

Mais  vous  m'aviez  dépeint  madame  de 
Rennon  comme  une  femme  d'un  carac- 
tère {bible;  il  me  semble  pourtant  qu'elle 
a  mis  bien  delà  fermeté  dans  sa  conduite. 

l'Inconnu. 

Vous  ignorez  donc  le  pouvoir  du  fana- 
tisme? On  peut  le  comparer,  je  crois,  à 
toutes  les  passions  violentes,  avec  cedegré 
de  force  de  plus,  qu'il  est  soutenu  du  pré- 
jugé qui  communément  condamne  les  au- 
tres désirs  impétueux  que  la  nature  a  mis 
en  nous,  cl,  leur  sert  de  frein.  Plus  une  arae 
est  foible,  plus  le  fanatisme  y  règne  puis- 
samment ;  s'y  confondant  avec  les  prin- 
cipes, il  y  détruit  l'incertitude  :  effet  que 
le  raisonnement  produit  rarement ,  même 
dans  les  âmes  les  plus  fortes. 

La  nouvelle  que  m'apprit  Darcenville 
me  jeta  dans  la  douleur  la  plus  vive,  qui 
dégénéra  bientôt  en  une  humeur  sombre. 
Qccupé  de  ma  dévotion  et  de  mon  cha- 
grin, je  ne  sorlois  de  chez  moi ,  que  pour 
me  rendre  à  l'église ,  et  quelquefois  à-  la 


(79) 
Cour, où  m'appeloient  les  affaires  démon 
régiment.  Assez  de  temps  se  passa  dans 
cet  état  de  malheur ,  sans  que  rien  put 
m'en  distraire.  Un  différend  ,  que  j'eus 
avec  une  femme  qui  possédoit  une  terre 
voisine    d'une  des   miennes  ,    m'obligea 
d'avoir  une   explication  avec  elle   :  elle 
s'appeloit  madame  de  Mercour.  La  façon 
franche  et  noble  dont  elle  me  parla,  me 
prévint  en  sa   faveur.  Je  fus  obligé  de 
retourner  souvent  chez  elle,  pour  y  ter- 
miner cette  affaire,  qu'elle  voulut  traiter 
à  l'amiable.  Chaque  fois  que  je  la  vojois, 
elle  me  plaisoit  davantage.  Madame  de 
Mercour  étoit  une  femme  de  trente-cinq 
ans.  Sa  figure  étoit  encore  bien  ,  et  son 
esprit  étoit  doué  des  qualités  les  plus  pré- 
cieuses. Elle  joignoit  à  tout  le  feu  qu'on 
y  peut  désirer,  une  justesse,  une  force, 
rares.  Veuve  depuis  dix  ans ,  elle  menoit 
une  vie  agréable.  Elle  s'étoit  fait  une  so- 
ciété d'un  petit  nombre  de  gens  d'esprit, 
très-aimables,  qui  lui  rendoient  les  soins 
les  plus  assidus.  Elle  me  jugea  digne  d'en 
augmenter  le  nombre ,  et  me  pria ,  quand 


(8o) 

nos  intérêts  furent  réglés,  de  continuer 
à  la  voir.  J'y  fus  exact.  Outre  le  goût  que 
j'avois  déjà  pour  elle,  les  gens  que  j'y 
vovois  me  plaisoient  infiniment,  et  j'en 
vins  à  passer  toutes  mes  soirées  chez  elle. 
J'essuyai  dans  ce  temps  un  de  ces  dégoûts 
auxquels  les  militaires  sont  souvent  ex- 
posés. Des  gens  qui  ne  pouvoientse  vanter 
d'autant  d'application ,  ni  de  services ,  que 
moi,  mais  mieux  à  la  Cour,  furent  faits 
brigadiers,  à  mon  préjudice.  Je  criai  beau- 
coup ;  je  menaçai  de  quitter.  On  ne  tint 
compte  de  mes  clameurs,  et  je  fus  con- 
traint d'ajouter  à  mon  mécontentement, 
l'idée  mortifiante  du  peu  de  cas  que  l'on 
en  faisoit.  Un  soir  que  ,  plein  de  mon 
liumeur,  j'en  faisois  le  détaille  plus  amer 
chez  madame  de  Mercourt  je  m'écriai, 
en  adressant  la  parole  à  un  homme  de  robe  r 
— Vous  êtes  bien  heureux!  Dans  votre  mé- 
tier, vous  n'avez  point  à  craindre  ces  in- 
justices!— Vousconnoissez  bien  mal  notre 
état,  me  répondit-il,  si  vous  le  préférez 
au  vôtre.  Vous  avez  quelques  peines,  j'en 
eomiens;  niais  combien  de  choses  vous 

en 


(8i  ) 
en  dédommagent  !  au  lieu  que  rien  n'é- 
mousse  les  épines  que  nous  rencontrons 
sans  cesse  sous  nos  pas  ;  car  enfin ,  qu'est- 
ce  que  la  vie  d'un  magistrat  ?  Sécher  sans 
relâche  sur  des  affaires  ennuyeuses  et  dif- 
ficiles; exister  dans  l'appréhension  qu'une 
circonstance  omise  ou  né^li^ée  ne  cause 
une  ruine  injuste  ;  sacrilier  ses  goûts  et 
son  temps  au  travail  ,  pour  acquérir  la 
réputation  d'un  bon  juge,  qui  ne  conduit 
qu'à  plus  de  travail  encore,  sans  espoir  de 
récompense,  pas  même  déconsidération; 
puisqu'enfin ,  hors  du  palais ,  des  cheveux 
longs  suffisent  pour  jeter  du  ridicule  sur 
celui  qui  les  porte  :  tel  est  un  homme  de 
robe,  presque  avili  dans  la  société,  quoi- 
qu'il en  soit  l'arbitre. — Je  ne  vois  donc  de 
ressource,  lui répondis-je,  que  de  se  faire 
jolie  femme.  —  Je  ne  sais  si  vous  feriez  un 
bon  marché,  me  dit  madame  de  Mercourt. 
Je  l'étois;  on  peut  convenir  de  cela.  C'est 
un  instant  bien  orageux,  et  je  crois  que 
je  ne  voudrois  pas  recommencer.  11  est 
vrai  que  les  succès  sont  flatteurs,  et  qu'il 
est  assez  doux  de  faire  toujours  l'occu- 
Tome  IF,  p 


(8j) 

pation  des  gens  avec  lesquels  on  se  trouve. 
Mais  combien  n'est-on  pas  en  butte  à  la 
jalousie  des  autres  femmes  !  On  devient 
l'objet  de  leur  haine  et  de  leur  noirceur. 
Les  hommes  même  ,  ou  piqués  par  des 
soins  infructueux,  ou  par  fatuité  ,  sou-* 
vent  pour  plaire  à  leurs  maîtresses,  sont 
les  premiers  à  ternir  la  réputation  d'une 
jeune  et  jolie  femme.  L'amitié  lui  semble 
interdite.  Tout  homme  est  pour  elle  un 
amant,  et  toute  femme,  une  rivale.  Ajoutez 
à  cela,  le  plus  souvent,  un  mari  jaloux, 
une  mère  injuste ,  une  famille  diiïlcile ,  des 
bienséances  éternelles.  Vous  conviendrez 
que  c'est  acheter  trop  cher  le  triomphe 
d'un  souper,  d'un  bal ,  d'un  spectacle,  ou 
d'un  lieu  public;  trop  heureuse  encore, 
si  cette  femme  peut  se  défendre  de  de- 
venir sensible ,  et  résister  aux  attaques  qui 
l'environnent  sans  cesse!  car,  alors,  ses 
jours  ne  sont  plus  qu'un  tissu  de  priva- 
tions ,  de  frayeurs ,  d'inquiétudes  et  de 
contrainte,  outre  que  l'inconstance  ou  la 
perfidie  sont  souvent  la  récompense  des 
sentimens  les  plus  purs  et  les  plus  tendres. 


(83) 
Mo  i. 

Que  faut-il  donc  être  ? 

l'Inconnu. 

N'être  pas  né  ;  c'est  le  seul  moyen 
d'éviter  le  malheur. 

La  société  de  madame  de  Mercour 
avoit  fort  diminué  ma  dévotion.  Cepen- 
dant,  comme  j'avois  été  convaincu,  je 
sentis  en  moi  cette  espèce  de  reproche 
intérieur  qu'on  éprouve  ,  lorsqu'on  s'é- 
loigne des  principes  qu'on  avoit  embrassés. 
Incertain  sur  ce  que  je  devois  me  per- 
mettre, j'eus  recours  à  madame  de  Mer- 
cour  pour  me  guider.  Le  cas  que  je  fai- 
fois  de  son  esprit  et  de  son  honnêteté 
méritoit  cette  confiance.  Un  jour  que 
nous  nous  trouvâmes  tête-à-tête,  je  lui 
demandai  ce  qu'elle  pensoit  sur  la  religion , 
parce  que  jamais  il  ne  m'avoit  été  pos- 
sible de  m'assurer  de  sa  croyance.  «  Vous 
me  faites  une  question  ,  me  dit-elle  ,  à 
laquelle  je  n'aime  point  à  répondre.  Que 
dire  sur  un  point  où  la  raison  ne  peut 
nous  guider,  où  le  premier  précepte  est 

F   2 


(84) 

de  croire  sans  approfondir,  où  nous  som- 
mes dirigés  par  des  hommes  qui  n'ont  au- 
cun avantage  sur  nous,  el  qui,  pour  le  plus 
souvent,  ne  sont  distingués  dans  la  société 
que  par  leurs  habits  ?  Tout  ce  que  l'on 
voit  ramène  à  se  persuader  qu'il  est  un 
Etre  souverain;  mais  de  quelle  nature  est- 
il?  Veut-il  un  culte,  n'en  veut-il  point  ? 
Jamais  cet  être  ne  s'est  manifesté  qu'à  des 
hommes  privilégiés  qui  nous  ont  trans- 
mis ses  volontés.  Depuis  qu'il  existe  des 
sociétés ,  on  a  trouvé  dans  chacune  des 
traces  d'un  culte.  La  cause  en  est,  disent 
les  philosophes,  que  les  hommes  sentant 
leurs  propres  ibiblesses,  cherchent  dans 
un  être  surnaturel  des  secours  qu'ils  ne 
peuvent  trouver  ailleurs.  Ce  raisonnement 
ne  me  satisfait  pas.  J'ignore  à  quelle  fin 
Dieu  m'a  fait  naître.  Si  les  flammes  de 
l'enfer  existent,  peut-être  est-ce  pour  m'y 
plonger  pendant  l'éternité.  Mais  comme 
il  a  prévu  que  mes  déréglemens  l'exige- 
roientde  sa  justice,  pourquoi  m'a-t-il  fait 
naître?  Pourquoi  la  révëlatidh   ne  s'est- 
elle  pas  étendue  sur  toute  la  terre?  Pour- 


(85  ) 
quoi  les  apôtres  n'en  ont -ils  parcouru 
qu'une  partie?  En  un  mot,  pourquoi  la 
religion  n'est-elle  pas  une?  J'avoue  que 
d'un  autre  côté,  l'accomplissement  de  la 
proscription  des  Juifs  m'étonne  ,  et  que 
j'y  trouve  de  quoi  confondre  l'esprit  le 
plus  fort.  Je  ne  me  suis  arrêtée,  dans  tout 
ce  que  je  viens  de  vous  dire,  que  sur  la 
religion  chrétienne,  parce  que  je  trouve 
qu'il  n'y  a  qu'elle  qui ,  par  la  beauté  de 
sa  morale,  mérite  qu'on  cherche  à  l'ap- 
profondir.   Une    considération    qui    me 
semble  encore  bien  embarrassante,  c'est 
le  penchant  éternel  qui  nous  porte  à  faire 
ce  que  défend  la  loi.  Quel  peut  avoir  été 
le  but  du  créateur  ,  de  nous  laisser  des 
passions  auxquelles  il  faut  sans  cesse  ré- 
sister, lui  qui,  d'un  seul  mot,  a  fait  cet 
univers?  Que  ne  nous  a-t-il  créés  parfaits, 
puisqu'il  veut  que  nous  le  soyons?  Il  vous 
auroit  ôté  le  moyen  de  mériter,  répon- 
dent les   docteurs  ;  mais  cette  décision 
qui  dérive  d'une  justice  exacte,  ne  peut 
convaincre  la  raison.  Aussi ,  voyons-nous, 
dans  toutes  les  religions,  l'admission,  des 


(  M  ) 

deux  principes  opposés  qui  se  combattent 
sans  cesse,  et  qui  produisent  le  mélange 
de  biens  et  de  maux  qui  nous  frappe  ; 
mais  si  ce  mélange  se  montre  sur  la  terre, 
pourquoi  n'en  voit-on  aucune  trace  dans 
le  système  de  l'univers ,  où  tout  est  sou- 
mis à  des  lois  immuables  qui  retiennent 
chaque  chose  dans  l'ordre  nécessaire?  En 
un,  mot ,  monsieur ,  poursuivit  madame 
de  Mercour  ,  la  religion  est  une  nuit  pro- 
fonde que  la  raison  ne  peut  éclairer,  où 
l'esprit  se  perd.  Tout  homme  sage  con- 
viendra qu'il  n'y  peut  pénétrer ,  mais  qu'il 
doit  pratiquer  le  plus  qu'il  pourra  sa  mo- 
rale; car  elle  ne  tend  qu'au  bonheur  de  tous, 
et  l'obligation  de  chacun  de  nous  est  d'y 
coopérer  autant  qu'il  est  en  lui.  —  Si  bien 
donc,  repris-je,  que  vous  pensez  qu'il  faut 
pratiquer  les  vertus  morales  ,  sans  trop 
s'occuper  du  culte?  — Je  ne  dis  pas  cela  , 
répondit  madame  de  Mercour  ;  je  dis 
qu'il  faut  être  honnête  avant  tout ,  et 
d'ailleurs ,  suivre  son  penchant.  Pourvu 
qu'on  observe  la  première  condition  que 
j'impose ,  le  reste  n'a  de  poids  sur  moi 


(»7) 
que  celui  d'une  opinion  particulière  et 
libre.  » 

Je  ne  suis  entré  dans  tous  ces  détails 
de  conversation  avec  madame  de  Mer- 
cour,  que  pour  donner  une  idée  de  son 
caractère.   Vous  conviendrez   qu'il  étoit 
fait  pour  attacher.  Sans  sentir  pour  elle 
ce  goût  emporté  des  premières  passions, 
«.•lie  m'inspira  des  sentimens  plus  forts  que 
ceux  de  l'amitié.  J'éprouvois  une  nécessité 
de  me  rapprocher  d'elle ,  qui  fit  que  je  ne 
sortois  presque  plus  de  sa  maison.  Auto- 
risé par  ce  .qu'elle  m'avoit  dit,  mes  idées 
de  dévotion,  qui  s'étoient  fort  affoiblies, 
s'effacèrent  entièrement,  et  je  ne  songeai 
plus  qu'à  passer  ma  vie  avec  madame  de 
Mercour,  à  lui  plaire.  A  peu  près  dans 
ce  temps-là,  ma  iille,  ou  plutôt  celle  de 
ma  femme,  mourut.  Vous  croyez  bien  que 
je  ne  fus  pas  fort  sensible  à  celte  perte  ; 
mais  je  fus  extrêmement  inquiet  de  mon 
fils,  qu'une  petite-vérole  affreuse  mit  aux 
portes  du  tombeau.  Madame  de  Mercour 
me  donna,  dans  cette  occasion,  les  mar- 
ques du  plus  grand  intérêt.  Ce  fut  en  lui 


(  88  ) 

en  témoignant  ma  reconnoissance,  que  je 
lui  parlai,  pour  la  première  fois,  de  la  na- 
ture de  mes  sentimens.  Elle  me  parut  fort 
aise  de  m'avoir  fait  autant  d'impression, 
et  ne  me  cacha  point  que  je  ne  lui  étois 
pas  indifférent.  Ravi  de  la  trouver  aussi 
bien  disposée  pour  moi,  je  me  livrai  tout 
entier  au  goût  que  j'avois  pour  elle.  Mes 
soins  ne  furent  point  infructueux.  Je  crus 
voir  s'augmenter  assez  son  penchant,  pour 
la  presser  sur  ce  qui  me  restoit  encore  à 
désirer.  J'y  fus  assez  embarrassé  ;  car  quoi- 
que je  vécusse  avec  elle  dans  la  plus  grande 
intimité,  cependant  notre  commerce  avoit 
quelque  chose  de  sérieux  qui  m'en  im- 
posoit.  Au  moment  de  m'expliquer,  je 
lus  plusieurs  fois  retenu  par  une  crainte 
dont  j'aurois  eu  peine  à  rendre  raison  : 
enfin,  à  force  de  me  reprocher  ma  timi- 
dité ,  je  pris  sur  moi  de  parler.  Madame 
de  Mercour  me  répondit  par  un  grand 
éclat  de  rire.  «  En  vérité ,  me  dit-elle ,  à 
l'embarras  où  vous  voilà  ,  à  la  rougeur 
qui  couvre  votre  visage  ,  on  vous  pren- 
droit  pour  un  écolier  qui  sort  du  collège. 


C«9) 

Kassurez-vous,  je  ne  vous  ferai  pas  jeter 
par  la  fenêtre.  »  Et  voyant  que  le  ton 
de  plaisanterie  qu'elle  y  mettoit,  aclievoit 
de  me  déconcerter,  elle  reprit  plus  sé- 
rieusement :  «  Ne  me  parlez  plus  sur  un 
point  pour  lequel  j'ai  toujours  eu  la 
plus  grande  répugnance  :  vous  me  fe- 
riez une  peine  mortelle  de  me  forcer  de 
vous  refuser  quelque  chose  que  je  vous 
verrais  désirer  avec  ardeur.  Vous  n'êtes 
plus  assez  jeune  ,  et  je  ne  suis  plus  assez 
jolie,  pour  que  ce  soit-là  le  but  et  le  lien 
de  notjre  intimité.  Contentons-nous  d'une 
tendresse  sans  bornes  et  d'une  confiance 
aveugle.  Ces  deux  sentimens  ont  assez  de 
force  pour  nous  attacher  l'un  à  l'autre, 
et  pour  nous  rendre  heureux.  » 

Ce  refus  me  ferma  la  bouche,  et  m'af- 
fligea. Je  connoissois  madame  de  Mer- 
cour  ;  je  savois  bien  que  je  ne  la  ferois 
pas  changer.  Cependant,  j'essayai  plu- 
sieurs autres  tentatives  qui  toutes  furent 
infructueuses.  Elle  m'opposoit  toujours 
son  antipathie ,  et  par-là  me  faisoit  éprou- 
ver une  contrariété  continuelle.   Pleiue 


(9") 
de  complaisance  pour  moi  sur  tous  les 
objets  ,  je  ne  pouvois  rien  obtenir  sur 
celui-là  seul;  et,  selon  l'ordinaire  ,  tous 
mes  désirs  se  bornant  à  ce  qui  m'étoit 
refusé,  ce  que  j'obtenois  ne  m'en  dédom- 
mageoit  pas;  c'est-à-dire,  que  par  d'au- 
tres moyens,  je  n'étois  pas  plus  heureux: 
avec  madame  de  Mercour,  qu'avec  les  au- 
tres femmes  avec  qui  j'avois  vécu.  Voyant 
que  je  ne  pouvois  rien  gagner  sur  elle , 
j'imaginai  de  lui  proposer  de  l'épouser  ; 
non  que  je  me  promisse  du  mariage ,  ce 
que  je  ne  pouvois  arracher  de  sa  com- 
plaisance. Madame  de  Mercour  ne  con- 
noissoit  de  lois  que  celles  qu'elle  s'impo- 
soit;  mais  j'avois  en  vue  de  me  l'attacher 
par  un  lien  de  plus.  Je  la  trouvai  toute 
aussi  éloignée  de  devenir  ma  femme,  que 
d'être  ma  maîtresse  sans  réserve.  «  La 
condition  des  femmes ,  me  dit-elle ,  exige 
qu'elles  prennent  un  maître,  une  fois  en 
leur  vie;  mais  lorsqu'elles  sont  assez  heu- 
reuses pour  redevenir  libres,  je  ne  con- 
çois pas  ce  qui  pourroit  les  déterminer 
à  reprendre  une  chaîne  toujours  pesante. 


(9') 
Je  veux  m'oecuper  sans  cesse,  poursuivit- 
elle,  de  vous  plaire  et  de  faire  votre  bon- 
heur ;  mais  pour  que  mes  attentions  aient 
du  prix  pour  vous,  il  faut  que  vous  puis- 
siez penser  que  vous  les  devez  à  mon 
penchant,  et  non  pas  à  mon  devoir.  Je 
vous  aime  trop  pour  vouloir  perdre  un 
tel  mérite ,  et  l'intérêt  de  notre  tendresse 
fexige  le  refus  que  je  vous  fais.  » 

J'avois  beaucoup  de  raisons  à  donner 
à  madame  de  Mercour  :  je  n'en  négligeai 
point,  et  ne  gagnai  rien.  Enfin ,  il  fallut 
me  résoudre  à  rester  son  amant,  ou  plu- 
tôt la  victime  de  ses  caprices.  Je  l'aimois 
véritablement.  Les  femmes  sont  toujours 
sûres  de  nous  maîtriser,  lorsqu'elles  nous 
ont  inspiré  de  certains  sentimens. 

Mon  fils  alloit  être  en  âge  de  débuter 
dans  le  monde.  Quelqu'heureuses  que 
fussent  ses  inclinations,  c'est  toujours  un 
moment  redoutable  pour  un  père.  Débar- 
rassé des  soins  de  l'enfance  ,  il  retombe 
dans  des  appréhensions  d'autant  plus  fon- 
dées ,  que  le  début  d'un  jeune  homme 
décide  le  plus  souvent  du  reste  de  sa  vie. 


(9*J 

Tous  les  points  demandent  une  attention 
fatigante  et  continuelle.  Ses  penchans  , 
ses  sociétés,  sa  santé,  sa  fortune  ,  doivent 
être  l'unique  occupation  d'un  père.  La 
fougue  des  passions  l'emporte  à  tout  ins- 
tant, et  pour  le  retenir,  il  faut  éviter  avec 
autant  de  soin  la  sécheresse  du  pédant, 
que  la  familiarité  d'une  trop  grande  con- 
fiance. Madame  de  Mercour  me  fut  d'un 
grand  secours,  dans  ce  pénible  emploi.  Tl 
est  donné  aux  femmes  d'ajouter  des  grâces 
à  la  raison ,  qui  la  persuadent,  et  qui  cor- 
rigent l'aridité  de  ses  conseils.  Mon  fils 
se  formoit  eîiez  madame  de  Mercour;  il 
y  prenoit  le  goût  de  la  bonne  com- 
pagnie ,  le  bon  ton  ,  deux  points  es- 
sentiels pour  un  homme  du  monde.  Le 
destinant  à  la  guerre,  je  partageai  le  tra- 
vers de  tous  les  pères  qui ,  pour  se  per- 
pétuer, marient  leurs  enfans  avant  qu'ils 
sachent  ce  que  c'est  qu'un  engagement , 
et  quels  sont  les  devoirs  auxquels  la  so- 
ciété les  oblige.  Je  fis  épouser  à  mon  fils 
une  fille  de  qualité  fort  riche.  Ce  mariage 
fut  approuvé  de  tout  le  monde.  La  nais- 


(93) 
sance  et  les  richesses  sont  les  deux  con- 
venances qu'on  calcule  en  pareil  cas.  Le 
caractère  personnel, ni  celui  des  familles, 
n'entrent  jamais  pour  rien  dans  cet  arran- 
gement. 

Peu  de  temps  après  le  mariage  de  mon 
fils  ,  la  guerre  se  déclara.  Il  y  eut  une 
nombreuse  promotion  ,  dans  laquelle  je 
fus  compris.  Peu  flatté  de  voir  mon  nom 
confondu  dans  une  si  grande  liste  que 
beaucoup  de  noms  déshonoroient,  je  me- 
nai mon  lils  avec  moi.  La  campagne  com- 
mença par  un  siège,  qui  donna  le  temps 
aux  ennemis  de  se  rassembler  et  de  venir 
le  troubler.  Nos  généraux  se  résolurent 
à  donner  une  bataille,  où  nous  nous  trou- 
vâmes Darcenville  et  moi  placés  à  la  même 
division.  Nous  avions  devant  nous  un  bois. 
L'officier-général  qui  nous  commandoit 
ayant  été  tué ,  Darcenville,  avec  son  régi- 
ment, s'engagea  dans  ce  bois  assez  impru- 
demment. Il  en  sortit  un  feu  terrible. 
Alarmé  du  danger  de  mon  ami,  je  vole 
à  son  secours.  Plus  pressé  de  le  dégager, 
que  songeant  au  bien  de  la  chose,  je  pris 


(9i) 
avec  mon  régiment  l'ennemi  en  flanc  . 
et  je  le  culbulai.  Mon  attaque  eut  le  plus 
grand  succès.  Ce  bois  couvroit  la  gauche 
des  ennemis,  que  l'on  enfonça  sans  peine, 
quand  nous  eûmes  emporté  le  bois. 

Je  ne  pus  jouir  de  la  suite  de  mon  avan- 
tage :  je  reçus  un  coup  de  fusil,  au  liavers 
de  la  cuisse,  qui  me  Gt  rester  sur  le  champ 
de  bataille,  au  débouché  du  bois.  Je  ne 
faisois  que  de  tomber,  lorsque  j'aperçus 
Darcenville.  Il  n'avoitplus  trouvé  d'obsta- 
cles, et  s'efforcoit  de  ^a^ner  la  tête.  Cou- 
rage!  mon  ami,  lui  criai-je;  achevez  ce 
que  votre  danger  et  mon  amitié  m'ont 
fait  entamer.  — Ah!  vous  êtes  blessé,  me 
dit-il  en  courant  à  moi  !  l'êtes  vous  dan- 
gereusement? — Non,  lui  répondis-je,  ce 
ne  sera  rien.  Je  crus  remarquer  du  chan- 
gement dans  sa  physionomie.  «  Je  suis  au 
désespoir,  me  dit-il,  de  ne  pouvoir  rester 
avec  vous  :  mon  devoir  m'oblige  de  vous 
quitter.  »  Quoique  son  discours  me  parut 
assez  simple  ,  cependant  l'air  qu'il  avoit 
ne  me  le  parut  pas.  J  a  vois  trop  reçu  de 
preuves  de  son  amitié  ,  pour  en  inférer 


(93) 

autre  chose ,  si  ce  n'est  que  cette  altération 
lui  venoit  de  la  chaleur  du  combat.  Comme 
nous  demeurâmes  maîtres  du  champ  de 
bataille,  je  lus  bientôt  emporté.  Beaucoup 
de  gens  de  ma  connoissance  vinrent  me 
voir.  J'attendois  toujours  Darcenviile  :  il 
ne  paroissoit  pas.  L'inquiétude  me  prit 
qu'il  ne  lui  lût  arrivé  quelque  chose.  J 'en 
demandai  des  nouvelles.  Comment  !  me 
répondit-on  ,  vous  ne  savez  pas  qu'il  est 
allé  porter  à  la  Cour  la  nouvelle  du  gain  de 
la  bataille?»  C'est  bien  la  moindre  chose, 
«  ajouta-t-on,  qu'on  pouvoit  faire  pour 
»  lui.  Nous  devons  le  bonheur  de  cette 
»  journée  à  la  manœuvre  brillante  qu'il  a 
»  faite.  »  Ce  propos  m'étonna.  Je  fus  sur- 
pris de  ne  m'entendre  citer  pour  rien  dans 
ce  mouvement.  Je  me  tus.  Cependan  t  le 
général  me  vint  voir ,  le  lendemain.  Dans 
le  compliment  qu'il  me  fit ,  il  ne  me  parla 
que  de  ma  blessure ,  et  ne  me  dit  mot  sur  ma 
conduite  de  la  veille.  Ce  silence  augmenta 
ma  surprise.  Je  priai  sa  suite  de  me  laisser 
seul  avec  lui.  Quand  nous  fumes  tète-à- 
tête  ,  je  lui  demandai  raison  de  cet  oubli 


(96) 
de  ma  manœuvre  ,  et  de  la  conduite  de 
mon  régiment.  Je  reconnus,  par  ses  ré- 
ponses ,  que  Darcenville  avoit  rapporté 
l'affaire  totalement  à  son  avantage  ,  et 
qu'il  Q  avoit  parlé  de  moi  que  comme  d'un 
homme  qui  s'éloit  avancé  pour  le  soute- 
nir, et  qui  même  n'avoit  eu  que  peu  de 
part  au  succès  ,  avant  été  blessé  dès  le 
commencement. 

Quoique  ce  lût  un  coup  de  foudre  pour 
moi,  que  de  me  voir  trahi  par  l'homme  du 
monde  que  j'aimois  et  que  j'estimois  le 
plus,  je  rassemblai  le  peu  de  force  que 
j'avois  pour  apprendre  au  général  la  vé- 
rité du  fait.  Je  ne  le  persuadai  point:  il 
me  dit  seulement  que,  dans  l'épaisseur  du 
bois,  il  m'avoit  été  difficile  de  juger  de 
la  totalité  de  la  manœuvre  ;  que  lorsque 
les  troupes  étoient  débouchées  dans  la 
plaine,  à  la  poursuite  de  l'ennemi,  Dar- 
cenville avoit  la  télé.  Il  s'en  tint  à  ce  pro- 
pos, et  me  quitta  brusquement,  sans  vou- 
loir m'entendre.  Quand  je  fus  seul,  j'eus 
tout  le  temps  de  m'abreuver  de  l'amer- 
tume de  ma  situation.  Cependant,  je  pris 

le 


(97) 
le  parti  de  me  taire,  ne  pouvant  me  per^> 
suader  que  Darcenville  eût  eu  vis-à-vis 
de  moi  cette  conduite  infâme.  Je  craignis 
de  lui  faire  tort,  et  je  voulus  qu'il  s'expli- 
quât ,  avant  de  le  condamner. 

Moi. 

Quoi ,  monsieur  !  seroit-il  possible  que 
cet  homme  dont  vous  m'avez  fait  un  por- 
trait avantageux ,  se  fût  oublié  jusques-là  ? 

il  I  n  c  o  a  N  IL 

Hélas  !  oui ,  monsieur.  Profitant  de  mon, 
absence,  il  s'étoit  attribué  l'action  qui 
m'appartenoit.  Sans  pudeur ,  il  reçut  un® 
récompense  qui  m'étoit  due;  il  eut  ua 
grade  ,  comme  c'est  assez  l'usage  quand 
on  apporte  de  ces  sortes  de  nouvelles  ;  et 
pour  qu'd  n'y  manquât  aucun  désagré- 
ment ,  il  étoit  mon  cadet. 

Moi. 

Ah  !  je  déteste  Darcenville. 

L    h  C  O  R  H  ïï, 

Voilà  les  hommes  :  il  y  en  a  bien  peu 
d'intacts  sur  tous  les  points.  Plus  vertueux 
Tome  IV.  e 


(9§) 
par  amour  -  propre  ,  que  par  principe, 
l'honnêteté  les  guide  dans  les  choses  in- 
différentes ;  mais  la  passion  dominante 
absorbe  tout ,  et  fait  paroître  le  cœur  hu- 
main tel  qu'il  est.  Que  Rousseau  l'a  bien 
dit! 

Le  masque  tombe,  l'homme  reste , 
Et  le  héros  s'évanouit. 

Darcenvillc  étoit  ambitieux;  l'ambition 
lui  fit  tout  sacrifier.  Il  ne  fut  pas  long- 
temps absent  de  l'armée  :  il  vint  me  voir 
à  son  retour,  avec  une  confiance  qui  me 
confondit.  Je  ne  pus  soutenir  plus  long- 
temps son  audace  ;  j'éclatai.  Loin  qu'il 
parût  embarrassé  de  mes  reproches,  il  fit 
l'étonné  de  mes  prétentions ,  et  nia  les 
i'aits.  Il  se  glissa  bientôt  de  l'aigreur  dans 
notre  conversation ,  à  laquelle  je  coupai 
court,  en  lui  disant  que  j'avois  besoin  de 
repos,  et  que  je  le  priois  de  ne  plus  se 
donner  la  peine  de  me  rendre  visite. 

Je  n'avois  plus  de  ménagemens  à  gar- 
der. Je  fis  venir  les  officiers  de  mon  régi- 
ment, que  j'informai  de  ce  qui  se  pas- 
soit.  Comme  c'étoit  autant  leur  cause  que 


(  99  ) 
la  mienne  ,   ils   s'ameutèrent   et  tinrent 
beaucoup  de  propos.  Le  régiment  de  Dar- 
cenvilie,  par  la  même  raison,  prit  parti; 
il  y  eut  plusieurs   combats    particuliers. 
Cet  événement  fit  grand  bruit  dans  l'ar- 
mée :  toutes  les  voix  se  réunirent  pour 
Darcenville.  Afin  de  satisfaire  ses  vues,  il 
s'étoit    fait    créature    de   beaucoup     de 
gens; et  moi,  par  la  vie  particulière  que 
j'avois  toujours  menée ,  j'avois  à  peine  des 
connoissances.  Car,  à  la  guerre  comme 
dans  le  monde,  ce  n'est  jamais  le  fait, 
mais  la  prévention  du  plus  grand  nombre, 
qui  décide  la  totalité.  D'ailleurs  ,ma  récla- 
mation avoit  été  tardive,  et  cela  précisé- 
ment sembloit  déposer  contre  moi.  Dans 
les  comptes  que  Darcenville  avoit  rendus 
à  la  Cour  ,  il  avoit  eu  l'art  d'attribuer  tous 
les  succès  aux    dispositions    du  général 
qui ,  par  récompense ,  prit  parti  pour  lui. 
Il  écrivit  au  ministre  contre   moi.  J'en 
reçus  une  lettre  très-sèche ,  où  j'étois  ré- 
primandé sur   ma  mauvaise  foi ,  sur  la 
zizanie  que  je  semois  entre   deux  régi- 
mens.  J'en  fus  piqué  :  je  lui  répondis  avec 

G    2 

"G revers 'tes 
BIBLIOTHECA 


(  ioo  ) 
la  dernière  vivacité  ;  ce  qui  me  valut  en- 
core une  lettre  plus  dure.  Il  me  mandoit 
que,  sans  l'état  où  j'étois,  il  m'enverroit 
dans  une  citadelle. 

Je  pris  la  résolution,  dès  ce  moment,, 
de  quitter.  Malgré  tous  les  chagrins  que 
j'avois ,  ma  blessure  faisoit  tant  de  progrès 
en  bien,  que  je  lus  bientôt  en  état  de  me 
mettre  en  chemin  pour  retourner  à  Paris. 
Aussitôt  que  j'y  fus  arrivé,  j'envoyai  ma 
démission  ,  qui  fut  reçue.  J'aurois  aban- 
donné sans  doute  avec  regret  un  métier 
pour  lequel  j'avois  toujours  ressenti  de 
l'inclination,  si  je  n'avois  reconnu  que, 
pour  avancer,  il  faut  plutôt  songer  à  se 
faire  des  protecteurs,  qu'à  se  distinguer, 
en  servant  avec  valeur,  avec  intelligence } 
et  ce  moyen  ne  me  convenoit  point.  Ma- 
dame de  Mercour  prit  la  part  la  plus  vive 
à  tout  ce  qui  m'é toit  arrivé.  Mais,  comme 
son  caractère  étoit  de  penser  avec  force, 
elle  me  parla  plus  en  philosophe ,  qu'en 
amie  tendre.  Elle  me  dit  que  ce  que  j'é- 
prouvois  n'étoit  qu'un  de  ces  revers  dont 
la  société  des  hommes  est  remplie;  qu'il 


(    101    ) 

devoit  me  servir  de  leçon  pour   m'ap- 
prendre  à  me  suffire  à  moi-même ,  à  savoir 
braver  le  jugement  des  autres ,  lorsque 
je  n'avois  rien  à  me  reprocher;  à  cher- 
cher au  fond  de  mon  cœur  une   tran- 
quillité que  je  ne  trouverois  jamais  parmi 
les  vices  et  les  passions  qui  gouvernent  le 
monde.  Elle  avoit  raison.  Je  le  sentis ,  et 
je  commencois  à  voir  ma  position  avec  in- 
différence ,  lorsque  je  retombai  dans  un 
autre  chagrin  qui  me  fut  extrêmement 
sensible.  Je  crois  vous  avoir  dit  que  j'ai- 
mois  mon  fils  avec  une  tendresse  extrême, 
qu'il  justifioit  par  son  mérite  et  par  les 
sentimens  qu'il  avoit  pour  moi.  Dans  les 
arrangemens  de  son  mariage ,  il  avoit  été 
décidé  qu'il  logeroit  chez  les  parens  de 
sa  femme,  dont  il  devint  tellement  amou- 
reux, qu'il  ne  la  quittoit  presque  point. 
Je  ne  le  voyois  plus  que  rarement,  à  mon 
grand  regret  ;  mais  sachant  que  les  flam- 
mes conjugales  s'amortissent  assez  promp- 
tement,  je  me  persuadai  que  cette  viva- 
cité ne  seroit  pas  de  longue  durée  :  je 
me  trompois.    La  femme  de   mon  fils, 


(    »Ol    ) 

ou  Ire  qu'elle  a  voit  des  droits  pour  plaire, 
était  dévote;  titre  suffisant  pour  prendre 
une  autorité  absolue  dans  le  ménage.  La 
dévotion  rendant  une  femme  intaete  sur 
le  point  qu'elle  pense  devoir  à  son  mari, 
elle  se  croit ,  des  ce  moment ,  dispensée  des 
soins  et  des  complaisances  par  lesquels 
elle  le  dédommage  quelquefois  de  la  foi 
violée.  Fière  d'être  sans  reproche,  elle  se 
conduit  avec  despotisme,  le  maîtrise,  et 
souvent  le  rend  plus  malheureux,  que  si 
elle  étoit  infidelle.  Au  malheur  près,  voilà 
l'histoire  de  mon  fils.  Le  joug  n'est  jamais 
pesant ,  quand  on  est  amoureux.  Il  s'y  sou- 
mettait avec  plaisir  ;  mais ,  tout  entier  à  sa 
femme,  il  suivit  trop  les  indications  intéres- 
sées qu'elle  lui  donna.  En  le  mariant,  je  lui 
avoisa  bandonné  une  assez  grande  partie 
de  mes  biens  propres,  et  j'avois  gardé  , 
sans  stipuler  d'échange ,  une  terre  qui  me 
venoit  de  sa  mère.  Ce  domaine  me  plai- 
soit;  et  je  n'imaginai  pas  qu'au  parti  que 
je  lui  faisois ,  mon  fils  la  répétât  jamais. 
Je  fus  fort  étonné,  lorsqu'un  jour,  après 
avoir   pris  beaucoup  de  tournures  qui 


(  io3  ) 

marquoient  son  embarras,  il  me  la  rede- 
manda. Quoique  je  fusse  très -piqué  de 
son  procédé ,  je  me  contins  assez ,  pour  lui 
faire  voir  avec  douceur  ce  qu'il  avoit  d'ir- 
régulier.  Je  lui  dis  nettement  que  je  voyois 
bien  que  cela  ne  venoit  pas  de  lui ,  mais 
de  l'avarice  de  sa  femme.  Je  cherchois  à 
l'excuser  :  cependant ,  il  parut   me  quit- 
ter un  peu  Honteux  de  sa  démarche,  en 
me  promettant  qu'il  ne  songeroit  plus  à 
cette  affaire.  Je  ne  puis  vous  exprimer  ce 
que  je  sentis,  lorsque,  deux  jours  après, 
je  reçus  une  assignation  juridique,  pour 
remettre  cette  terre.  J'entrai  dans  la  plus 
violente  colère ,  et  je  me  rendis  sur-le- 
champ  chez  madame  de  Mercour,  pour 
l'instruire  de  ce  qui  m'arrivoit.  Elle  me 
demanda  froidement  ce  que  je  comptois 
faire  :  «Plaider,  lui  répondis-je;  déshé- 
»  riter  mon  fils ,  et  ne  le  revoir  de  ma 
«  vie.  —  Voilà  précisément  ce  qu'il  ne  faut 
»  pas  faire  ,  me  dit-elle.  Outre  qu'il  faut 
»  toujours  éviter  de  plaider  contre  ses 
»  enfans ,  la  terre  appartient  à  votre  fils  ; 
»  vous  devez  la  lui  rendie.   Quant  à  le 


(  i«4) 

»  déshériter,  comme  c'est  l'acte  de  la 
a»  plus  grande  sévérité  paternelle,  ajour- 
ai nez-le.  Vous  êtes  furieux,  dans  ce  mo- 
»  ment  ;  attendez  pour  voir  s'il  ne  ren  trcra 
•»  pas  en  lui-même;  s'il  se  laissera  tou- 
»  jours  conduire  par  sa  femme.  Quant  à 
»  lui  défendre  votre  présence ,  il  le  mé- 
»  rite,  m  Madame  de  Mercour  étoit  un 
dieu  pour  moi.  Je  me  conduisis  selon 
l'avis  qu'elle  me  donnoit ,  sans  que  mon 
fils  parût  touché.  J'en  eus  un  chagrin  si 
vif,  que  le  temps  même  n'y  put  apporter 
aucun  soulagement.  H  n'y  a  voit  point  de 
distraction  que  madame  de  Mercour  n'i- 
maginât ,  pour  me  tirer  de  l'état  de  tris- 
tesse où  j'étois.  Dans  nos  conversations, 
elle  me  rappeloit  les  principes  philoso- 
phiques dont  elle  s'étoit  utilement  servie, 
lorsque  j'avois  quitté  le  service.  Mais, 
cette  fois-ci,  le  cœur  étoit  affecté;  ce  n'é- 
toit  que  par  un  nouveau  charme  qu'on 
pouvoit  l'occuper.  Madame  de  Mercour 
étoit  trop  habile  pour  ne  pas  le  sentir. 
Elle  me  donna  la  plus  grande  preuve  de 
tendresse  qn'elle  pouvoit  me  donner,  peu- 


(  io5) 
sant  comme  elle  le  faisoit.  «  C'est  inutile- 
»  ment,  me  dit-elle,  que  j'ai  tenté  tous 
»  les  moyens  possibles  pour  adoucir  votre 
>»  état.  Votre  malheureuse  étoile  vous  a 
*»  forcé  de  quitter  un  métier  que  vous 
»  aimiez.  Vous  aviez  un  fils  que  vous 
»  chérissiez  ;  il  vous  a  manqué  cruelle- 
j>  ment  :  il  ne  vous  reste  plus  que  moi , 
»  qui  ne  veux  vivre  désormais,  que  pour 
»  vous  tenir  lieu  de  tout  ce  que  vous  avez 
»  perdu.Vous  avez  désiré  ma  main.  Je  vous 
»  l'ai  refusée ,  tant  que  j'ai  pensé  que  vous 
»  pouviez  être  heureux  sans  elle.  Mais  je 
»>  vous  aime  trop, pour  ne  pas  vous  l'offrir 
»  dans  ce  moment,  où  je  crois  qu'elle  peut 
»  contribuer  à  votre  satisfaction,  à  votre 
»  bonheur.  Je  connois  la  façon  dont  vous 
»  m'êtes  attaché;  ce  lien  sera  pour  votre 
»  cœur  une  nouvelle  jouissance  qui,  j'es- 
»  père ,  le  détournera  de  la  douleur  dont 
»  il  est  accablé.  »  Pénétré  d'admiration 
et  de  reconnoissance  du  procédé  de  ma- 
dame de  Mercour,  je  ne  voulu*  point 
abuser  du  sacrifice  qu'elle  me  faisoit. 
«  Non,  madame,  lui  dis-je,  je  n'accep- 


(  >«6) 
»  terni  point  cette  offre  généreuse.  Je 
v  sais  votre  répugnance  pour  le  mariage  ; 
»  je  me  reprocherois  éternellement  de 
»  me  rendre  indigne  de  votre  tendresse  -, 
»  si  je  ne  la combattais point. —  Vous  me 
»  connoissez  peu,  reprit- elle  La  Iran- 
»  cliise  et  mon  cœur  ont  toujours  été  les 
»  mobiles  de  ma  conduite.  Il  m'en  coù- 
»  tera  plus  de  vous  voir  malheureux,  que 
»  de  perdre  ma  liberté.  Soit  que  votre 
y»  état  m'attendrisse,  soit  que  je  vous  aime 
j)  davantage,  la  chaîne  du  mariage  ne 
»  m'effraie  plus  :  voilà  la  véritable  situa- 
3»  tion  de  mon  ame.  »  Je  desirois  trop 
cette  façon  de  penser  de  madame  de  Mer- 
cour,  pour  être  difficile  à  convaincre.  Je 
me  rendis,  et  je  l'épousai,  sans  ce  faste  et 
cet  appareil,  toujours  embarrassans  pour 
ceux  qui  représentent ,  et  très-ennuyeux 
pour  les  autres.  Nous  nous  renouvelâmes 
au  pied  des  autels,  et  devant  deux  amis 
communs,  des  sermens  que  nous  nous 
étions  faits  mille  fois,  d'autant  plus  sincè- 
res et  solides, que  ,  de  leur  durée ,  dépen- 
dit notre  félicité  réciproque.  Madame 


(  107  ) 
de  Mercour  ne  s'étoit  point  trompée.  La 
possession  d'une  femme  que  j'avois  autant 
de  raison  d'estimer ,  effaça  bientôt  le  cha-: 
grin  auquel  j'avois  été  livré.  J'eus  même  la 
satisfaction  d'apprendre  que  ma  belle-fille 
étoit  au  désespoir  de  mon  mariage ,  craig- 
nant que  de  nouveaux  enfans  ne  la  frustras- 
sent de  biens  encore  assez  considérables.  - 
Cependant  la  vivacité  des  premiers  ifis- 
tans  amortie ,  où  l'envie  de  se  plaire  mu- 
tuellement fait  toujours  céder  la  volonté 
de  l'un  aux  désirs  de  l'autre,  l'accomplis* 
sèment  de  son  propre  désir  commence  à 
parler  plus  haut  que  le  contentement  de  ce 
que  l'on  aime  :  en  un  mot,  la  personnalité 
reprend  ses  droits.  De-là,  de  petites  dis-» 
sentions  plus  ou  moins  fortes,  qui  toutes 
cependant  n'ont  aucune  suite.  Ce  sont  des 
piqûres  d'épingle  ;  mais  elles  se  répètent  à 
chaque  instant.  Ce  n'étoient  là  que  les  in- 
convéniens  inséparables  de  quelque  situa- 
tion que  ce  soit  :  le  sort,  qui  n'a  jamais  cessé 
de  me  persécuter,  me  réservoità  de  plus 
grands  maux  :  ils  ne  tardèrent  pas  à  se  faire 
sentir. 


(io8) 
Madame  de  Mercour ,  ou  ma  femme  si 
vous  voulez,  pour  augmenter  ses  revenus, 
avoit  mis  tout  son  bien  à  fonds  perdu  , 
suivant  en  cela  le  système  du  siècle,  qui 
s'est  défait  du  respect  de  nos  pères  pour 
les  possessions  de  leurs  ancêtres,  et  qui 
fait  envisager,  lorsqu'on  n'a  point  d'en- 
fans,  le  bien  dont  on  jouit,  comme  un 
pussent  de  la  fortune  dont  on  peut  dis- 
poser. Mais  la  faute  qu'elle  avoit  faite , 
c'étoit  de  tout  mettre  sur  un  fameux  par- 
tisan du  temps,  dont  le  crédit,  à  la  vé- 
rité ,  devoit  donner  de  la  confiance  ,  mais 
qui  manqua,  le  lendemain  d'une  fête  ma- 
gnifique. Ce  coup  fut  assommant  pour 
elle.  En  vain,  je  lui  représentai  que  mon 
revenu  nous  suffisoit  à  tous  les  deux;  que 
nous  ne  ferions  aucun  retranchement , 
et  qu'elle  devoit  croire  que  j'allois  pren- 
dre des  arrangemens  pour  que,  si  je  mou- 
rois  ,  il  lui  restât  un  sort  heureux.  Dans 
ses  réponses,  quoique  tendres,  je  connus 
qu'elle  regardoit  avec  peine  la  nécessité 
de  dépendre  de  moi.  En  effet,  quoiqu'elle 
m'aimât  beaucoup,  cela  de  voit  l'inquiéter. 


(  109  ) 
H  n'y  a  point  de  sentiment  à  qui  ne  cède 
le  désir  de  la  liberté  qui  régne  au  fond 
de  tous  les  cœurs  ;  et  rien  ne  tend  autant 
à  l'esclavage ,  que  la  privation  des  biens , 
puisque ,  par  eux ,  nous  nous  procurons 
despotiquement  ce  que  nous  pouvons 
souhaiter,  sans  être  tenus  à  ces  soins 
onéreux  que  la  pauvreté  reconnoissante 
échange  contre  le  bienfait. 

Je  ne  m'occupai  que  d'écarter  des  re- 
gards de  ma  femme  tout  ce  qui  pouvoit 
lui  rappeler  sa  situation.  Non  seulement 
l'abondance  régnoit  autour  d'elle;  mais 
même  je  ne  négligeai  pas  ce  superflu  si 
critiqué,  si  désiré.  Mes  présens  étoient 
reçus  avec  tendresse  et  douceur ,  mais 
avec  un  fond  de  tristesse  qui  détruisoit 
le  plaisir  que  j'avois  à  les  faire.  J'étois 
d'autant  plus  contraint  dans  ma  conduite 
avec  elle ,  que  je  n'osois  chercher  à  com- 
battre sa  façon  de  penser.  Ç'auroit  été 
montrer  sans  cesse  le  bienfaiteur ,  blesser 
sa  délicatesse,  entamer  des  conversations 
embarrassantes  pour  tous  deux  ,  sans  es- 
poir de  convaincre.  Je  me  sentois  con- 


(  no  ) 
su  mer  moi-même  de  l'état  de  ma  femme , 
sans  oser  m'en  plaindre;  ce  qui  meltoit 
une  lâcheuse  contrainte  dans  notre  com- 
merce. Né,  comme  je  vous  l'ai  déjà  dit, 
pour  réfléchir,  et  pour  réfléchir  triste- 
ment, je  conclus  de  tout  ce  que  j'éprou- 
vois ,  que ,  se  rapprocher  de  quelqu'un 
qui  nous  plaît,  ce  n'est  point  se  procurer 
un  agrément  dans  la  vie  ;  c'est  ajouter  les 
chagrins  de  ce  que  l'on  aime  à  ceux  que 
nous  éprouvons  personnellement  ,  sans 
espoir  d'en  être  pleinement  dédommagé 
par  le  partage  des  événemens  heureux  j 
la  somme  de  ces  derniers  ne  pouvant  ja- 
mais entrer  en  comparaison  avec  celle  des 
contrariétés  et  des  malheurs. 

Plus  une  ame  est  forte,  et  plus  elle 
s'abat  aisément,  lorsqu'elle  est  une  fois 
affectée.  Ma  femme  ne  put  résister  au 
chagrin  qui  la  minoit.  Elle  tomba  dans 
un  état  de  langueur.  Les  remèdes  ne  firent 
qu'avancer  sa  lin.  La  sentant  approcher, 
elle  me  tint  un  discours  qui  ne  sortira  ja- 
mais de  ma  mémoire. 

«  C'en  est  fait,  me  dit-elle,  je  touche 


(  tu  ) 

»  au  terme  de  mes  maux.  Ils  m'ont  été 
»  d'autant  plus  durs  à  supporter,  que 
»>  vous  connoissant  comme  je  le  fais ,  je 
»  m'en  suis  reproché  la  cause.  La  mort 
»  ne  m'effraie  point,  et  je  ne  regrette  que 
»  vous.  Mais  je  vous  avoue  que  je  suis 
»>  inquiète ,  sur  ce  que  je  vais  devenir. 
•>  L'idée  de  l'immortalité  de  l'ame  me 
»  flatte  par  un  instinct  dont  j'aurois  peine 
>»  à  rendre  raison  ;  mais  l'incertitude  où 
»  je  sui.9  sur  sa  nature ,  me  gêne.  Si  je 
*»  dois  recommencer  une  nouvelle  car- 
»  rière ,  que  sera-t-elle  ?  —  Voulez-vous, 
»  lui  dis-je,  que  je  fasse  venir  de  ***  ? 
»  (  C'étoit  un  homme  de  beaucoup  d'es- 
»  prit,  très-grand  directeur.  ) — Et  que 
*»  me  dira-t-il,  répondit  ma  femme  ?  lime 
»  parlera  de  justice  divine,  decontrition  , 
»»  d'espérance,  et  de  lieux  communs  qui 
»»  ne  me  persuaderont  rien.  Je  ne  sais  si 
»  je  mérite  des  récompenses;  mais  je  suis 
»  bien  sure  de  n'avoir  pas  mérité  des  pu- 
»  nitions  éternelles. —Eh  bien!  repris-je, 
>•  aimeriez- vous  mieux  causer  avec  M.  de 
»  la  Roche?  »  (M.  delà  Roche  étoit  ua 


(  "3  ) 

homme  qui  la  connoissoit  depuis  son 
enfance  ,  philosophe  savant  et  d'un  es- 
prit profond.)  — «  Non,  me  répondit-elle; 
»  j'estime  M.  de  la  Roche,  et  j'aime  sa 
»  société;  mais  c'est  un  matérialiste  en- 
»  tété  qui  prend  des  indications  pour  des 
»  preuves ,  qui  se  couvre  de  plus  de  bonne 
»  loi,  qu'il  n'en  a  peut-être  au  fond  de  son 
«  cœur.  Ce  n'est  point  un  homme  qu'il 
»  me  faudroit.  Jamais ,  les  regards  des 
»  hommes  ne  pénétreront  le  mystère  que 
»  je  voudrois  approfondir.  Mais ,  ajouta- 
p  t-elle,  après  s'être  tue  un  moment,  pour- 
»  quoi  chercher  à  lever  un  voile  qui  va 
»  tomber?  Je  dois  mes  derniers  instans  à 
»  d'autres  soins;  »  et,  reprenant  un  visage 
riant,  elle  m'accabla  des  marques  de  la 
plus  vive  tendresse  ;  elle  me  donna  des 
conseils  sur  mes  affaires  :  «  Vous  avez  tou- 
»  jours  été  malheureux,  me  dit-elle;  que 
»  j'emporte  au  tombeau  la  consolation 
»  de  croire  qu'en  suivant  mes  avis,  vous 
>»  adoucirez  votre  sort.  Crovez-moi ,  ne 
»  vivez  plus  que  pour  vous-même  ;  éloi- 
»>  gnez-vous  de  la  société,  source  de  cha- 
grins 


(  "3) 

»»  grins  et  de  malheurs  :  sur-tout  défende* 
a>  votre  cœur  de  tout  attachement,  de 
»>  quelqu'espèce  qu'il  puisse  être  ;  vous 
»  éviterez  bien  des  peines.  Bannissez  mon 
»>  souvenir;  cessez  de  vous  tourmenter 
»»  pour  un  être  qui  ne  vous  entendra 
»  plus,  et  qui  ne  peut  plus  rien  pour 
»  vous.  Si ,  malgré  vous ,  mon  idée  se 
»  retrace  à  votre  mémoire  ,  que  celle  de 
»  mes  dernières  paroles  vous  revienne 
»  avec  elle;  elles  renferment  des  vérités 
»  dont  je  souhaite  bien  ardemment  que 
»  vous  soyez  convaincu.  » 

Ma  femme  fit  encore  quelques  arrange- 
mens  pour  ses  gens.  Ensuite ,  se  sentant 
fatiguée ,  elle  me  pria  de  la  laisser  seule. 
Depuis  cette  conversation,  s'affoiblissant 
d'instant  en  instant,  elle  atteignit  le  mo- 
ment fatal  où  l'on  m'interdit  l'entrée  de 
sa  chambre.  Je  ne  fis  aucune  question  , 
craignant  qu'on  ne  m'annonçât  un  mal- 
heur dont  je  ne  pouvois  douter.  J'allai  me 
renfermer  dans  la  mienne,  où,  vis-à-vis 
de  moi-même ,  et  plongé  dans  une  rêverie 
douloureuse,  je  me  rendis  compte  de  tout 

Tome.  IV.  u 


(  »4) 

mon  malheur.  Je  n'étois  point  au  déses- 
poir; mais  je  m'abreuvois  d'une  amer- 
tume tranquille,  peut-être  plus  affreuse.  Je 
passai  plusieurs  jours  dans  cet  état,  sans 
songer  seulement  que  j'existasse.  Les  der- 
nières paroles  de  ma  femme  se  présentè- 
rent sans  cesse  à  mon  esprit;  et  les  pre- 
mières pensées  qui  me  vinrent  sur  ce  que 
j'allois  devenir,  lurent  de  suivre  ses  con- 
seils. Avant  perdu  la  seule  amie  que  j'eusse 
au  monde,  abandonné  de  mon  lils,  qui 
ne  me  donna  pas  le  moindre  signe  «l'inté- 
rêt dans  celte  occasion,  je  pris  le  parti  de 
me  retirer  dans  une  de  mes  terres,  et  d'y 
vivre  absolument  seul. 

Les  chagrinsles  plus  cuisans  s'effacent, 
à  mesure  qu'ils  s'éloignent  de  l'époque 
qui  les  a  fait  naître  :  j'éprouvai  la  loi  gé- 
nérale. Quoique  je  fusse  toujours  affecté 
du  souvenir  de  mes  malheurs,  cependant 
il  se  trouva  bientôt  dans  ma  journée  des 
momens  de  vide  :  l'étude  me- parut  propre, 
à  les  remplir.  Je  donnai  la  préférence  à 
l'histoire,  comme  moins  fatigante,  et  plus 
•apuble  d'occuper  agréablement.  Je  m'en 


(n5) 

dégoûtai  très-vîte,  en  apercevant  la  plu- 
part des  laits  les  plus  intéressants ,  détruit* 
avec  évidence  par  les  critiques.  J'y  subs- 
tituai la  physique;  j'y  vis  des  phénomènes 
curieux;  mais  n'y  rencontrant  que  des  ef- 
fets sans  principes ,  je  l'abandonnai  promp- 
tement.  L'histoire  naturelle  ne  m'offrit 
qu'une  nomenclature.  La  métaphysique 
ne  m'arrêta  que  peu  de  temps  ;  je  me  per- 
dois  dans  des  conséquences  obscures,  ti- 
rées d'une  hypothèse  vague.  La  géomé- 
trie ,  en  satisfaisant  mon  esprit ,  absorboit 
mes  facultés.  La  morale,  en  me  dévoilant 
le  cœur  des  hommes ,  me  reproduisoit  le 
tableau  de  mes  chagrins.  Le  choix  néces- 
saire dans  les  ouvrages  d'esprit,  me  fai- 
soit  trop  acheter  ceux  qui  méritoient  mon 
suffrage  ;  en  un  mot,  je  ne  rencontrai 
point  dans  l'étude  ce  que  je  m'en  étois 
prouiis. 

Je  cherchai  dans  les  goûts  ce  que  je 
ne  pus  trouver  dans  les  occupations.  J'eus 
des  chiens,  des  tableaux,  des  porcelaines, 
enfin,  de  toutes  ces  inutilités  agréables 
ou  bizarres  qui  font  le  mérite  de  tant  de 

u   2 


(  n6) 

gens;  ce  ne  fut  pour  moi  que  de  nou- 
veaux sujets  de  peine.  Une  chute  que  je 
fis  à  la  chasse ,  où  je  me  cassai  un  bras , 
me  détermina,  sans  hésiter,  à  me  défaire 
de  mon  équipage.  Je  renonçai  de  même 
à  tirer,  d'après  le  malheur  que  j'eus  de 
crever  les  deux  yeux  à  mon  guenard , 
caché  par  un  buisson.  Sur  le  renom  de 
ma  collection  de  tableaux ,  plusieurs  ama- 
teurs vinrent  la  voir  :  j'eus  le  chagrin  d'en- 
tendre condamner  la  plus  grande  partie 
de  Ceux  que  j'estimois  davantage ,  à  n'être 
que  des  copies  ,  et  de  passer ,  dans  leur 
esprit ,  pour  un  ignorant  et  pour  une  dupe. 
Un  seul  eut  leur  approbation;  mais  un 
valet  mal-adroit  voulant  exécuter  quelques 
changemens  que  j'avois  ordonnés,  laissa 
tomber  dessus  une  échelle  qui  le  déchira 
du  haut  en  bas  ,  et  le  mit  hors  d'état 
d'être  raccommodé.  Il  me  restoit  mes  por- 
celaines. Une  seule  nuit  m'en  priva.  Un 
pan  de  la  boiserie  du  salon  où  je  les  avois 
arrangées  s'é  tant  détaché,  les  mit  en  pous- 
sière. 


(  !f7) 

M  o  i. 

Il  faut  avouer  que  vous  êtes  né  sou* 
une  malheureuse  étoile. 

i/  I  N  C  O  N  N  U. 

Oui,  je  conviens  qu'il  est  rare  de  trou- 
ver, dans  la  vie  d'un  seul  homme,  un  as- 
semblage aussi  funeste  de  choses  fâcheu- 
ses. Mais  enfin  ,  monsieur,  je  n'ai  fait 
qu'éprouver  les  malheurs  attachés  aux  dif- 
férens genres  de  vie  que  j'avois  embrassés, 
et  par-là,  succomber  aux  dangers  aux- 
quels chacun  est  exposé.  La  nature  est 
sage ,  en  nous  donnant  la  raison ,  de  lui 
avoir  opposé  les  passions  qui  la  font  taire, 
et  sur-tout  l'espérance  que  rien  ne  peut 
détruire;  sans  quoi  tout  homme  parvenu 
à  la  connoissance  des  choses ,  auroit  bien- 
lot  cessé  d'être. 

Mo  i. 

Est-ce  que  l'idée  ne  vous  en  est  jamais 
venue  ? 

l'  I  n  c  o  n  n  u. 

Pardonnez- moi  :  mais,  soit  instinct  * 


(  "8) 
soit  foiblesse ,  après  en  avoir  pris  plus 
d'une  fois  la  résolution,  j'en  ai  toujours 
remis  l'exécution  au  lendemain.  Je  hais 
la  société  des  hommes  ;  mais  je  n'ai  jamais 
craint  leurs  regards  ,  parce  que  je  n'ai  ja- 
mais rien  fait  qui  m'ait  mis  dans  ce  cas-là. 
Accoutumé  de  bonne  heure  aux  coups 
du  sort,  ils  n'excitent  point  en  moi  le  dé- 
sespoir. Otez  ces  deux  motifs,  on  ne  se 
tue  point. 

Voyant  que  je  ne  pouvois  être  heureux, 
je  voulus  essayer  d'en  faire.  Témoin  dans 
ma  terre  des  persécutions  qu'endurent  les 
malheureux  agriculteurs  pour  la  percep- 
tion des  impots  auxquels  le  luxe  et  les 
besoins  de  l'Etat  les  ont  condamnés,  j'es- 
sayai de  les  protéger  et  de  les  soulager. 
Je  parlai  quelquefois  en  leur  faveur  à  ces 
tyrans  domestiques,  à  ces  despotes  durs 
et  paresseux,  à  qui  les  malheurs  multi- 
pliés d'une  société  trop  étendue  ont  fait 
confier  l'autorité  du  maître,  aux  inlen- 
dans,  en  un  mot,  qui  me  prouvèrent  la 
nécessité  de  cette  loi  cruelle,  inséparable 
de  tout  ordre  quelconque,  le  sacrifice  de 


(  "9) 
l'intérêt  particulier,  pour  le  bien  général. 
Forcé  de  céder  à  la  justesse  du  principe, 
je  voulus  du  moins  suivre  ce  que  me  dic- 
toit  l'humanité  :  je  payai  pour  mes  pay*- 
sans ,  afin  de  les  sauver  de  la  barbare  exé- 
cution à  laquelle  ils  échappent  rarement, 
me  réservant  de  me  faire  rembourser,  se- 
lon les  moyens  qu'une  récolte  heureuse 
ou  malheureuse  fourniroit  à  chacun.  La 
reconnoissance  générale  marqua  le  pre- 
mier moment  qui  suivit  le  bienfait.  Les 
murmures  prirent  sa  place ,  lorsqu'à  la 
fin  de  l'automne,  j'exigeai  le  paiement  de 
ceux  qui  voyoient  fructifier  leurs  tra- 
vaux; tandis  que  je  le  remis  aux  autres  qui 
a  voient  essuyé  quelques  revers.  Cette  gé- 
nérosité sage  me  valut  des  railleries  injus- 
tes; elle  excita  des  jalousies  entre  mes 
vassaux.  Une  seconde  année ,  j'eus  pour 
"eux  les  mêmes  bontés;  elles  produisirent 
une  fainéantise  générale,  qui  me  força  de 
ies  abandonner  à  leur  sort.  J'y  fus  d'au- 
tant plus  poussé ,  que  j'éprouvai  d'eux  un 
trait  de  méchanceté  qui  me  révolta.  Non 
seulement  je  faisois  de  grosses  avances  à 


(  lao  ) 
mes  paysans ,  mais ,  me  plaisant  à  leur  pro- 
diguer mes  secours ,  lorsque  quelqu'un 
d'eux  avoit  un  mauvais  terrain,  je  le  tro- 
quois  contre  un  des  miens,  de  bonne  qua- 
lité, jusqu'à  ce  que  la  dépense  que  je  fai- 
sois  dans  ma  nouvelle  acquisition,  l'eût 
fertilisée.  Il  est  vrai  que  j'exigeois  de  ceux 
sur  qui  j'étendois  mes  bontés,  un  travail 
assidu ,  pour  faire  valoir  le  terrein.  Ayant 
repris  un  jour  très-aigrement  un  fainéant 
qui  n'avoit  point  rempli  mon  intention, 
je  lui  citai  l'exemple  d'un  de  ses  camara- 
des qui,  par  ses  soins,  étoit  au  moment 
de  faire  une  récolte  abondante.  Croi- 
riez-vous  que  cet  homme  eut  la  méchan- 
ceté ,  pendant  la  nuit  ,  de  ravager  le 
champ  qui  l'accusoit  de  négligence  ?  Le 
fait  avéré ,  j'eus  recours  à  cet  horrible 
moyen  où  la  perversité  des  hommes  les  a 
réduits  ;  au  supplice.  Je  fis  mettre  le  cou- 
pable au  carcan.  Loin  d'être  touché  de  sa 
faute,  il  ne  fut  qu'aigri  par  la  punition; 
et  pour  s'en  venger,  il  coupa  dans  mon 
verger  deux  cerisiers  que  j'aimois  beau- 
coup ,  pour  la  grosseur  et  la  qualité  du  fruit 


(  «I  ) 

qu'ils  me  rapportaient;  après  quoi,  ce  bri- 
gand abandonna  le  pays. 

La  chose  en  elle-même  étoit  de  peu 
d'importance;  mais,  scrutateur  malheu- 
reux du  cœur  de  l'homme ,  il  fallut  me 
rendre  à  l'évidence,  et  perdre  l'espérance 
de  lui  trouver  une  autre  nature  ,  dans 
quelque  sphère  que  j'allasse  le  chercher. 
L'épreuve  que  j'en  faisois  n'étoit  pas  le 
seul  chagrin  auquel  je  fusse  livré  :  l'amour 
vint  encore  troubler  des  jours  qui  sem- 
bloient  n'être  plus  faits  pour  lui  ;  l'amour, 
qui  pénètre  dans  les  cœurs  les  plus  glacés , 
dans  les  retraites  les  plus  obscures;  dont 
les  trompeuses  faveurs  nous  donnent  des 
instans  qui  semblent  nous  élever  au  dessus 
de  l'humanité,  pour  nous  plonger  dans 
des  abîmes  de  maux  et  d'inquiétudes,  que 
son  séduisant  empire  sait  encore  nous 
faire  chérir  et  regretter  ! 

Catherine,  la  fille  de  mon  jardinier,  fut 
l'écueil  dont  ne  put  me  préserver  une 
longue  suite  de  réflexions  et  de  malheurs. 
Elle  étoit  dans  cet  âge  où  les  grâces  de 
la  jeunesse  ajoutent  encore  aux  bienfaits 


(    122    ) 

«le  la  nature.  Sa  figure  me  plut,  et  me  fit 
souhaiter  de  ccmnoître  son  caractère.  La 
naïveté  de  sa  conversation  agit  sur  mon 
cœur,  sans  que  je  m'en  aperçusse.  Il  y 
avoit  déjà  long-temps  que  je  la  regardois 
avec  les  yeux  d'un  amant,  que  je  ne  croyois 
encore  la  considérer  qu'avec  ceux  d'un 
philosophe.  Lorsque  je  vis  le  piége,  il 
étoit  trop  tard  pour  m'en  débarrasser.  En 
vain  ,  la  raison  m'avertissoit  du  peu  de 
droit  que  j'avois  pour  plaire  à  Catherine , 
et  pour  la  fixer  ;  la  passion  me  montroit 
l'autorité  que  j'avois  sur  elle  ;  et  l'illusion 
alloit  au  point  de  me  flatter  que  le  sort 
que  je  pouvois  faire  à  cette  jeune  fille , 
suffiroit  pour  décider  son  inclination,  si 
ce  n'étoit  par  goût,  du  moins  par  recon- 
noissance  :  comme  si  l'inclination  recevoit 
d'autres  lois  que  d'elle-même  !  Je  poussai 
l'aveuglement  jusqu'à  me  méprendre  aux 
déférences  que  Catherine  avoit  pour  moi; 
déférences  qui  n'étoient  que  l'effet  de  sa 
position  et  de  la  mienne.  On  ne  manque 
de  présomption  ,  dans  aucun  temps  de  la 
vie. 


/ 


(i«    ) 

Je  ne  lardai  pas  à  me  désabuser.  Un 
soir  que  j'étôis  resté  jusqu'à  la  nuit  dans 
mon  parc,  en  passant,  j'entendis  du  bruit 
dans  le  bois  :  j'y  portai  mes  pas,  et  j'a- 
perçus ,  à  la  faveur  du  peu  de  jour  qui 
restoit,  un  homme  se  sauvant;  en  même 
temps  ,  j'entendis  les  feuilles  remuer 
assez  près  de  moi.  Je  courus  avec  pré- 
cipitation ,  pour  saisir  quelqu'un  qui  sor- 
toit  de  derrière  un  buisson.  Ignorant  qui 
je  tenois,  je  le  demandai  plusieurs  fois  , 
sans  qu'on  me  répondit.  Curieux  de  le  sa- 
voir, j'entraînai  cet  inconnu  dans  la  pre- 
mière allée.  Que  devins-je,  lorsque  je  vis 
que  c'était  Catherine  ?  Les  idées  les  plus 
tumultueuses,  et  les  tableaux  les  plus  dé- 
sespérans  se  peignirent  à  mon  imagina- 
tion. Je  n'avois  pas  la  force  de  lui  parler. 
Catherine  cependant .  étcit  à  mes  genoux; 
tremblante,  elle  sembloit  attendre  son  ar- 
rêt. L'objet  qu'on  aime ,  dans  cette  situa- 
tion, attendrit  toujours.  Je  la  relevai;  je 
tâchai  de  la  rassurer.  Quel  est  cet  homme 
qui  s'est  enfui ,  lui  demandai- je  ?  Un  tor- 
rent de  larmes  fut  sa  réponse  ,  et  j'eus 


(  »4) 

toutes  les  peines  du  monde  à  lui  faire 
avouer  que  c'étoit  Thomas,  le  fils  d'un 
de  mes  fermiers ,  qui  méritoit ,  il  faut  en 
convenir,  et  par  son  âge,  et  par  sa  figure, 
d'avoir  la  préférence  sur  moi.  Mais,  lui 
dis-je,  que  faisiez -vous  avee  Thomas,  à 
l'heure  qu'il  est,  dans  le  bois  ?  «  Hélas , 
monsieur!  me  répondit -elle  avec  in- 
génuité, c'est  que  nous  nous  aimons; 
et  nous  serions  déjà  mariés  ,  sans  mon 
père  qui  ne  veut  pas  y  consentir,  parce 
qu'il  dit  que  cela  vous  feroit  de  la  peine  ; 
il  m'a  même  défendu  de  parler  à  Tho- 
»  mas  ;  et  c'est  pour  cela  que  nous  venons 
»  dans  cette  cache,  pour  nous  voir.  »La 
simplicité  de  cette  réponse,  en  me  per- 
çant le  cœur,  me  désarma.  «Allez ,  luidis- 
je;  ne  parlez  à  personne  de  ce  qui  vient 
d'arriver.  Je  vous  en  garderai  le  secret, 
de  mon  côté.  » 

L'âge  émousse  nos  sens  pour  les  plai- 
sirs ,  et  nous  laisse  toute  notre  sensibilité 
pour  les  chagrins.  Je  l'éprouvai  par  l'état 
violent  où  je  me  trouvai,  après  le  départ 
de  Catherine.  Je  la  suivis  des  yeux,  et 


(  >25) 
jamais  elle  ne  me  parut  avoir  plus  de  grâ- 
ces. L'amour  m'offrit  cent  moyens  pour 
l'enlever  à  mon  rival  ;  mais  la  cruelle  rai- 
son vint  bientôt  détruire  tous  mes  projets. 
Elle  me  fit  voir  que  Catherine  étoit  juste, 
en  me  préférant  Thomas  ;  qu'en  vain  j'u- 
serois  de  mon  autorité ,  qu'elle  ne  me 
rendroit  que  le  tyran  du  cœur  de  cette 
fille,,  et  que  je  n'en  serois  jamais  le  pos- 
sesseur. Puis,  m'offrant  le  miroir  de  la 
vérité  pour  me  montrer  mes  rides ,  elle 
ajouta  le  regret  a  toutes  les  agitations 
auxquelles  j'étois  en  proie.  Enfin ,  elle 
voulut  le  triomphe  de  mes  sentimens  ,  et 
que  j'unisse  ces  deux  amans. 

Lorsqu'on  consent  aux  sacrifices  qu'elle 
ordonne ,  l'amour-propre  fait  jouir  d'une 
sorte  de  satisfaction  qui  nous  en  dédom- 
mage en  quelque  façon  ,  du  moins ,  pour 
les  premiers  instans.  Je  me  sentis  beau- 
coup plus  tranquille ,  après  que  j'eus  pris 
ce  parti.  Dès  le  lendemain ,  j'envoyai  cher- 
cher le  père  de  Catherine  et  celui  de  Tho- 
mas. Un  mariage ,  aux  champs ,  est  bientôt 
conclu,  sur- tout  lorsque  le  seigneur  se 


(  »6) 
charge  de  la  dot.  J'unis  Catherine  à  ce 
qu'elle  aimoit,  et  je  m'en  consolai  ,  en 
pensant  avoir  l'ait  deux  heureux  :  je  me 
trompois. 

Non  seulement,  je  dotai  la  mariée,  mais 
je  donnai  tout  ce  qu'il  falloil  pour  mettre 
ces  deux  époux  en  ménage.  Peu  de  temps 
après  leur  mariage ,  passant  un  soir  de- 
vant leur  maison,  j'entendis  des  plaintes. 
J'y  entrai  :  je  vis  un  spectacle  qui  m'at- 
tendrit jusqu'au  fond  de  l'ame  :  Catherine 
échevelée ,  couverte  de  sang ,  qui  f  aisoitdcs 
efforts  inutiles  pour  s'opposer  aux  coup* 
de  Thomas,  dont  la  raison  étoit  troublée 
par  le  vin.  Dans  le  premier  mouvement  de 
ma  colère,  je  maltraitai  Thomas.  Ensuite, 
ayant  voulu  savoir  le  sujet  delà  querelle,  le 
tort  me  sembla  de  son  côté.  Catherine  auroit 
paru  difficilement  coupable  à  mes  yeux;  je 
l'aimois  toujours.  Le  moment  du  triomphe 
éloil  passé.  L'amour-propre  avoitperdu  ses 
droits;  la  passion  avoitreprisles  siens  ;  et  si 
j'avols  gagné  sur  moi  d'amortir  les  mouve- 
mens  violens,  j'épromois  une  privation 
qui  remplissoit  mes  jours  d'amertume. 


(  127  ) 
Je  me  pressai  de  sortir  d'un  lieu  où 
tuut  m'affligeoit  ;  mais  mon  ame  étoit 
trop  affectée,  pour  ne  pas  me  livrer  aux 
réflexions  les  plus  tristes.  «  Il  n'y  a  donc 
point  d'état ,  me  dis- je  à  moi-même  ,  où 
le  malheur  ne  se  rencontre ,  sous  des  for- 
mes différentes  !  A  la  ville  ,  la  perfidie  fe- 
roit  couler  les  larmes  de  Catherine  ;  ici, 
c'est  la  brutalité.  Puisque  la  société  des 
hommes  est  la  même  par-tout,  fuyons-la, 
fuyons  loin  d'elle,  à  jamais.   » 

Entre  tous  les  lieux  qui  s'offrirent  à 
mon  imagination,  pour  m'éloigner  des 
hommes ,  Paris  me  parut  le  meilleur ,  pour 
être  à  l'abri  de  leur  commerce.  La  grande 
quantité  de  gens  qui  l'habitent  et  d'occu- 
pations qui  se  succèdent  ,  donnent  la 
liberté  d'y  vivre  ignoré  dans  la  retraite, 
sans  éprouver  l'horreur  de  la  solitude. 
Depuis  près  de  deux  ans  que  j'y  suis ,  vous 
êtes  le  premier  homme  à  qui  j'aie  parlé. 

A  cet  endroit  du  récit  de  l'Inconnu , 
l'heure  qui  sonna  nous  avertit  qu'on  aJloit 
fermer  les  portes   des  Tuileries.    Nous 


(138) 
fûmes  obligés  de  nous  séparer.  Je  lui  de- 
mandai si  je  pou  vois  me  flatter  de  le  voir 
quelquefois  dans  le  même  lieu?  Il  me  le 
promit;  mais  il  ne  me  tint  point  parole. 
Depuis  ce  jour  ,  je  ne  le  rencontrai 
plus;  et  quelque  perquisition  que  j'aie 
faite,  il  ne  m'a  pas  été  possible  d'en  avoir 
des  nouvelles. 


(  129  ) 


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Idées  Politiques   et  Militaires. 


On  est  étonné  de  voir  que  dans  un  si 
grand  nombre  de  militaires ,  il  y  en  ait 
si  peu  qui  réussissent.  Je  pense  bien  diffé- 
remment ,  et  suis  surpris  d'en  voir  un  seul 
prospérer,' vu  le  concours  prodigieux  de 
qualités  morales  et  physiques  qu'il  est  né- 
cessaire qu'il  rassemble,  et  des  écueils 
qtt'il  est  obligé  de  surmonter. 

Pour  être  grand  capitaine ,  il  faut  être 
infatigable.  Tout  homme  qui  souffre  ne 
peut  penser ,  et  le  métier  de  la  guerre 
exerce  cette  faculté,  sans  relâche.  H  de- 
mande une  conception  prompte,  capable 
de  s'élever  aux  idées  les  plus  vastes ,  et 
de  descendre  aux  détails  les  plus  ordi- 
naires, extrémités  bien  difficiles  à  ren- 
contrer dans  la  même  personne;  et  sur- 
tout une  valeur  qui  ne  compte  point.  Si , 
dans  l'action ,  le  général  songe  un  seul  ins- 
Tom&  IV.  i 


(  i3o  ) 
tant  à  lui ,  tout  peut  échouer.  Sa  vue  doit 
être  étendue  ,  rapide  et  sûre  :  (  on  n'est 
point  éclairé  par  les  jeux  d'autrui,  tant 
sur  la  nature  du  terrain ,  que  sur  la  manœu- 
vre de  l'ennemi  ;  )  son  travail  doit  être  aisé , 
son  élocution  facile  et  claire.  Une  belle 
ligure  est  désirable;  cependant,  c'est  un 
avantage  dont  plusieurs  grands  généraux 
ont  été  privés  ;  beaucoup  de  mémoire  et 
de  netteté.  Voilà  pour  le  physique. 

Quant  au  moral,  un  général  doit  être 
compatissant  et  ferme,  humain  et  sévère, 
patient  et  prompt,  impénétrable  avec  l'air 
ouvert,  imposant  etd'un  accès  facile,  auda- 
cieux et  sage  ,  tranquille  et  soigneux ,  capa- 
ble de  prendre  un  parti  sur-le-champ ,  et  de 
le  peser  long- temps  dans  son  cabinet;  dé- 
sintéressé ,  bon  citoyen ,  instruit  à  fond  ; 
sachant  distinguer  les  talens  des  gens  qu'il 
a  sous  ses  ordres,  et  les  mettre  en  usage. 
Où  rencontrer  celui  qui  possède  toutes  ces 
qualités?  Quand  on  le  Irouveroit,  il  fau- 
droit  encore  y  joindre  ce  qui  peut  les  dé- 
velopper. 

La  guerre  est  une  passion;  sans  cela, 


(  >3»  ) 

comment  se  détermineroit-on  à  quitter 
une  vie  douce ,  pour  s'exposer  à  des  con- 
trariétés éternelles,  aux  injures  du  temps, 
à  la  faim ,  à  la  soif,  à  la  fatigue ,  à  la  dé- 
pendance ,  à  la  nécessité  de  s'oublier  pour 
les  autres,  à  la  mort,  à  des  blessures  qui 
mutilent? 

Je  sais  que  beaucoup  de  gens ,  ou  par 
état,  ou  par  des  vues  de  fortune ,  ou  sans 
la  connaître ,  embrassent  la  carrière  des 
armes.  Mais ,  qu'en  arrive-t-il  ?  Dénués 
du  goût,  et  fatigués  des  peines  qu'elle 
demande,  ils  y  demeurent  sans  considé- 
ration ,  ou  l'abandonnent  à  la  première 
occasion,  s'ils  se  rendent  justice. 

Je  le  répète;  sans  le  goût,  il  est  im- 
possible de  devenir  mibtaire ,  depuis  le 
général ,  jusqu'au  dernier  officier  de  l'ar- 
mée. Chacun  a  dans  son  emploi  des  fonc- 
tions à  remplir,  qui  demandent  une  ap- 
plication suivie.  Cette  application  peut 
quelquefois  suppléer  au  talent  dans  les 
inférieurs ,  mais  malheureusement  n'en 
peut  tenir  lieu  dans  tout  homme  qui  com- 
mande. 

1   3 


(  »?*  ) 

Pour  s'en  convaincre ,  qu'on  examine 
un  instant  ce  que  doit  faire  un  officier, 
ou  générai,  ou  supérieur,  ou  même  par- 
ticulier, chargé  de  mener  un  détache- 
ment à  la  guerre.  Son  premier  soin  esE 
de  s'avancer  avec  précaution,  et  cepen- 
dant avec  promptitude,  dans  un  pays  in- 
connu ;  de  se  tenir  sans  cesse  sur  ses  gardes , 
de  peur  de  surprise.  S'il  rencontre  l'enne- 
mi ,  un  instant  doit  suffire  pour  juger  de 
l'avantage  du  terrain ,  et  pour  en  profiter. 
Dans  le  même  inslant ,  il  faut  calculer  la 
force  de  l'ennemi ,  déterminer  s'il  con- 
vient de  l'attendre ,  de  l'éviter,  de  l'atta- 
quer, et,  dans  tous  ces  cas,  songer  aux 
moyens  de  réparer  les  fautes  des  troupes , 
ou  de  se  retirer  en  sûreté. 

La  pratique  peut  bien  donner  des  fa- 
cilités, mais  le  génie  seul  met  en  état  de 
remplir  tous  ces  points.  Il  faut  plus  en- 
core ;  c'est  de  conserver  du  sang-froid,  au 
milieu  d'une  action  très -violente;  car, 
non-seulement  il  faut  être  tendu  vers  son 
objet,  mais  se  trouver  par-tout  où  le  be- 
soin presse,  et  se  multiplier.  Ce  n'est  pas 


(.33) 

tout.  Soit  qu'on  ait  eu  affaire  à  l'ennemi, 
ou  que  la  journée  se  soit  passée  en  ma- 
nœuvres ,  en  marches ,  il  s'en  faut  bien 
que  celle  de  l'homme  qui  commande  soit 
finie ,  lorsque  celle  des  troupes  est  ache- 
vée. Les  précautions  à  prendre  pour  leur 
sûreté,  leur  discipline,  leur  nourriture, 
sont  un  détail  qui  mène  bien  avant  dans 
la  nuit  ;  souvent  il  l'emploie  toute  en- 
tière. Le  peu  d'instans  même  qui  restent 
pour  le  sommeil,  sont  fréquemment  trou- 
blés par  les  nouvelles  qu'envoient  sans 
cesse  les  gens  qui  sont  commis  pour  veiller 
à  la  vie  de  ceux  qui  dorment.  Tout  cela 
regarde  la  guerre  de  campagne.  Dans  uiî 
poste,  les  travaux  absorbent  les  jours  et 
les  nuits  :  l'une  et  l'autre  position  de- 
mandent les  plus  grands  talens ,  et  la  santé 
la  plus  robuste. 

On  ne  se  ligure  point  ce  que  c'est  qu'une 
besogne  militaire ,  de  quelqu'espèce  qu'elle 
soit.  Il  faut  en  avoir  été  chargé,  pour  le 
comprendre.  Pour  moi,  j'avoue  de  bonne 
foi  que  je  ne  me  suis  jamais  trouvé  dans 
ce  cas,  qu'en  me  rappelant  ma  conduite, 


(  "34) 

je  n'aie  découvert  une  multitude  de  fautes 
que  j'avais  faites;  et  cependant,  j'ose  le 
disputer  à  qui  que  ce  soit  pour  le  goût, 
le  zèle  et  l'activité. 

Toutes  les  peines  que  je  viens  de  dé- 
crire ne  sont  encore  rien  ,  en  comparaison 
des  chagrins  auxquels  un  militaire  est  ex- 
posé. Sa  fortune  et  son  honneur  sont  sans 
cesse  menacés  des  revers  les  plus  fâcheux, 
et  les  moins  mérités.  Un  ordre  mal  com- 
pris, un  faux  mouvement,  la  poltronne- 
rie d'un  seul  homme,  ou  sa  mauvaise  foi, 
peuvent  déconcerter  les  mesures  les  mieux 
prises,  et  ravir  un  succès  presque  certain. 
S'il  échappe  à  ces  dangers,  la  jalousie  des 
concurrens  trouve  toujours  les  moyens  de 
dénigrer  l'événement  le  plus  brillant;,  et 
souvent  la  faveur  du  général  reporte  sur 
un  autre   ja  gloire  qui  m'est  due.  Si  je 
suis  malheureux,  nulle  indulgence  pour 
moi;  dans  le  cas  contraire,  je  suis  livré  sans 
défense  à  tous  les  coups  de  l'envie  ;  le  peu 
de  succès  m'est  toujours  attribué. 

Il  y  a  ce  qu'on  appelle  les  mauvaises 
commissions ,  c'est-à-dire ,  celles  où  l'on 


(»3S) 

sacrifie  quelques  gens  pour  en  sauver  u» 
plus  grand  nombre  ,  ou  celles  qui  ne  peu- 
vent amener  aucun  bien.  On  les  évite  au- 
tant qu'on  peut;  mais  il  faut  bien  que 
quelqu'un  en  soit  chargé.  Loin  qu'on  entre 
dans  la  position  de  celui  qui  n'a  pu  s'en 
défendre ,  on  s'en  prend  à  lui  de  ce  qu'on 
devroit  imputer  à  la  méchante  nature  de 
sa  mission  ;  et  communément  il  est  perdu. 
Qu'on  joigne  à  tout  ce  que  je  viens  de 
dire  les  passe-droits  et  les  préférences 
qu'obtiennent  injustement  les  gens  en  cré- 
dit à  la  Cour ,  ou  près  du  ministre ,  on 
conviendra  qu'il  faut  une  combinaison 
bien  difficile  de  talens  et  d'événemens 
heureux ,  pour  faire  un  officier  de  répu- 
tation ,  soit  dans  les  premiers ,  soit  dans 
les  derniers  rang-s. 

Ilseroità  souhaiter,  pour  les  militaires , 
qu'on  fût  un  peu  plus  instruit  des  épines 
et  des  difficultés  qu'ils  rencontrent  dans 
leur  métier;  on  ne  les  verroit  pas  jugés 
avec  autant  de  légèreté  que  de  présomp- 
tion, par  des  femmes,  des  gens  de  robe, 
des  inutiles;  ou  du  moins,  des  décisions 


(  m  ) 

au.v>i  ridicules  ne  porleroient  pas  coup 
pour  leur  répulalion,  comme  on  le  roit 
tous  les  jours.  Ils  auroient  cependant  lort 
de  se  plaindre  d'être  le  jouet  du  caprice , 
puisqu'ils  adoptent  les  premiers,  contre 
leurs  camarades,  une  opinion  frivole  qui 
leur  est  désavantageuse.  Tel  est  l'esprit 
de  tous  les  hommes  qui  courent  la  mémo 
carrière  :  l'envie  de  détruire  les  concur- 
rens  et  de  s'élever  sur  leur  ruine  ,  l'ait 
employer  tous  les  moyens,  hors  le  seul 
qui  soit  admissible ,  celui  de  les  surpas- 
ser en  capacité,  parce  que  celui-là  de- 
mande des  talens  qui  souvent  manquent, 
de  l'application  qui  toujours  ennuie. 

Il  n'y  a  peut-être  rien  de  si  difficile, 
que  de  porter  un  jugement  juste  sur  un 
fait  de  guerre.  Il  est  composé  de  tant  de 
combinaisons,  qu'il  est  impossible  qu'elles 
tendent  toutes  au  même  but.  Comment 
les  rappeler  exactement  après  l'action  ? 
Pour  prononcer ,  il  faut  pourtant  les  sa- 
voir. Le  terrain,  le  temps,  la  volonté  des 
troupes,  l'intelligence  de  ceux  qui  con- 
courent à  l'exécution  ,  les  nouvelles  pré- 


.cises  des  ennemis,  la  facilité,  la  difficulté 
des  subsistances,  la  nature  des  ordres  qu'on 
a   reçus  ,    la  fidélité  des  guides  ,  voilà 
les  principaux  points  qu'on  doit  calculer, 
et  sur  lesquels  il  est  nécessaire  d'être  ins- 
truit. Comment  l'être  à  deux  cents  lieues , 
puisque  les  gens  même  qui  s'y  sont  trou- 
vés, s'ils  sont  honnêtes ,  ne  l'oseroient? 
Dans  le  jugement  que  le  public  a  porté 
sur  les  Mémoires  de  M.  de  Maillebois , 
et  de  M.  le  Maréchal  d'Estrées ,  au  sujet 
de  la  bataille  d'Hastembech,  j'ai  reconnu 
la  prévention  établie  contre  le  premier; 
car  tout  homme  impartial  qui  lira  ces 
Mémoires,  y  verra  des  faits  niés  de  part 
et  d'autre.  Lequel  des  deux  croire?  Il 
faudroit  donc  écouter  des  témoins.  Qui 
seront  ces  témoins  ?   J'étois  à  cette   af- 
faire; j'ai  vu  M.  de  Maillebois ,  dans  le  mo- 
ment critique  où  l'on  a  cru  tout  perdu  ; 
mais  je  me  donnerois  bien  de  garde  de 
rendre  aucun  compte.  Une  circonstance 
omise ,  un  seul  mot  changé ,  suflîroient 
pour  déterminer  une  condamnation  peut- 
être  injuste. 


(  >38) 
Il  seroit  à  souhaiter  que  tout  le  monde 
pensât  comme  moi.  Un  métier  aussi  noble, 
aussi  nécessaire  à  l'Etat  que  celui  des 
armes,  trouverait  plus  de  considération 
dans  la  société.  Quel  est  le  militaire  qui 
jouit  de  quelques  égards?  Celui  qui  com- 
mande une  armée  peut  accorder  sa  pro- 
tection et  faire  des  fortunes.  Je  n'ai  ja- 
mais regardé  qu'avec   étonnement  cette 
foule  qui  s'empresse  chez  un  général  que 
le  roi  vient  de  nommer,  et  j'ai  toujours 
été   aussi  surpris    de    voir  qu'il    ne   fût 
pas  plus   choqué  des  hommages  ;   car , 
enfin,  les  mêmes  gens  qui  lui  prodiguent 
pour  ainsi  dire  des  adorations ,  ne  le  sa- 
luoient  pas  la  veille.  N'est-ce  pas  en  affi- 
chant la  bassesse  de  son  ame  ,  lui  faire 
comprendre  le  peu  de  cas  qu'on  fait  de 
la  sienne,  puisqu'on  la  croit  capable  de 
se  laisser  séduire  par  une  flatterie  trop 
découverte ,  pour  n'être  pas  injurieuse  ? 
Les  hommes  abuseront-ils  toujours  de  leur 
amour-propre?  C'est  cependant  un  beau 
moyen  que  la  nature  leur  avoit  donné 
pour  tendre  au  bien. 


(  *5g) 

Au  reste,  je  ne  suis  point  étonné  du 
peu  de  considération  réelle  qu'on  a  parmi 
nous  ,  en  général ,  pour  tous  les  gens  qui 
se  consacrent  à  l'Etat.  Dans  quelque  genre 
que  ce  soit,  on  est  trop  certain  que  ce 
n'est  point  l'amour  de  la  gloire ,  ni  de  la 
patrie ,  qui  détermine ,  mais  des  calculs 
de  fortune  et  de  convenance.  Cette  opi- 
nion bien  établie   dans  toutes  les  têtes, 
la  société  cherche  à  profiter  des  talens 
de  tous;  mais  méprisant  le  motif,   elle 
leur  attribue  les  récompenses  vénales  qui 
les  ont  excités ,   et  leur  refuse  l'estime 
qui  n'est  dû  qu'à  la  vertu.  Après  la  ba- 
taille de  Berghen  ,  je  n'entendis  dire  à 
personne  :  «  M.  de  Broglie  est  bien  heu- 
a>  reux  d'avoir  rendu  ce  grand  service  à 
»  l'Etat.  »  Mais  j'entendis  crier  de  tous 
côtés  :  «  Il  faut  le  faire  Maréchal   de 
»  France ,  et  le  mettre  à  la  tête  de  l'ar- 
»  mée.  »  Il  en  est  de  même  de  tous  les 
autres  états.  On  ne  loue  personne  sur  son 
mérite ,  qu'on  n'ajoute  :  «  Il  faut  le  nom- 
«  mer  à  telle  ou   telle  place;   »  et  l'on 
voudroit  le  culbuter  aussitôt  qu'il  y  est 


(  ««•  ) 

placé,  grâce  à  la  jalousie  qui  doit  être  au 
fond  de  tous  les  cœurs,  dans  un  pays  où  le 
désir  de  faire  fortune  est  le  seul  motif 
qui  décide  ;  et  par  l'espoir  qu'un  nou- 
x  au  \ciiu  traitera  plus  favorablement  nos 
enfans,  nos  parens,  nos  amis.  A  Rome, 
le  plus  grand  service  étoit  payé  par  la 
satisfaction  de  l'avoir  rendu.  A  Paris,  le 
plus  petit  succès  veut  une  récompense 
signalée.  Rome  devint  la  maîtresse  du 
monde  ;  la  France  touche  à  sa  décadence. 
On  a  demandé  si  c'étoit  un  bonheur  on 
un  malheur  pour  une  nation,  de  se  po- 
liccr.  L'agrément  de  la  vie  s'accroît  sûre- 
ment pendant  un  temps,  mais  on  ne  peut 
nier  qu'on  n'ait  toujours  vu  la  ruine  suivre 
de  près  le  plus  haut  degré  de  civilisation. 
Ce  qui  élève  et  soutient  les  Etats ,  c'est  la 
vertu  des  citoyens  :  j'entends  par  vertu, 
la  simplicité  des  mœurs  et  l'amour  de  la 
patrie.  Celte  vertu  doit  être  un  peu  fa- 
rouche, et  par  conséquent,  entretenue  par 
l'ignorance.  I  >ès  que  les  esprits  ont  acquis 
une  certaine  connaissance  des  choses , 
chacun  cherche  à  les  approfondir,  à  les 


(  **  ) 

calculer.  On  trouve  que  se  sacrifier  pour 
les  autres  est  une  duperie j  que  l'honneur 
que  cela  produit  est  une  chimère.  Dès- 
lors,  chaque  citoyen  ne  pensant  qu'à  lui, 
il  faut  que  le  corps  social  languisse.  La 
machine  va  bien  encore  quelque  temps 
par  son  propre  mouvement;  mais  à  la 
moindre  secousse,  chaque  ressort  ne  ten- 
dant plus  au  même  effort,  il  est  de  né- 
cessité qu'elle  se  désorganise. 

Un  des  plus  grands  vices  d'une  nation 
trop  policée ,  c'est  la  soif  de  l'argent.  Elle 
est  irritée  par  la  nécessité  de  satisfaire 
au  luxe,  aux  plaisirs.  Les  âmes  sont  avi- 
lies d'abord  par  cette  cupidité  qui  dé- 
truit tout  autre  motif  :  secondement,  par 
les  moyens  qu'elle  suggère  pour  s'en  pro- 
curer. Les  désirs  étant  devenus  sans  bor- 
nes ,  aucune  fortune  ne  peut  y  suffire; 
aussi  tout  le  monde  est- il  ruiné,  à  com- 
mencer  par  le  maître.    Quelques   gens 
industrieux ,  profitant  des  besoins ,  four- 
nissent sur-le-champ ,  soit  pour  ceux  de 
l'Etat,  soit  pour  la  prodigalité  du  prince , 
les  sommes  nécessaires  ;  mais  toujours  à 


(  nfa»  ) 

des  conditions  onéreuses,  ce  qui  ne  peut 
qu'entraîner  la  misère  et  la  dépopulation  ; 
tout  l'argent  ,  remis  entre  les  mains  de 
ce  petit  nombre  de  gens  adroits  ,  en 
empêche  la  circulation ,  et  fait  des  for- 
tunes rapides  ,  cause  l'augmentation  du 
luxe,  et  la  confusion  des  Etats;  car  ce 
traitant,  plus  riche  qu'un  grand  seigneur, 
figure  à  coté  de  lui ,  et  le  force  même  de 
rechercher  l'alliance  de  son  or,  pour  sou- 
tenir sa  famille. 

Un  autre  malheur  des  sociétés  trop 
éclairées,  ce  sont  ces  gens  qui,  doués  de 
plus  d'esprit  que  les  autres,  poussent  aussi 
plus  loin  les  découvertes  dangereuses. 
Leur  amour-propre  ne  seroit  pas  satis- 
fait, s'ils  ne  divulguoient  leurs  audacieuses 
pensées.  Tout  le  monde  les  lit  et  s'abreuve 
d'un  poison  fatal.  Je  ne  serai  point  effrayé , 
lorsque  j'entendrai  dire  aux  Diderot,  aux 
d'Alembert,  aux  Helvétius,  que  rien  n'est 
mal  en  soi,  parce  que  je  sais  qu'à  côté 
de  ce  principe ,  ils  établiront  qu'il  est  né- 
cessaire de  se  soumettre  aux  lois  du  pays, 
et  de  la  société;  mais  je  les  trouve  impar- 


(i43) 

donnables  d'avoir  osé  l'imprimer.  H  n'ap- 
partient qu'à  l'aigle  de  regarder  le  soleil; 
le  vautour  même  en  est  ébloui. 

Un  Etat  dans  les  dispositions  que  je 
viens  de  décrire ,  éprouve-t-il  des  revers 
suivis  ?  la  dépopulation  le  prive  de  dé- 
fenseurs ;  l'argent  renfermé  dans  un  petit 
nombre  de  bourses ,  se  resserre ,  et  ce 
nerf  manque  absolument.  La  frivolité ,  le 
ton  philosophique,  le  peu  de  talens  cul- 
tivés ,  et  l'avilissement  des  âmes,  sont  cause 
qu'il  ne  paroît  aucun  de  ces  hommes  ca- 
pables de  rétablir  les  affaires  par  le  cou- 
rage et  les  connoissances.  Les  ressources 
manquent  de  tous  les  côtés;  le  découra- 
gement s'empare  de  tous  les  esprits;  l'on 
s'en  prend  à  ceux  qui  sont  chargés  du 
gouvernement;  on  les  change  à  tout  ins- 
tant, et  chacun  prenant  la  route  opposée 
à  celle  qu'a  suivie  son  prédécesseur,  ne 
fait  qu'augmenter  la  confusion ,  qui  bien- 
tôt conduit  à  la  perte  totale  :  car  les  situa- 
tions violentes  ne  peuvent  durer  long- 
temps. 

A  ce  tableau ,  personne  ne  méconnoîtra 


(  i44) 

celui  de  la  France.  On  m'objectera  peut- 
être  que  l'Angleterre  qui  lui  porte  les 
coups  les  plus  sensibles ,  n'a  pas  des  mœurs 
plus  châtiées ,  ni  moins  de  licence  dans 
ses  écrits:  qu'au  contraire,  c'est  l'audace 
des  plumes  anglaises  qui  semble  avoir 
enhardi  nos  auteurs  français ,  et  que  l'Etat 
est  si  prodigieusement  obéré ,  que  loin 
qu'il  lui  soit  possible  de  fournir  aux  dé- 
penses d'une  guerre,  il  peut  à  peine  payer 
l'intérêt  des  sommes  qu'il  ne  cesse  d'em- 
prunter. 

•  Je  répondrai  méthodiquement  à  ces  ob- 
jections. Quant  aux  mœurs,  je  conviens 
que  celles  des  Anglais  sont  aussi  dissolues 
que  les  nôtres,  et  même  qu'ils  poussent 
la  débauche  plus  loin  ;  mais  la  fermeté , 
caractère  distinctif  de  cette  nation,  la  ga- 
rantit de  la  mollesse  et  de  l'abâtardisse- 
ment, écueils  inévitables  pour  la  frivolité 
française.  Je  conviens  encore  que  les  écri- 
vains anglais  portent  la  hardiesse  aussi 
loin  qu'elle  peut  aller,  mais  ils  ne  sont  lus 
que  par  des  gens  instruits  ,  qui  sentent 
toute  l'étendue,  toutes  les  conséquences 

d'une 


(  >45) 
d'une  vérité  dévoilée.  Accoutumés  à  ré- 
iléchir,  ils  rendent  hommage  au  génie 
qui  sait  approfondir;  mais  ils  ne  s'aban- 
donnent point  aux  inductions  périlleuses 
d'un  principe  vrai,  peut-être,  en  soi.  Les 
femmes  même,  en  Angleterre ,  ont  l'esprit 
orné ,  et  pensent.  En  France,  paroît-il  un 
livre   philosophique  :   tout   le   monde  y 
court;  c'est  la  conversation  du  jour.  S'il 
présente  quelques  pensées  trop  nues  ,  ou 
des  phrases  favorables  à  la  licence ,  on  s'en 
fait  une  autorité. Quelle  que  soit  l'intention 
d'un  auteur,  il  se  trouve  qu'il  n'a  jamais 
travaillé  que  pour  la  dépravation.  La  dif- 
férence des   caractères ,  fait   qu'il  n'y  a 
rien  de  dangereux  en  Angleterre ,  et  que 
tout  l'est   en  France.   Les  Anglais,    cal- 
culateurs profonds,  sentent  la  nécessité 
de   se  soumettre  à  des   lois  qui  font  le 
maintien  de  la  société.  Les  Français ,  igno- 
rans  et  frivoles ,  ont  besoin  de  les  craindre, 
pour  ne  s'en  pas  écarter. 

Il  est  certain  que  jamais  les  Anglais  ne 
pourront  acquitter  leur  dette;  mais  que 
leur  importe?  Le  commerce  apporte  des 

Tome  IV.  k 


(  i46  ) 

richesses  immenses,  et  l'opulence  dç  s6& 
citoyens  fournira  toujours  à  leurs  besoins. 
Comme  chacun  a  part  au  Gouvernement, 
chacun  aussi  se  tait  une  étude  des  intérêts 
politiques  de  la  nation,  et,  les  connaissant, 
se  prête  sans  effort  aux  nécessités*  Le  cré- 
dit de  l'Etat  n'est  point  fondé  sur  la  con- 
fiance ,  mais  sur  la  conviction  de  chaque 
citoyen  qu'il  doit  contribuer  à  ses  be- 
soins. Le  roi ,  qui  n'est  que  l'homme  d'af- 
faires de  la  nation ,  est  chargé  des  opérations 
militaires  en  temps  de  guerre,  et  de  la 
direction  de  la  politique  en  temps  de  paix. 
Mais,  de  la  nation,  représentée  par  le  par- 
lement, dépendent  les  fonds  àverser  pour 
remplir  ces  objets.  Le  roi  pare  à  l'inconvé- 
nient de  la  confusion  des  républiques  ,  et  Je 
parlement  est  une  barrière  impénétrable 
contre  le  despotisme  des  rois.  En  France, 
c'est  le  roi  qui  emprunte  ;  mais  pour  que 
son  crédit  subsiste,  il  faut  qu'il  soit  exact 
à  tenir  ses  engagemens,  ce  qu'il  ne  peut 
(aire,  pour  peu  que  les  besoins  se  multi- 
plient. La  confiance  cessant ,  il  est  forcé 
d'avoip  recours  aux  moyens  violens ,  qui 


(  i47  ) 

sont  les  impùts.  Il  en  résulte  deux  choses, 
la  misère  et  l'aigreur  qu'elle  jette  dans 
les  esprits  ,  qui  ,  n'étant  point  instruits 
comme  en  Angleterre  ,  ignorent  les  causes 
et  se  croient  foulés  sans  motifs  suffisans. 
Ajoutez-y  la  nécessité  de  faire  enregistrer 
les  édits  au  parlement,  qu'on  peut  re- 
garder comme  un  vice  capital  dans  la 
constitution,  d'autant  que  l'état  de  ce  par- 
lement n'est  point  constaté.  Le  roi  peut 
toujours  l'écraser  du  poids  de  son  auto- 
rité ,  sans  lui  faire  de  mal.  La  Cour  le  re- 
garde avec  raison,  comme  simplement  re- 
vêtu de  cette  partie  de  l'autorité  du  prince 
qui  lui  donne  le  droit  de  juger  les  affai- 
res civiles  et  criminelles  des  citoyens;  et 
lui,  voudroit ,  en  s'arrogeant  ceux  des 
états-généraux  du  royaume ,  qu'il  pré- 
tend représenter ,  pouvoir  contre-balancer 
l'autorité  du  prince.  Plus  occupé  de  sa 
prétention  que  du  soulagement  du  peuple , 
il  abuse  de  la  voie  de  la  remontrance,  et 
s'oublie  jusqu'à  la  désobéissance  ,  avec 
d'autant  moins  de  danger  qu'il  est  presque 
sur  "de  l'impunité;  car,   comment  sé\ir 

K    2 


(  i4») 

contre  un  corps  qui  se  tient  toujours, 
et  qui  s'annonce  pour  le  père  du  peuple  ? 
L'exil  de  quelques  membres  conduit  le 
resteàlarévolle.L'exildelatotaliténepeut 
durer  long-temps  ,  par  la  langueur  qu'il 
jette  dans  ton  les  les  affaires  du  royaume. 

La  suppression  de  ce  corps,  outre 
qu'elle  seroit  trop  dangereuse ,  forceroit 
d'en  créer  un  nouveau,  qui,  ne  pouvant 
l'être  sous  une  autre  forme,  auroit  bien- 
tôt les  mêmes  prétentions..  On  doit  donc 
considérer  les  parlemens  français  comme 
des  corps  faits  pour  la  sûreté  de  la  nation  , 
(quoiqu'ils  en  soient  les  perturbateurs , ) 
et  des  portes  ouvertes  à  la  guerre  civile, 
si  jamais  les  grands  seigneurs  se  relèvent 
de  l'avilissement  dans  lequel  ils  vivent. 

Un  autre  avantage  de  l'Angleterre  sur  la 
France ,  c'est  que  suivant  un  principe  peut- 
être  un  peu  macbiavéliste,  elle  s'embar- 
rasse peu  des  formes,  et  tend  à  son  but  sans 
calculer  l'équité  des  moyens;  au  lieu  que 
notre  Gouvernement,  sans  cesse  retenu 
par  des  égards ,  se  livre  à  des  ménage- 
mens  dangereux ,  et  que  ne  pouvant  en 


(  »4o) 

avoir  également  pour  lout  le  monde  dans 
le  même  instant,  il  acquiert  la  réputation 
de  dupe,  et  celle  de  la  mauvaise  foi. 

Il  est  très-aisé  de  détailler  des  vices  , 
mais  il  est  très-difficile  d'y  trouver  des  re- 
mèdes ,  sur-tout  lorsque  la  dépravation 
s'est  glissée  dans  tous  les  états,  comme  en 
France.  Je  compare  la  maladie  d'un  Etat, 
ainsi  relâché ,  à  celle  d'un  pays  infecté  de 
la  peste.  Quelque  grand  médecin  qui  le 
traite,  il  pourra  bien,  à  force  d'art  et  de 
soin,  sauver  des  particuliers;  mais  il  faut 
que  l'air  soit  épuré,  avant  que  le  méde- 
cin puisse  être  utile  au  général;  et,  sans 
un  miracle  qui  détermine  cette  épuration, 
le  pays  court  grand  risque  d'être  dévasté, 
parce  que  tous  les  remèdes  humains  qu'on 
peut  apporter,  n'ont  qu'un  effet  lent,  et 
que  dans  les  situations  extrêmes  ,  il  en  faut 
de  prompts.  J'ai  souvent  entendu  dire  :  «  Si 
non 'S  avions  un  cardinal  de  Riche- 
lien ,  un  Snllj,  un  Tnrenne!  »  Eh  bien  , 
si  vous  les  aviez,  M.  de  Turenne,  au  lieu 
de  commander  i5  ou  20  mille  hommes 
qu'il  manioit  avec  supériorité,  se  trouve- 


/ 

(  >5o  ) 
roit  à  la  tète  de  100  mille  hommes  qu'il 
ne  pourroit  faire  vivre.  Embarrassé  d'une 
artillerie,  d'un  luxe  dans  les  équipages, 
qu'il  lui  seroit  impossible  de  traîner  après 
lui,  à  la  placé  de  la  discipline,  du  nerf 
et  de  la  confiance  qui  régnoient  dans  son 
armée,  il  ne  rencontreroil  dans  les  nôtres, 
à  côté  de  la  bravoure ,  que  licence  et  mol- 
lesse ;  de  plus ,  une  dépendance  de  la  Cour 
absolument  incompatible  avec  la  célérité 
des  partis  qu'il  faut  prendre  à  la  guerre. 
M.  de  Sully  trouverait  les  coffres  vides, 
le  prince  obéré,  tout  l'argent  entre  les 
mains  de  fripons  protégés,  qui  bientôt  le 
f croient  chasser,  s'il  teatoit  de  réprimer 
leurs  manœuvres.  Si  l'on  ne  peut  rien 
attendre  du  militaire,  et  que  les  finances 
soient  nulles  ,  que  pourroit-on  se  pro- 
mettre du  cardinal  de  Richelieu?  de  voir 
tomber  les  têtes  des  coupables?  Ce  spec- 
tacle  seroit  satisfaisantpour  le  peuple,  mais 
ne  remédieroit  à  rien.  L'effusion  de  sang 
peut  éteindre  une  guerre  civile,  abattre 
des  factieux,  mais  ne  relève  point  des  âmes 
corrompues  et  pourries. 


I 

(  >5!  ) 

Non,  je  le  répète,  il  n'y  a  qu'un  mi- 
racle qui  puisse  sauver  la  France.  Pen- 
dant une  paix  mise  à  profit,  on  peut  éta- 
blir les  moyens  nécessaires  pour  faire 
renaître  l'ordre  dans  chaque  état;  qu'a- 
lors, son  génie  lui  donne  un  homme  assez 
au-dessus  de  l'humanité  pour  fermer 
l'oreille  à  la  brigue  ,  pour  élever  la  vertu  , 
châtier  le  vice;  que  ce  ministre  ait  la  con- 
liance  du  prince  et  l'autorité  qu'il  lui  faut 
pour  remplir  une  si  belle  carrière,  la 
France  reprendra  une  splendeur  au  dessus 
même  de  celle  dont  on  Ta  vu  briller  :  car 
je  suis  bien  éloigné  de  croire  qu'elle  soit 
dénuée  de  ressources.  Mais  plus  une  ma- 
chine est  embarrassée  de  ressorts,  plus 
ils  se  brouillent  aisément ,  si  l'artiste  ne 
donne  à  chacun  d'eux  l'espace  suffisant 
pour  agir. 

La  lecture  de  l'Histoire  m'a  jeté  dans 
le  même  étonnement  où  j'ai  vu  beaucoup 
de  gens ,  en  considérant  les  quatre  épo- 
ques de  toutes  les  nations  qui  nous  ont 
précédés  :  je  veux  dire,  de  leur  naissance , 
de  leur    accroissement  ,   de  leur  déca- 


(    \$*   ) 
dence,  et  de  leur  chute.  Les  métaphysi- 
ciens pourront  résoudre  le  problème,  en 
disant  qu'elles  sont  sujettes  aux  lois  que 
la  nature  impose  à  toutes  choses.  Comme 
celte  solution   n'est  pas  satisfaisante,  il 
faut  en  chercher  une   dans  le  moral,  et 
l'on  trouvera  que  la  société  suivant  la  mar- 
che des  végétaux,  a  de  même  en  elle  le 
principe  de  la  corruption  et  de  la  dissolu- 
tion. Les  hommes,  après  l'avoir  reconnu  , 
ont  essayé  d'y  remédier,  en  créant  des  lois 
qui  peuvent  en  empêcher  les  progrès.  Ces 
lois  sont  calculées  d'après  les  mœurs,  la 
situation ,  la  nature,  et  même  le  climat  de 
chaque  pays;  mais  comme  une  partie  de 
ces  choses  ne  peut  changer,  il  seroit  donc 
nécessaire  que  les  lois  changeassent ,  en 
proportion  des  variations  :  c'est  ce  qu'on 
ne  voit  point,  ou  du  moins  très-rare- 
ment. 

Le  cardinal  de  Richelieu  ,  dont  je  viens 
de  parler,  arrivant  à  la  tête  des  affaires, 
trouva  la  France  déchirée  par  des  guerres 
civiles,  que  des  seigneurs  trop  puissans 
excitoient  à  tout  instant.  Suivant  son  na- 


(  '53) 
lurel  dur  et  cruel ,  il  fit  couper  la  tête  à 
plusieurs;  mais  sentant  que  ce  parti  n'é- 
toit  qu'un  remède  momentané  ,  il  attira 
ces  seigneurs  à  la  Cour,  en  les  y  plaçant 
dans  des  emplois  avantageux,  honorables, 
et  les  mit   par-là  dans  la  dépendance  du 
roi.  Le  cardinal  de  Richelieu  lit  fort  bien, 
et  se  conduisit  par  les  principes  de  la  po- 
litique la  plus  consommée.  Pendant  la  mi- 
norité de  Louis  XIV,  les  guerres  civiles 
se  rallumèrent,  et  ce  monarque  les  ayant 
appaisées,  suivit  la  route  que  le  cardinal 
avoit  tracée  ;  il  fit  fort  bien  encore.  Mais 
sous  Louis  XV,  le  système  de  voit  changer: 
car  ,  ces  mêmes  seigneurs ,  trop  convain- 
cus qu'ils  n'avaient  point  d'autre  existence 
que  celle  que  la  laveur  du  maître  leur 
donneroit  ,  devinrent   courtisans   bas  et 
flatteurs,  de  Français  nobles  et  courageux 
qu'ils  étoient.  Ils  ne  s'en  sont  pas  tenus 
là.  Ils  se  sont  faits  créatures  ser viles  des 
ministres,  et  de  tout  homme  en  place  qui 
peut  contribuer  à  leur  fortune.  Comme 
le  parti  des  armes  est  celui  qu'ils  com- 
mencent par  embrasser,  bientôt  ils  com- 


(  -•">;  ) 

muniquèrent  aux  officiers  qui  leur  sont 
subordonnés,  la  corruption  de  leur  cœur, 
la  souplesse  de  leur  caractère  ,  et  leur 
inapplication. 

Ce  n'est  pas  le  seul  mal  qu'ait  occa- 
sionné trop  de  suite  dans  la  politique  du 
cardinal  de  Richelieu.  La  crainte  de  s'é- 
loigner de  la  faveur,  les  délices  delà  vie 
de  Paris ,  ont  fixé  les  seigneurs  dans  cette 
ville,  et  leur  ont  fait  une  loi  d'y  dépenser 
les  revenus  de  leurs  terres,  qu'ils  répan- 
doient autrefois  dans  les  provinces.  A  leur 
exemple,  les  gens  de  fortune  y  ont  établi 
leur  domicile. 

Outre  que  cet  amas  de  richesses  a  porté 
le  luxe  au  plus  haut  point,  Paris  est  de- 
venu le  gouffre  où  s'est  englouti  tout  l'ar- 
gent du  royaume;  par  conséquent,  Paris 
est  devenu  le  centre  de  l'abondance,  tan- 
dis que  les  provinces  sont  tombées  dans 
la  misère.  Sans  entrer  dans  aucun  détail, 
on  sent  assez  quel  coup  un  pareil  désordre 
a  dû  porter  à  l'Etat. 

Je  pourrois  ciler  d'autres  exemples; 
mais  celui-ci  suffit  pour  faire  voir  que 


(  »«•) 

ce  qui  est  bon  clans  un  temps,  ne  vaut 
plus  rien  dans  un  autre  ,  par  l'abus  que 
les  hommes  l'ont  toujours  de  tout. 

Tl  faudra  peut-être,  dans  cent  ans,  re- 
tirer de  leurs  prownees  ces  mêmes  sei- 
gneurs,qu'il  seroit  nécessaire  d'y  renvoyer 
aujourd'hui,  parée  que  toute  idée  de  la- 
veur du  prince  étant  effacée  en  eux,  et 
ayant  acquis  du  crédit  par  là  richesse,  ils 
deviendroient  de  nouveau  remuans  et  dan- 
gereux. 

Pour  qu'un  Etat  se  maintint  florissant, 
il  auroit  donc  besoin  que  la  politique  et 
les  lois  fussent  changées  d'après  les  vicis- 
situdes qu'il  éprouve ,  et  d'après  l'opinion 
dominante  ;  mais  indépendamment  de  ce 
qu'il  faudroit  pour  cela  une  autorité  sans 
bornes ,  la  moindre  réformation  blesse 
trop  de  gens,  et  fait  éclore  l'esprit  de  sé- 
dition. Où  trouver  le  prince,  le  ministre, 
assez  éclairés  pour  saisir  l'époque  précise 
du  changement.?  Le  génie  quelquefois 
peut  remédier,  mais  rarement  prévenir. 
«D'ailleurs,  l'homme  d'Etat,  malheureuse- 
ment, est  homme;  et,  comme  tel ,  préJé- 


(  >56) 

rera  toujours  une  tolérance  qui  cause  du 
mal ,  mais  qui  ne  choque  personne,  à  des 
améliorations  qui  le  feront  haïr.  Qu'on  ne 
s  étonne  donc  plus  delà  décadence  des  na- 
tions. Pour  moi,  je  suis  convaincu  qu'elle 
esi  inévitable,  parce  que  trop  de  choses 
s'opposent  aux  moyens  de  l'empêcher. 

Mon  dessein  n'étoit  pas  de  m'étendre 
autant  que  je  l'ai  fait.  Je  voulois  simple- 
nu  ni  écrire  quelques  réflexions  sur  les 
militaires  :  mais  comme  ils  sont  intime- 
m*  ni  liés  à  l'existence  d'un  Etat,  je  suis 
aile,  sans  le  vouloir,  au-delà  du  but  que 
je  me  lois  proposé. 

J'ai,  je  crois,  suffisamment  démontré 
la  difficulté  de  rencontrer  des  militaires 
dignes  de  briller  au  premier  rang,  par 
les  talens  et  les  qualités.  Je  vais  maintenant 
parler  de  leur  façon  d'être  en  général. 

Je  ne  détaillerai  point  ce  qui  regarde 
le  soldat.  Il  faudroit  un  volume  pour  dé- 
montrer les  vices  qu'il  seroit  urgent  de 
reformer.  D'ailleurs,  j'examine  en  mora- 
liste ,  et  non  en  militaire.  Je  ne  parlerai 
pas  non  plus  des  subalternes  dans  le  mé- 


(  »«7) 

tier  des  armes  ;  l'esprit  et  la  discipline 
des  corps  dépendent  des  chefs  :  ainsi , 
ce  que  je  dirai  des  colonels  ,  doit  s'ap- 
pliquer aux  officiers. 

Par  un  prodige  qui  ne  peut  s'attribuer 
qu'à  la  mode,  de  laquelle  tout  dépend  en 
France ,  les  colonels ,  du  sein  de  la  plus 
grande  légèreté,  se  sont  tout-à-coup  éle- 
vés aux  attentions  les  plus  empressées  et 
les  plus  suivies  pour  leurs  régimens.  Ceux 
même  auxquels  ils  sont  à  charge,  veulent 
avoir  l'air  de  ressembler  aux  autres.  Dis- 
cipline ,  tactique ,  propreté ,  tout  semble 
être  soigné.  Mais  ces  colonels,  en  rem- 
plissant ces  parties  de  leur  devoir  ,  né- 
gligent la  principale  ,  la  subordination. 
Ils  ont  un  régiment  propre  ;  ils  ont  lu 
Fettqiticres  j  dès  ce  moment  ,'\  ils  se 
croient  une  capacité  consommée  :  en 
conséquence  ,  ils  décident  audacieuse- 
ment  de  tout,  jugent  leurs  généraux, 
sur  lesquels  malheureusement  ils  n'ont 
souvent  que  trop  de  prise,  et  sont  avec 
eux  de  la  plus  grande  familiarité.  Com- 
ment même  leur  demander  des  déférences 


(  '«S) 

à  la  guerre ,  pour  des  gens  auxquels  ils 
sont  égaux  à  la  Cour,  où  tout  état  est 
confondu  ?  Prévenus  de  leur  mérile  ,  et 
dévorés  d'ambition  ,  ils  pensent  que  la 
rapidité  de  leur  fortune  doit  égaler  l'opi- 
nion qu'ils  ont  de  leurs  lalens.  Qu'on  leur 
fasse  attendre  Irop  long-  temps  les  gra- 
des, alors  les  propos  les  plus  licencieux 
contre  le  ministre  ,  contre  le  Gouverne- 
ment, sont  les  armes  dont  ils  se  servent 
pour  se  venger.  Le  relâchement  sur  lous 
leurs  devoirs  est  encore  une  suite  de  leur 
humeur,  une  affiche  indécente  de  dégoût. 
Cependant,  pour  arracher  ces  grades  , 
objets  de  tous  leurs  désirs,  ils  s'attachent 
servilement  à  quelques  prolecteurs  en  cré- 
dit} ils  cabalcnt  contre  tous  les  concur- 
rens  de  ce  patron,  contre  le  général  de 
l'armée  même  ,  assez  foible  pour  n'oser 
les  punir  ,  parce  que  ces  intrigans  portent 
un  nom  qui  tient  à  la  Cour.  Il  a  peur  de 
s'y  faire  des  ennemis,  raison  oui  déter- 
mine aussi  presque  lou jours  le  ministre 
à  dispenser  les  grâces. 

On  voit  par  là  combien  elles  sont  son- 


(  >$*) 
vent  mal  accordées.  Un  autre  motif  dé- 
termine encore  à  donner  des  grades ,  et 
sous  un  prétexte  spécieux  cache  un  grand 
vice;  c'est  que  ,  pour  engager  un  colonel 
à  se  distinguer  par  son  zèle ,  on  le  fait 
maréchal-de-camp.  Qu'en  arrive-t-il?  Que 
communément  l'armée  a  un  mauvais  of- 
ficier-général de  plus,  et  un  bon  colonel 
de  moins;  parce  qu'il  ne  faut  pas  croire 
que  le  métier  d'officier-général  s'apprenne 
aussi  facilement.  Ce  n'est  que  par  une 
longue  application,  que  l'on  devient  ca- 
pable d'en  remplir  les  fonctions.  Mais , 
me  dira-t-on,  est-il  juste  de  laisser  languir 
un  sujet  qui  mérite?  et  parce  qu'on  ne 
trouvera  peut-être  pas  à  le  remplacer  à 
la  tête  du  corps  qu'il  quitte  ,  faut-il  l'y 
tenir  éternellement  ?  Non.  Cependant  je 
voudrois  savoir  si  l'avancer ,  ce  n'est  pas 
le  déplacer.  Il  seroit  à  souhaiter  que  les 
officiers  -  généraux  gardassent  les  régi- 
mens.  Si  la  chose  n'est  pas  praticable  , 
avec  la  nécessité  d'entretenir  la  noblesse 
dans  le  goût  du  service ,  il  ne  falloit  pas  du 
moins  mettre  des  enfans  àla  tête  des  corps. 


(  i6o  ) 

M.  le  maréchal  deBelle-Isle  a  concilié, 
autant  qu'il  étoit  possible ,  ces  deux  oppo- 
sitions ,  par  la  règle  qu'il  a  laite ,  qu'un 
homme  ne  pourrait  être  colonel  qu'à  vingt- 
trois  ans ,  après  avoir  été  cinq  ans  capi- 
taine de  cavalerie  ou  d'infanterie.  Il  a 
rendu  deux  grands  services  à  l'Etat  et  au 
militaire  ;  d'abord  ,  en  établissant  un  no- 
viciat nécessaire  pour  devenir  colonel  ; 
ensuite,  en  retardant  ce  premier  grade  , 
et  reculant  assez  les  autres  pour  qu'on 
n'y  pût  monter,  que  lorsqu'on  seroit  con- 
sommé dans  son  métier  ,  ou  du  moins 
qu'on  eût  eu  le  temps  d'être  jugé,  avant 
que  d'être  parvenu.  G'éloit  le  seul  moyen 
de  diminuer  cette  profusion  d'ofïiciers- 
généraux ,  aussi  contraire  à  l'émulation 
qu'au  bien  du  service,  à  la  considération 
du  grade. 

Une  grande  question  ,  c'est  de  savoir 
si  dans  les  promotions,  il  faut  suivre  l'ordre 
du  tableau  ,  ou  n'avancer  que  les  gens 
capables?  Dans  tout  pays  où  il  n'y  auroit 
ni  laveur  ,  ni  brigue  ,  certainement  ce 
dernier  parti  seroit  le  meilleur;  mais  en 

France , 


(  161  ) 

France ,  où  rien  ne  se  fait  que  par  ces 
deux  voies ,  l'ordre  du  tableau  me  paroit 
indispensable.  Il  se  commet  assez  d'in- 
justices, sans  ouvrir  encore  cette  porte. 
Qu'on  suive  donc  le  tableau  ,  mais  qu'on 
n'emploie  que  les  bons  ofiiciers. 

Quelque  chose  de  ridicule ,  et  qui  n'a 
d'exemple  qu'en  France ,  c'est  que  du 
moment  qu'un  homme  est  officier-général, 
il  n'est  plus  rien.  Si  le  roi  ne  lui  envoie 
un  carré  de  papier ,  il  n'a  pas  un  seul 
mot  à  dire  ;  d  sera  forcé  de  se  taire  au  près 
d'un  simple  lieutenant,  lequel  aura  droit 
de  parler.  On  ne  lui  rendra  pas  le  moin- 
dre honneur  ;  et  les  mêmes  soldats  qui 
couroient  aux  armes  pour  lui,  lorsqu'il 
avoit  ce  carré  de  papier,  ne  le  salueront 
seulement  pas  ,  lorsqu'il  ne  l'aura  plus. 
Le  moyen,  après  cela,  que  le  grade  soit 
respecté  !  le  moyen  que  ceux  qui  l'ont 
obtenu  ,  aient  de  l'émulation  pour  le  sou- 
tenir avec  éclat  !  Quand  on  veut  accré- 
diter un  état  qui  n'a  d'avantage  réel  que 
de  flatter  [la  vanité  ,  il  faut  en  caresser 
les  chimères.  Combien  de  bras,  de  jambes 
Tome  IV.  14 


(     >(>2     ) 

et  de  tètes  la  croix  de  Saint-Louis  n'a- 
telle  pas  l'ait  casser?  Combien  d'officiers 
s'en  seroient  retournés  chez  eux,  s'ils  n'a- 
voient  été  jaloux  d'accomplir  le  temps 
qu'il   faut  pour  en  être  décoré  ! 

On  a  nommé  des  inspecteurs  pour  exa- 
miner soigneusement  cli  aqtie   année   les 
troupes  ,    et  pour  en  rendre  compte  au 
ministre ,  afin  qu'il  pût  exactement  être 
informé  de  leur  état,  et  des  punitions  ou 
des  récompenses    méritées.   Qu'en   est-il 
arrivé  ?   Que  ces  inspecteurs  ont  excité 
la  jalousie  du  ministre,  qui,  craignant  de 
leur  laisser  prendre   trop  d'autorité,  n'a 
garde  de  les  en  croire  ;  et  qui  voulant 
prouver  son  pouvoir,  fait  tout  le  contraire 
de  ce  que  ces  inspecteurs  ont  indiqué. 
On  les  a ,  par  ce  moyen  ,  avilis  aux  yeux 
des  troupes.    Les  inspecteurs  ,   de  leur 
côté  ,  pour  se  disculper  des  grâces  mal 
accordées,  ont  parlé  contre  le  ministre. 
De-là,  le  mépris  de  ce  qu'on  devoit  res- 
pecter ;   l'indiscipline  et  le  peu  d'égards 
des  inférieurs  ;  envers  leurs  supérieurs. 
Il  est  dans  la  nature  de  l'homme  de  cor- 


(  »63  ) 
rompre  les  établissemens  les  mieux  cal- 
culés. 

La  vie  d'un  homme  ne  suffiroit  pas  pour 
apprendre  toutes  les  ordonnances  qu'on 
a  laites  ,  afin  d'obvier  aux  inconvéniens 
qui  se  sont  glissés  dans  le  service.  Que 
le  roi  fasse  jeter  toutes  ces  ordonnances 
au  feu  ;  qu'il  use  du  double  ressort  de  la 
crainte  et  de  l'espérance;  qu'en  un  mot, 
il  ne  soit  pas  égal  dans  son  royaume  de 
bien  ou  mal  faire  ,  l'ordre  s'y  rétablira. 
Sa  justice  et  sa  sévérité  passeront  bientôt 
à  ses  ministres,  d'eux  à  ses  généraux;  tout 
ira  bien  dans  le  militaire ,  plus  prompte- 
ment  que  par-tout  ailleurs  ,  parce  qu'il 
y  reste  encore  des  notions  d'obéissance. 
Sans  ce  ton  qui  ne  peut  venir  que  du 
maître,  il  est  inutile  de  vouloir  apporter 
aucun  remède  à  rien.  La  loi  la  mieux 
conçue  ne  feroit  pas  plus  d'effet,  qu'un 
verre  d'eau  bien  claire  jeté  dans  une 
rivière  bourbeuse  jusqu'à  sa  source.  Pour 
la  rendre  belle  et  claire,  c'est  à  la  source 
qu'il  faut  tâcher  de  l'épurer. 

t,  3 


(  »«4  ) 

Les  Amans  soldats  (i). 


%.  "V  *  »  x.-v  *--v-v  %."V"*.  %--%-*x.  %^V*.  +S*.  -^^  -*.-*.  %_rv^-*^.-\  %^^%.  «j-*^.  «^t/%  «.^  -*f 


J  l  vient  de  m'arriver  une  aventure ,  dont 
je  suis  encore  tout  attendri.  Vous  savez 
que  je  me  mêle  du  détail  du  régimentde 
mon  neveu ,  qui  n'est  pas  encore  en  âge 
de  le  commander.  Un  officier  de  ce  régi- 
ment vint  hier  chez  moi  pour  me  rendre 
compte  d'un  détachement  à  la  tête  duquel 
il  s'étoit  battu.  Dans  le  détail  qu'il  m'en  a 
fait ,  il  m'a  dit  qu'au  moment  où  les  coups 
de  fusils  cominencoient,  en  examinant  sa 
troupe ,  il  avoil  aperçu  dans  les  rangs  une 
jeune  fille  d'environ  quinze  à  seize  ans, 
d'une  extrême  beauté,  malgré  les  haillons 
dont  elle  étoit  couverte;  qu'ayant  voulu 
la  faire  retirer,  elle  s'étoit  obslinée  à  res- 

(i)  Écrit  au  camp  de ,   en   174*.   Ce 

récit  n'est  pas  une  fiction  ;  et  le  héros  de  l'aven- 
turc  est  devenu  maréchal-de-camp ,  après  s'être 
conduit  avec  distinction ,  à  la  bataille  de  Lawfeld. 


(  '65) 
ter,  disant  qu'elle  aimoit  mille  fois  mieux 
mourir  que  d'abandonner  la  Roze ,  soldat 
d'une  très-jolie  figure,  à  côté  duquel  elle 
étoit. 

Quoique  touché  de  cet  événement  , 
ajouta  l'officier,  j'avois,  dans  cet  instant, 
des  soins  importans  qui  m'occupoient.  Ce- 
pendant, ils  ne  m'empêchèrent  pas  de  jeter 
les  yeux  sur  cette  fille ,  par  un  mouvement 
de  pitié  que  je  ne  pouvois  refuser  à  son 
âge,  à  ses  charmes.  Quelques  momens 
après,  j'ai  vu  tomber  la  Roze  d'un  coup 
de  fusil  au  travers  du  corps ,  et  cette  jeune 
fille,  les  jeux  baignés  de  larmes,  le  re- 
lever, et  pour  ainsi  l'emporter,  avec  des 
marques  de  sa  tendresse  et  d'un  courage 
au  dessus  de  ses  forces.  Lorsque  nous 
eûmes  poussé  les  ennemis  ,  désirant  la 
connoître  ,  j'ai  fait  venir  un  sergent  à  qui 
j'ai  demandé  ce  qu'elle  étoit.  Il  m'a  ré- 
pondu qu'elle  se  nommoit  Julie  ,  mais 
qu'il  n'en  savoit  pas  davantage.  Ce  récit 
n'a  fait  qu'augmenter  ma  curiosité.  J'ai 
chargé  cet  officier  de  tacher  de  pénétrer 
le  mystère  et  de  m'en  informer.  Il  est  r<â- 


(  >r,G  ) 

venu  ce  malin  me  dire  qu'il  avoit  fait 
de  vains  efforts;  que.  de  quelque  façon 
q>:'il  s'y  fût  pris,  //z  iîoze  s'étoit  obstiné 
constamment  à  garder  le  silence,  et  qu'il 
n'avoit  pu  tirer  que  des  larmes  de  Julie j 
que  cependant  <  un  et  l'autre  demandoient 
à  me  parler.  Le  désir  d'apprendre  ce  que 
je  commencois  à  souhaiter  ardemment  de 
savoir,  autant  que  Fenvie  de  leur  être  de 
quelqu'utilité ,  m'ont  l'ait  rendre  en  dili- 
gence à  l'endroit  où  cet  officier  m'a  con- 
duit. Par  discrétion ,  il  m'a  laissé  pénétrer 
seul  dans  une  espèce  d'étable  où  j'ai  vu 
la  Roze  couché  sur  de  la  paille,  la  pâ- 
leur de  la  mort  sur  le  visage  ;  ce  qui 
n'empêchoit  pourtant  pas  d'y  remarquer 
des  traits  agréables.  Julie  étoit  à  genoux 
à  côté  de  lui,  occupée  de  lui  soutenir  la 
tète  d'une  main,  tandis  que  de  l'autre, 
elle  disposoit  quelque  chose  pour  qu'il 
fût  plus  commodément.  Dès  que  je  suis 
entré,  elle  s'est  levée  :  j'avoue  que  sa  beau  lé 
m'a  frappé.  Si  son  éclat  paroit  terni  par 
la  langueur  et  la  tristesse  ,  elle  y  gagne  un 
air  si  touchant,  qu'on  ne  peut  se  défendre 


(  i67) 

d'en  cire  ému.  «  La  réputation  dont  vous 
jouissez  ,  nie  dit  la  Roze ,  d'un  ton  de 
voix  affoibli,  m'a  déterminé ,  Monsieur, 
en  vous  confiant  mes  secrels,  à  remettre 
tu  vos  mains  un  dépôt  qui  m'est  mdle  lois 
plus  cher  que  la  vie.  Dans  peu  de  temps , 
je  serai  pour  jamais  séparé  de  ce  que  la 
nature  a  produit  de  plus  parlait.  Ce  que 
vous  voyez  d'attraits,  ajouta-t-d,  en  mon- 
trant Julie,  n'est  qu'une  foible  image  des 
qualités  que  renferme  le  cœur  de  cette 
infortunée.  Un  amour  malheureux  nous  a 
conduits  l'un  et  l'autre  dans  le  précipice. 
Je  ne  m'en  plaindrois  pas ,  s'il  n'étoit  fu- 
neste qu'à  moi  ;  mais  il  m'est  affreux  d'en- 
visager le  sort  réservé  désormais  à  ma 
chère  Julie.  » 

Quelques  larmes  qui  tombèrent  de  ses 
yeux,  le  forcèrent  à  s'arrêter.  Bientôt  il 
poursuivit  ainsi  :  «  Mon  nom  est  assez 
connu  pour  qu'en  vous  le  disant,  vous 
sachiez  qui  je  suis.  Je  m'appelle  le  Mar- 
quis de***.Mon  père  qui  possède  de  grands 
biens,  s'est  retiré,  jeune  encore,  dans 
une  terre  qui  n'est  qu'à  vingt  lieues  d'ici 


(  V») 
Dégoûté  du  monde  et  du  service,  qu'il  a 
quitte  par  dépit  dun  passe-droit  qu'on 
lui  fit,  il  n'a  que  moi  d'enfant,  d'une  femme 
qu'il  a   tendrement  aimée  ,  et  qui  per- 
dit la  vie  en  me  mettant  au  monde.  La 
société  du  Comte  de***  le  dédommageoit 
en  quelque  façon  de  cette   perte.    Unis 
dès  leur  jeunesse  par  les  liens  de  l'amitié 
la  plus  intime,  les  mêmes  circonstances, 
à  peu  près ,  avoient  contribué,  par  la  suite , 
à  les  rapprocher  encore  davantage.  Le 
Comte  de***,  ainsi  que  mon  père ,  forcé 
de  quitter  le  service  par  l'inimitié  du  mi- 
nistre ,  a  de  même  que  lui  perdu  sa  iemmç. 
Elle  mourut  peu  de  temps  après  ma  mère, 
en  donnant  le  jour  à  cette  malheureuse 
Julie  que  vous  voyez.  Le  comte,  dévoré 
de  chagrin  ,  fut  bientôt  importuné   du 
monde  et  des  devoirs  qu'il  exige.  Il  ré- 
solut d'j  renoncer,  et  choisit  pour  asile 
une  terre  voisine  de  celle  où  mon  père 
étoit  déjà  retiré. 

»  Mon  père ,  transporté  du  parti  que 
prenoit  son  ami ,  employa  les  sollicitations 
les  plus  pressantes  pour  l'engager  à  venir 


(  ifig) 

s'établir  chez  lui.  Il  y  réussit.  Le  comte 
abandonna  Paris  ,  emmenant  avec  lui  Ju- 
lie ,  encore  au  berceau ,  et  vint  jouir  chez 
mon  père  d'une  vie  libre  et  tranquille.  La 
chasse ,  les  plaisirs  de  la  campagne ,  la 
lecture,  l'étude,  remplissoient  les  jours 
de  ces  deux  amis.  Lorsque  Julie  et  moi 
nous  eûmes  atteint  l'âge  où  nous  pou- 
vions les  entendre,  ils  s'appliquèrent  uni- 
quement du  soin  de  notre  éducation.  Loin 
de  nous  taire  les  choses  que  Ton   croit 
dangereuses  dans  un  âge  tendce,  ils  dé- 
voilèrent à  nos  yeux  le  germe  des  passions, 
nous  en  firent  voir  les  attraits  et  les  dan- 
gers. En  nous  les  montrant  dans  toute  leur 
étendue,  ilstâchoient  de  nous  donner  des 
armes  pour  les  combattre.  Vaine  précau- 
tion !  Leurs  soins  ne  nous  en  ont  pas  ga- 
rantis. Nous  destinant  l'un  à  l'autre,  ils 
ne  s'opposèrent  point  au  penchant  mutuel 
qu'ils  remarquèrent  en  nous.  Ils  cherchè- 
rent au  contraire  à  l'échauffer,  et  sem- 
bloient  partager  lebonheur  de  deux  jeunes 
cœurs  qui  s'aiment  et  qui  peuvent  se  le 
dire  sans  contrainte.  Ils  nous  instruisoient 


(  i;o  ) 

à  goûter  le  charme  de  l'amour,  avec  cette 
délicatesse  qui  en  fait  tout  le  prix.  Désirant 
ardemment  de  nous  voir  unis  l'un  àl'autre, 
ils  n'attendoientque  la  décision  d'un  pro- 
cès que  le  Comte  avoit  pour  les  biens  de  sa 
femme ,  aiîn  de  resserrer  nos  liens  par  des 
nœuds  éternels,  et  pour  satisfaire  l'envie 
que  j'avois  d'entrer  au  service.  Il  y  a  trois 
mois  que  le  Comte,  par  le  gain  de  son 
procès ,  libre  de  m'accorder  Julie  ,  m'an- 
nonça que  bientôt  il  ne  me  resteroit  plus 
de  vœux  à  former.  Ma  joie  fut  d'autant 
plus  vive,  que  je  Vis  Julie  partager  mes 
transports.  Est-il  possible  que ,  si  près  du 
bonheur,  on  ne  puisse  l'atteindre  !  Il  s'é- 
leva, entre  mon  père  et  le  Comte,  une 
contestation  dans  les  arrangemens  d'inté- 
rêts qu'ils  iaisoient  pour  nous.  Ce  ne  fut 
d'abord  qu'une  opinion  différente;  bien- 
tôt l'aigreur  s'en  mêla.  Ils  se  dirent  des 
choses  piquantes:  et  croyant  avoir  d'au- 
tant plus  à  se  plaindre  ,  qu'ils  imaginoient 
èlreendroitd'exigerréciproquementplus 
de  déférence,  ils  se  brouillèrent  toulàfait. 
Jugez  de  ce  que  jedevins,lorsque  mon  père 


(  '7'  ) 
l'avant  appelé,  me  tint  ce  discours  :  «  Le 
»  procédé  du  Comte  est  tellement  outra- 
»  géant,  après  toule  l'amitié  que  je  n'ai 
»  cessé  de  lui  témoigner,  que  je  ne  veux 
»  plus  entendre  parler  de  lui.  Mon  fils ,  il 
»  Tau  t  renoncer  IxJuliej  il  vous  en  coûtera . 
»  peut-être ,  mais  je  le  veux.  A  votre  âge , 
»  on  oublie  sans  peine  une  liaison  de  ce 
»  genre.  Pour  vous  en  faciliter  les  moyens , 
»  j'ai  pris  la  résolution  de  vous  envover  à 
»  Paris,  incessamment.  Je  vous  v  suivrai: 
»  mais  en  attendant ,  vous  serez  reçu  chez 
5)  un  homme  de  mes  amis,  à  qui  je  vous 
»  recommanderai  » 

«Foudroyé  de  cet  arrêt,  je  restai  immo- 
bile, et  je  me  trouvai  dans  la  même  pos- 
ture, long-temps  après  que  mon  père, 
qui  m'avoit  quitté  pour  donner  quelques 
ordres,  m'eut  laissé  seul.  Mon  premier 
soin  lut  de  courir  chez  Julie.  Comme 
j'allois  entrer,  j'entendis  quelqu'un  qui 
parloit  assez  haut.  Je  prêtai  l'oreille  ,  et  je 
reconnus  la  voix  de  son  père,  qui  lui  disoit: 
«  Ma  fille,  je  partage  votre  douleur:  mais 
»  dans  la  circonstance  où  nous  sommes, 


(  !72  ) 
>»  il  ne  me  reste  pas  d'autre  parti.  »Quc 
ques  pas  qu'il  fit  clans  cet  instant,  me  for- 
cèrent de  me  retirer  avec  précipitation , 
dans  la  crainte  qu'il  ne  me  rencontrât  ; 
et  ne  sachant  trop  par  quel  mouvement  je 
redoutois  sa  présence ,  j'allai  me  cacher 
dans  un  lieu  d'où  je  pouvois  tout  voir.  Je 
l'aperçus  qui  sorloit  de  l'appartement  de  sa 
fille ,  et  j'entrai.  Je  trouvai  Julie,  le  visage 
baigné  de  larmes.  Je  me  précipitai  à  ses 
genoux,  je  colaima  bouche  sur  une  de  ses 
mains.  Nous  restâmes  long  -  temps  dan» 
cette  attitude ,  sans  pouvoir  nous  parler. 
Enfin  je  rompis  le  premier  le  silence. — 
C'en  est  donc  fait,  ma  chère  Julie  !  Je  dois 
renoncer  à  vous  !  L'amour  le  plus  tendre  > 
le  bonheur  de  notre  vie  ne  peut  rien  sur 
des  pères  barbares ,  que  désunit  un  vil  in- 
térêt, qui  l'emporte  sur  nous  dans  leur 
cœur.  Que  vais-je  devenir?  Qu'allez-vous 
devenir  vous-même?  Un  seul  instant  dé- 
truit l'espoir  de  tant  d'années ,  et  nous 
livre  à  des  maux  qui  n'auront  point  de 
fin  ! — Vous  pouvez  juger,  me  répondit  Ju- 
lie, par  l'éîat  où  je  suis,  de  ce  qui  se  passe 


(  »7«) 

dans  mon  ame.  Mes  jours  vont  être  con- 
sacrés à  la  douleur  :  je  n'en  puis  avoir 
d'heureux,  puisque  je  ne  suis  plus  à  vous. 
Mon  père  vient  de  m'ôter  tout  espoir;  il 
m'a  déclaré  que,  demain  au  matin ,  il  f'alloit 
partir ,  pour  ne  vous  revoir  jamais.  Ces 
derniers  mots  de  Julie  me  causèrent  un 
désespoir  mêlé  de  fureur.  Non ,  lui  dis-je , 
je  ne  consentirai  point  à  cette  séparation 
cruelle.  Pères  injustes  !  ne  nous  avez-vous 
donné  le  jour,  que  pour  être  nos  tyrans? 
Vos  droits  sont  limités  ;  nous  ne  vous  de- 
vons plus  rien,  dès  l'instant  que  vous  en 
abusez.  Osez  suivre,  ma  chère  Julie,  le 
conseil  que  m'inspirent  ma  tendresse  et 
ma  douleur.  Fuyons  ces  pères  dénaturés; 
allons  sous  un  ciel  plus  tranquille ,  vivre 
l'un  pour  l'autre,  et  jouir  du  bonheur  de 
nous  adorer. 

»Julie  me  parut  effrayée  de  l'état  dans 
lequel  elle  me  voyoit ,  et  du  parti  que  je  lui 
proposois.  Sa  douceur,  sa  timidité,  ses 
principes  combattoient  contre  moi.  Mais 
que  ne  peuvent  point  un  amant  aimé  ten- 
drement, et  l'idée  de  le  perdre  sans  re- 


(  i?i) 
tour?  Je  triomphai  c!e  ses  scrupules  et  de 
SOB  caractère.  Elle  me  promit  de  se  trou- 
ver à  rentrée  de  la  nuit  à  la  porte  du  pare 
que  je  lui  désignai.  Pour  moi,  je  ne  son- 
geai plus  qu'aux  préparatifs  de  notre  fuite. 
J'étoistrop  agité  pour  réfléchir  àses  suites  j 
je  ne  m'occupai  que  de  l'idée  de  posséder 
Julie.  Je  pris  sur  moi  tout  ce  que  je  pus 
d'argent;  j'en  avois  beaucoup  à  ma  dispo- 
sition. Mon  père  m'a  voit  chargé  du  détail 
de  la  dépense  de  sa  maison,  et  de  recevoir 
les  revenus  de  ses  fermiers,  dont  je  lui 
rendois  compte. 

m  A  l'entrée  de  la  nuit ,  je  fus  à  l'écurie 
prendre  un  che'val.  Julie  n'étoit  point  en- 
core au  rendez-vous.  Elle  ne  me  laissa  pas 
long-temps  dans  l'inquiétude.  Je  l'aperçus, 
et  je  sentis  dans  cet  instant  un  tressaille- 
ment de  joie  qu'il  me  seroit  impossible  de 
rendre.  Je  courus  au-devanl  d'elle,  je  la 
serrai  dansmes  bras.  Mais  craignant  d'être 
découvert,  je  me  pressai  de  mouler  à  che- 
val. Je  la  pris  en  croupe,  fit  noua  quittâmes 
des  lieux  autrefois  témoins  de  notre  bon- 
heur, qui  nous  éloient  devenus  un  séjour 
trop  funeste. 


»Nous  marchâmes  toute  la  nuit  avecbeau- 
eoup  de  précipitation.  Au  jour ,  nous  nous 
trouvâmes  dans  une  plaine  ;  comme  je  ne 
savoisoù  j'étois,  etque  j'appréhendois  de 
rencontrer  quelqu'un  qui  pût  nous  recon- 
noître  ou  donner  de  nos  nouvelles ,  je 
proposai  à  Julie  d'aller  nous  reposer  dans 
un  petit  bois  qui  n'étoit  pas  Tort  éloigné, 
et  d'y  attendre  la  nuit.  Elle  y  consent.  La 
nature  y  fut  témoin  de  nos  sermens  et  de 
nos  transports.  Si  vous  avez  jamais  aimé, 
ajouta  le  Marquis  de***,  vous  devez  con- 
noître  la  vivacité  de  ces  instans.  Il  est  aussi 
difficile  de  les  retracer,  que  d'en  perdre  le 
souvenir.  Ce  ne  fut  que  l'approche  de  la 
nuit  qui  nous  tira  du  charme  dans  lequel 
nous  étions  plongés.  Nous  remontâmes  à 
cheval ,  et  nous  suivîmes  le  premier  che- 
min que  nous  trouvâmes.  Jusques-là,  nulle 
réflexion  ne  m'avoit  troublé.  La  nécessité 
de  prendre  un  parti  se  présenta  pourtant 
à  mon  esprit.  Cette  idée  me  fit  envisager 
des  difficultés ,  des  dangers,  et  me  jeta 
dans  l'incertitude  et  l'agitation.  Je  tombai 
dans  une  rêverie  profonde.    Julio  s'en 


(  '76  ) 
aperçut;  elle  me  demanda  ce  que  j'avois* 
J'essayai  en  vain  de  lui  cacher  le  désordre 
de  mon  ame;  il  fallut  lui  montrer  ce  qui 
s'y  passoit,  et  qu'elle  y  lut  l'impression  que 
produisoit  sur  moi  notre  situation.  G'étoit 
hier,  me  dit-elle,  que  nous  devions  con- 
sidérer tous  les  inconvéniens  de  notre  dé- 
marche ;  maintenant  il  n'est  plus  temps. 
Il  ne  nous  reste  qu'un  parti ,  c'est  d'oppo- 
ser un  courage  invincible  aux  événernens 
auxquels  nous  allons   être  exposés.    Ne 
croyez  pas  que  ma  fermeté  vienne  d'aveu- 
glement sur  l'avenir.  Dans  la  résolution 
que  nous  avons  prise,  je  risque  plus  que 
vous.  Vous  avez  suivi  le  mouvement  im- 
pétueux d'une  passion  ,  et  vous   n'aurez 
jamais  que  ce  tort  aux  yeux  du  inonde. 
Mais  moi,  j'ai  sacrifié  tous  les  préjugés, 
jusqu'à  la  timidité  de  mon  âge  et  de  mon 
sexe.  J'ai  trahi  mon  père.  Il  ne  peut  ja- 
mais me  pardonner.  Je  n'ai  donc  de  res- 
source que  vous.  Si  je  vous  avois  soup- 
çonné de  pouvoir  jamais  changer,  certai- 
nement j'aurois  étémaîtressedemoncœur. 
Cependant,  il  y  a  tant  d'exemples  de  l'in- 
constance 


(  *77  ) 
constance  des  hommes,  qu'il  me  seroit  par- 
donnable de  craindre  la  votre.  Je  ne  veux 
point  vous  faire  cet  outrage  ;  au  contraire , 
il  me  paroît  doux  de  vous  avoir  tout  im- 
molé, de  dépendre  uniquement  de  vous. 
Loin  de  me  repentir  de  ce  que  j'ai  fait, 
je  le  ferois  encore.  De  votre  coté,  laites- 
moi  voir  une  constance  égale  à  la  mienne; 
qu'elle  me  prouve  que  je  suis  tout  pour 
vous ,  comme  vous  êtes  tout  pour  moi. Nous 
aurons  certainement  bien  des  traverses  à 
souffrir  ,  mais  elles  nous  deviendront  sup- 
portables, si  nous  cherchons  mutuellement 
à  nous  en  alléger  le  poids.  Un  homme 
comme  vous  ne  peut  embrasser  qu'un  mé- 
tier :  celui  des  armes  est  le  seul  qui  lui 
convienne.  Si  les  raisons  que  nous  avons 
de  nous  cacher,  vous  empêchent  d'occuper 
les  emplois  où  vous  appelle  votre  naissance, 
cherchez  à  vous  distinguer  dans  l'obscu- 
rité de  ceux  où  vous  vous  voyez  réduit. 
De  grands  hommes  ont  commencé  par 
être  soldats  ;  c'est  par  votre  mérite  que 
vous  devez  chercher  à  rentrer  en  grâce 
auprès  de  votre  père ,  à  le  faire  rougir 
Tome  IV.  m 


Ors  ) 

d'avoir  calculé,  quand  il  falloit  sentir.  Je 
ne  vous  abandonnerai  clans  aucune  occa- 
sion. Vous  me  venez  partager  vos  travaux 
et  vos  dangers.  Loin  de  me  plaindre  de 
ma  situation  ,  je  m'estimerai  trop  heureuse 
qu'elle  me  mette  à  portée  de  ne  vous  pas 
perdre  de  vue  un  seul  instant ,  et  de  jouir 
d'un  avantage  dont  les  autres  femmes  sont 
privées.  »  Le  discours  de  Julie ,  cou  tinua  le 
Marquis  de***,  me  pénétra.  Je  ne  pus  re- 
fuser mon  admiration  à  la  noblesse  de  ses 
sentimens*.  Son  courage  ranima  le  mien  , 
et  je  me  déterminai  sur-le-champ  au  parti 
qu'elle  meproposoil,  comme  au  seul  qui 
fût  convenable  dans  les  circonstances  où 
je  me  trou  vois.  D'ailleurs,  il  étoiteonforme 
à  mon  goût.  J'entrai  dans  le  premier  village 
qui  se  rencontra  sur  notre  chemin.  Je  m'in- 
formai de  la  route  qu'il  falloit  tenir  pour 
se  rendre  à  l'armée  qui  venoit  de  s'assem- 
bler, et  que  je  savois  ne  devoir  pas  être 
fort  éloignée. 

»  Nous  prîmes ,  Julie  et  moi ,  des  habits 
de  paysans,  de  crainte  d'être  décèles  par 
les  nôtres,  et  nous  nous  remîmes  en  marche. 


(  A79  ) 
Au  bout  de  quelques  heures ,  nous  ren- 
contrâmes un  soldat  du  régiment  de  M.***, 
votre  neveu.L'ayantquesrionnésurlenom 
de  son  régiment,  je  lui  témoignai  le  désir 
d'y  prendre  parti.  Il  me  parut  transporté 
de  ma  proposition ,  par  la  récompense  qu'il 
se  promet  toit  de  M.  de***,  son  capitaine  , 
en  amenant  un  si  bel  homme  (du  moins 
c'est  ainsi  qu'il  s'en  expliqua).  Je  le  suivis 
au  camp.  Mon  conducteur  me  fit  attendre 
quelques  instans  auprès  d'une  tente,  dans 
laquelle  il  nous  lit  bien  tôt  entrer  Julie  et 
moi.  M.  de***  parut  surpris  en  nous  voyant; 
son  âge  avancé,  sa  figure  qui  portoit  l'em- 
preinte de  ses  vertus  et  de  sa  douceur, 
m'inspirèrent  une    sorte  de  respect  qui 
m'intimida,  dans  le  premier  moment.  M'é- 
tant  remis ,  je  lui  dis  que  mon  intention 
étoit  de  servir  ;  que  je  m'estimois  heureux 
que  le  hasard  m'eût  conduit  à  lui;  que  je 
n'exigeois  aucun  engagement,  ni  d'autre 
traitement  que  celui  d'un  simple  soldat; 
que  la  seule  grâce  que  je  demandois  étoit 
d'avoir  une  tente  à  part,  pour  y  demeurer 
avec  ma  femme ,  dont  l'âge  et  ma  tendresse 

M    2 


(  iSo  ) 
ne  me  permet toient  pas  de  me  séparer. 
Tandis  que  je  parfois,  M.  de***  jctoit  les 
yeux  tour  à  tour  sur  Julie  et  sur  moi.  Par 
les  questions  qu'il  nous  fit,  je  m'aperçus 
qu'il  cherchent  à  pénétrer  qui  nous  pou- 
vions être,  et  qu'il  ne  se  méprenoit  point 
à  nos  habits.  Comme  je  refusois  de  répon- 
dre aux  choses  qu'il  me  demandoit  :«  Mes 
enfans  ,  nous  dit-il ,  je  ne  veux  point  vous 
arracher  un  secret  que  je  ne  prétends  de- 
voir qu'à  votre  confiance.  En  attendant  que 
je  l'aie  gagnée,  soyez  tranquilles.  J'aurai 
pour  vous  toutes  les  attentions  que  vous 
pouvez  désirer,  et  je  vous  procurerai  les 
secours  que  vous  devez  attendre  de  l'inté- 
rêt que  votre  âge  et  votre  extérieur  m'ins- 
pirent. Vous  n'êtes  pas  malheureux  que  le 
sort  vous  ait  confiés  à  moi.  La  beauté  de 
votre  Femme ,  poursuivit-il,  auroit  pu  vous 
exposer  à  bien  des  dangers,  dans  un  camp 
où  règne  une  souveraine  licence.  Je  sau- 
rai vous  en  préserver  ;  ne  craignez  rien.  >» 
»  Alors  il  fit  appeler  un  sergent;  il  lui 
donna  des  ordres  en  conséquence  de  ce 
qu'il  venoitde  nous  promettre.  Depuis  cet 


(  iSi  ) 
instant,  nous  menions  une  vie  tranquille. 
La  protection  de  M.  de***  nous  mettoit  à 
l'abri  des  maux  de  notre  position.  Atten- 
tif à  remplir  mes  devoirs,  je  commen- 
cois  à  jouir  dans  le  régiment  d'une  sorte 
de  considération.  Le  temps  dont  je  pou- 
vois  disposer,  étoit  consacré  tout  entier 
à  Julie.  Inébranlable  dans  sa  constance, 
elle  ne  se  démentoit  dans  aucune  occa- 
sion; elle  me  prévenuit  souvent  dans  les 
travaux   qu'exigeoit  la  misère   de   notre 
condition  actuelle.  Son  courage  suppléoit 
à   ses  forces ,  à  sa  délicatesse.  Contente 
de  vivre  pour  moi,  jamais  aucun  regret 
de  ce   qu'elle   m'a   sacrifié  ,  n'a  troublé 
notre  intelligence.  Si,  quelquefois  ,  je  me 
reprochois  l'état  dans  lequel  je  l'avois  ré- 
duite ,  par  une  peinture  trop  effrayante  des 
maux  que  nous  aurions  soufferts,  si,  soumis 
à  nos  pères ,  nous  eussions  accepté  le  parti 
de  nous  séparer,  elle  s'efforçoit  adroite- 
ment de  me  convaincre  que  notre  sort, 
loin  d'être  fâcheux,  devoit  nous  paroître 
plein  de  charmes.  Elle  employoit  ja  même 
adresse ,  pour  me  prouver  la  nécessité  de 


(  ifii  ) 

ne  me  quitter  jamais,  même  dans  les  oeea- 
sions  périlleuses  ;  die  savoit  enlin  inté- 
resser ma  jalousie  ,  en  me  faisant  envisager 
les  dangers  auxquels  je  la  livrerons ,  en 
na éloignant  du  camp  ,  sans  elle.  Tant  de 
tendresse  et  de  vertu  me  tlonnoient  pour 
Julie  un  respect,  qui,  joint  à  ce  que  m'ins- 
piroit  mon  cœur  ,  me  dictoit  pour  elle 
les  soins  les  plus  empressés.  Ils  étoieni 
toujours  remarques  et  reçus  avec  recon- 
noissance.  jNos  jours  se  passoienl  dans  le 
bonheur;  notre  tendresse  mutuelle  nous 
tenant  lieu  de  ce  que  nous  avions  perdu. 
Mais  des  malheureux  que  le  sort  pour- 
suit, peuvent -ils  jouir  long- temps  de 
quelque  calme  ?  La  perte  de  M.  de***,  que 
la  mort  vient  d'enlever  au  moment  que, 
touché  de  reconnoissance  et  de  ce  qu'il 
iaisoit  journellement  pour  nous,  j'aliois 
me  découvrir  à  lui ,  a  servi  d'annonce  au 
plus  grand  malheur  qui  pût  arriver  à  ma 
chère  Julie.  Il  est  inutile  de  vous  retracer 
la  journée  d'hier.  Il  y  a  trop  de  témoins 
du  coura<re  et  de  l'amour  de  cette  infor- 
tunée  ,  pour  que  le  bruit  n'en  soit  pas 


(  '83) 
venu   jusqu'à  vous.  Elle  a  pénétré  de  la 
même  admiration,  du  même  intérêt,  tous 
ceux  qui  l'ont  vu  pousser  aussi  loin  de? 
vertus  inconnues  à  son  sexe.   Se  peut-il 
qu'un  sort  affreux  en  soit  la  récompense? 
Elle  va  donc  être  privée  d'un  époux,  d'un 
ami  qui  l'adoroil!  Par  ce  qu'elle  a  fait  pour 
lui ,  vous  pouvez  juger  combien  sa  perte 
lui  sera  sensible.  C'est  entre  vos  mains, 
monsieur,  continua  le  Marquis  de***,  que 
je  la  remets.  Je  vous  l'ai  déjà  dit,  la  ré- 
putation dont  vous  jouissez,  me  l'ait  espé- 
rer que  vous  ne  la  démentirez  pas ,  dans 
cette  occasion.  Vous  ne   pouvez  refuser 
votre  secours  à  cette  infortunée.  Qu'elle 
a  de  droits  sur  un  cœur  généreux!  soyez 
son  protecteur  ,  et  promettez- moi    que 
quelque  parti  qu'elle  veuille  prendre ,  vous 
la  servirez  avec  chaleur.  Que  j'emporte  en 
mourant,  la  consolation  d'être  sur  qu'elle 
ne  dépendra  que  d'elle.  Voilà,  monsieur 
ajouta-t-il  en  tirant  de  dessous  son  chevet, 
une  bourse  pleine  d'or,  de  quoi  l'empê- 
cher de  vous  être  à  charge.  » 

Il  vouioit  encore  parler;  mais,  épuisé 


(  i84 

par  tout  ce  qu'il  venoit  de  dire,  la  voix 
lui  manqua  tout-à-coup.  Je  m'aperçus 
d'une  altération  plus  grande  sur  son  visage. 
Comme  je  m'approchois  pour  lui  donner 
du  secours,  il  lit  un  effort  pour  tendre 
la  main  à  Julie  ,  et  toniba  sans  connois- 
sanec.  J'appelai  sur-le-champ  l'officier 
qui  m'allendoit  à  la  porte,  et  je  lui  dis 
d'aller  promp tentent  chercher  le  chirur- 
gien du  régiment.  Ne  doutant  pas  que  le 
Marquis  de***  ne  fût  mort,  je  tournai 
toute  mon  attention  vers  Julie.  Bile  étoit 
restée  debout,  les  yeux  attachés  sur  le 
corps  de  son  amant,  dans  un  morne  dé- 
sespoir. Je  eraignois  l'effet  que  lui  pou  voit 
faire  cet  objet,  et  j'essayai  de  l'en  détour- 
ner. Je  lui  adressai  plusieurs  fois  la  parole, 
sans  en  pouvoir  tirer  un  seul  mot  ;  je 
voulus  la  faire  sortir  d'un  heu  si  funeste; 
mes  efforts  furent  vains.  Elle  resta  dans 
la  même  situation  ,  sans  proférer  une 
parole  ;  et  sans  répandre  une  larme  ,  jus- 
qu'à l'arrivée  du  chirurgien,  qui,  s'étant 
approché  ,  par  mon  ordre,  du  Marquis 
de***,  et  le  prenant  pour  un  simple  soldai 


(  '85  ) 

dit  avec  la  J>riitalité  qu'ils  ont  Irop  sou- 
vent, qu'il  n'éloit  pas  encore  mort.  Puis, 
ayant  tiré  de  sa  poche  un  flacon  de  sel, 
il  le  fit  respirer  au  Marquis  de***,  qui, 
peu  de  temps  après ,  donna  des  signes  de 
vie.Quelqu'intérêt  que  je  prisse  à  son  sort, 
mon  inquiétude  pour  Julie  m'empêchoit 
de  la  perdre  de  vue.  Au  premier  mouve- 
ment de  son  amant,  elle  parut  reprendre 
ses  sens.  Ses  regards  fixes  commencèrent 
à  s'animer,  et  j'aperçus  la  joie  se  répandre 
sur  son  visage ,  à  mesure  qu'il  revenoit  à 
lui.  Je  lui  demandai  s'il  avoit  été  pansé 
soigneusement.  Elle  me  fit  un  détail  de 
la  manière  dont  on  avoit  appliqué  l'ap- 
pareil. Le  chirurgien  connut  aisément 
qu'on  avoit  négligé  toutes  les  choses  né- 
cessaires. J'ordonnai  sur-le-champ  qu'on 
levât  cet  appareil ,  et  je  dis  au  chirurgien 
qu'il  me  répondroit  de  l'événement  de 
cette  blessure.  J'employai  vainement  mes 
sollicitations  pour  engager  Julie  à  n'être 
pas  témoin  d'un  pansement  toujours  dou- 
loureux, en  l'assurant  qu'elle  pou  voit  se 
reposer  sur  moi  des  soins  qu'on  y  appor- 


(  iSO  ) 
teroit.  Je  ne  pus  l'obtenir  d'elle.  Le  clii- 
rurgien  ,  après  avoir  sondé  la  plaie,  nous 
dit  qiie  quoique  la  balle  eût  percé  tout 
au  travers  du  corps ,  comme  dans  son 
trajet,  elle  n'avoit  rien  offensé,  la  bles- 
sure ,  non-seulement  n'éloit  pas  dange- 
reuse, mais  même  que  la  guérison  en 
seroit  prochaine.  Cette  nom  elle  inatten- 
due pensa  coûter  cher  à  Julie.  Le  passage. 
trop  prompt  du  comble  du  désespoir  à 
l'espérance  la  plus  flatteuse,  lui  fit  une 
révolution  qu'elle  ne  put  soutenir.  Je 
m'aperçus  qu'elle  ehangeoit  de  visage  ;  je 
tremblai  de  l'effet  que  l'état  dans  lequel 
elle  étoit,  pouvoit  l'aire  sur  le  Marquis, 
épuisé  déjà  par  la  faiblesse  qu'il  venoit 
d'avoir,  et  par  le  récit  de  son  histoire.  Je 
m'approchai  d'elle,  pour  le  lui  représen- 
ter ,  et  l'engager  à  sortir.  Au  premier 
mot,  elle  me  comprit;  et  cette  mèmeJ/i//e, 
que  peu  d'instans  auparavant  je  ne  pou- 
vois  arrachée  d'auprès  d'un  objet  aussi 
cher-  ,  eut  assez,  de  courage  pour  s'en 
éloigner t  quand  <ll<;  crut  lui  causer  la 
moindre    inquiétude.    L'amour   seul    e^t 


(  '37) 
capable  d'un  aussi  grand  effort  ;  il  la 
soutint  jusqu'au  moment  que ,  hors  de  la 
vue  de  son  amant,  il  lui  sembla  qu'elle 
l'abandon noit.  Ses  genoux  plièrent ,  et  je 
n'eus  que  le  temps  d'avancer  les  bras 
pour  la  soutenir.  Les  secours  que  je  lui 
donnai  la  rappelèrent  bientôt  à  la  vie; 
elle  ne  pouvoit  parler  encore  ,  qu'elle  me 
faisoit  déjà  signe  de  retourner  auprès  du 
Marquis  de***. 

Je  ne  me  rendis  pas  d'abord,  ne  vou- 
lant point  la  laisser  dans  cet  état  de 
défaillance;  mais,  voyant  que  ,  par  mon 
obstination ,  je  lui  devenois  plus  nuisible 
qu'utile  ,  j'obéis.  Je  dis  en  rentrant  à  l'ofii- 
cier,  assez  bas  pour  n'être  pas  entendu, 
d'aller  rejoindre  Julie.  Aussitôt  que  le 
Marquis  me  vit ,  il  me  pria ,  par  un  geste , 
d'approcher,  et  me  proféra  péniblement 
le  nom  de  Julie.  Par  l'inquiétude  que  je 
Jus  dans  ses  yeux,  je  jugeai  de  l'agitation 
de  son  ame  :  je  lui  dis  que  mon  dessein 
étant  de  loter  d'un  lieu  peu  commode  . 
pour  le  faire  transporter  chez  moi ,  Julio 
u'avoit  pas  voulu  s'en  rapporter  à  d'autre 


(  '83  ) 
pour  les  précautions  à  prendre.  Il  me 
i  rut.  On  trompe  aisément  la  tendresse, 
en  la  flattant.  Je  Le  confirmai  dans  cette 
idée,  en  ordonnant  au  chirurgien  de  faire 
construire  un  brancard,  cl  de  prendre 
la  quantité  de  soldats  nécessaire  pour 
exécuter  mon  projet.  Peu  d'inslans  après, 
Julie  rentra.  La  joie  brilloit  dans  ses  re- 
gards; mais  elle  n'en  labsoit  voir  que  ce 
qu'il  falloit  pour  que  le  Marquis  de*** 
lût  entièrement  rassuré  sur  son  état.  Elle 
en  dissimiiloit  l'excès  :  la  crainte  de  lui 
nuire  étoil  le  soin  qui  l'occupoit.  Ils  sont 
maintenant  l'un  et  l'autre  chez  moi.  Quoi- 
que j'aie  été  l'ami  du  père  du  Marquis , 
j'étois  assez  embarrassé  sur  le  parti  que 
je  devois  prendre  pour  servir  ces  deux 
amans.  L'appréhension  de  faire  quelque 
fausse  démarche,  me  faisoit  rejeter  toutes 
celles  qui  me  venoient  à  l'esprit.  Un  évé- 
nement auquel  je  ne  dévots  pas  m'attendre, 
m'a  tiré  d'incertitude.  Peu  de  temps  après 
que  le  Marquis  fui  établi  chez  moi,  je 
reçus  une  lettre  de  son  père,  qui  com- 
mencent par  me  rappeler  notre  ancienne 


(  i8g) 

amitié.  Après  un  détail  succinct  de  la  fuite 
de  son  fils ,  elle  finissent  par  l'expression 
du  désespoir,  d'avoir,  ainsi  que  le  Comte, 
porté  leurs  enfans  à  cette   extrême   ré- 
solution; il  ajoutoit  qu'à  force   de  per- 
quisitions, il  croyoit  avoir  découvert  que 
Julie  et  son  fils  étoient  à  l'armée  ;  qu'il 
me  prioit  de  faire  toutes  les  recherches 
possibles,  pour  m'en  assurer;  que  proba- 
blement je  m'acquilterois  d'autant  plus 
volontiers   de  cette  commission ,   que  si 
je  les  découvrois  ,  il  me  chargeoit  de  leur 
déclarer  que  leur  faute  (étoit  pardonnée; 
que  leurs  pères  desiroient  ardemment  de 
les  revoir,  pour  leur  faire  oublier  leurs 
maux,  à  force  de  tendresse.  Cette  lettre 
qui  me  soulagea,  causa  les  transports  les 
plus  vifs  à  nos  amans.  J'envoyai  sur-le- 
champ  un  courrier  au  père  du  Marquis, 
pour  lui  dire  qu'ils  étoient  chez  moi ,  l'un 
et  l'autre,  sans  autre  détail.  Je  l'invitois 
à  s'y  rendre  le  Comte  et  lui,  pour  me 
donner  le   plaisir  de  les  instruire  moi- 
même  de  ce  qui  était  arrivé  à  leurs  en- 
fans.   Us  ne  tardèrent  pas  à  répondre  à 


(  w  ) 

celle  invitation.  Je  puis  dire  que,  dé  ma 
vie,  je  n'ai  rien  vu  d'aussi  louchant  que 
l'entrevue  de  ces  quatre  personnes.  Leur 
joie,  leur  tendresse  ne  se  sont  pas  rallen- 
ties  un  seul  instant  depuis  deux  jours  qu'ds 
sont  réunis.  Je  prends  partà  leur  bonheur; 
c'en  est  un  que  de  vivre  avec  des  gens 
heureux;  je  ne  compte  pourtant  pas  en 
jouir  long-temps.  La  blessure  du  Marquis 
qui  va  chaque  jour  de  mieux  en  mieux , 
leur  permettra  bien  lot  à  tous  de  reprendre 
le  chemin  de  leurs  terres. 


(>9>  ) 


liERIE. 


J  out  le  monde  sait  que  dans  le  temps 
que  les  fées  habitoient  encore  parmi  les 
hommes,  la  fée  Serpentine  demeuroit  en 
Auvergne ,  et  qu'elle  étoit  liée  d'une  ami- 
tié très-étroite  avec  la  comtesse  de  Flo- 
ransac.  Mais  ce  que  peut-être  beaucoup 
de  gens  ignorent,  c'est  que  la  comtesse, 
après  une  assez  longue  stérilité,  dont  on 
s'affligeoit  autrefois,  accoucha  d'une  fille 
à  laquelle  on  donna  le  nom  de  Rose,  et 
que  la  fée,  pour  témoigner  la  part  qu'elle 
prenoit  à  la  joie  de  son  amie ,  permit  à 
cet  enfant  de  faire  trois  souhaits,  qu'elle 
promit  d'accomplir  ,  à  condition  qu'elle 
en  garderoit  le  secret.  Aussitôt  que  Rose 
put  mettre   quelque  suite  dans  ses  idées , 
elle  souhaita  d'être  belle  ;  et  Serpentine 
rendit  ses   attraits  tellement  accomplis  , 
qu'elle  devint,  en  grandissant,  l'objet  d^ 


C  *92  ) 
L'admiration  de  tous  ceux  qui  la  voyoient , 

et  de  la  jalousie  des  autres  filles  de  son 
âge,  qui,  forcées  de  rendre  justice  à  ses 
charmes,  s'en,  dédommageoient,  en  atta- 
quant son  esprit.  En  effet ,  il  ne  répon- 
doit  pas  aux  g  races  de  sa  figure.  Sa  beauté 
cependant  altiroit  un  grand  nombre  dé 
jeunes  gens  empressés  d'obtenir  sa  main. 
Entre  tous  ceux  qui  se  mirent  sur  les 
rangs,  le  marquis  de  Riancour  fut  pré- 
féré. Transporté  de  son  succès ,  les  pre- 
miers temps  de  son  mariage  furent  mar- 
qués par  la  tendresse  et  les  attentions  qu'il 
avoit  pour  sa  femme;  mais  soumis  à  la  loi 
générale,  il  se  refroidit  bientôt  pour  des 
plaisirs  trop  faciles.  D'autres  objets  eurent 
une  préférence ,  peut-être  injuste,  niais 
vers  laquelle  son  penchant  l'entraînoit. 
L'inconstance  du  mari  sert  ordinairement 
désignai  aux  amans.  Quoique  la  marquise 
de  Riancour  fit  la  même  impression  à  tous 
ceux  qui  la  vo)  oient,  la  présence  obstinée 
d'un  mari  amoureux  est  un  obstacle  fatal 
à  la  vivacité. des  désirs,  qui  ne  s'accrois- 
sent que  par  l'espérance  ;  et  jusqu'au  chan- 
gement 


(•93) 
gement  dé  M.  de  Riancour  ,  sa  femme 
n'avoit  reçu  que  ces  hommages  dûs  à  la 
beauté  ,  et  que  la  galanterie  autorise* 
L'absence  du  mari  fournit  d'heureux  ins- 
tans  qui  furent  saisis  par  plusieurs  per- 
sonnes ,  pour  se  déclarer.  La  marquise  vit 
ses  succès  ,  sans  en  être  touchée.  Son  cœur 
étoit  encore  insensible,  et  son  esprit  trop 
froid,  pour  qu'elle  s'en  dédommageât  par 
la  coquetterie.  Enfin  ce  moment  marqué 
pour  tout  le  monde  arriva  pour  elle. 

Le  chevalier  de  Franville  lui  parut  ai- 
mable. Les  émotions  sont  d'autant  plus 
vives,  que  l'ame  qui  les  éprouve  a  résisté 
plus  long-temps.  Madame  de  Riancour  en 
fut  la  preuve.  Le  chevalier  ne  fut  pas 
long-temps  à  connoître  son  triomphe  j 
mais  il  reconnut  que,  si  la  première  pas* 
sion  se  trahit  aisément,  elle  ne  surmonte 
qu'avec  la  plus  grande  difficulté  les  pré- 
jugés. Ce  ne  fut  qu'après  beaucoup  de 
temps  qu'il  fut  parfaitement  heureux.- 

Enchanté  de  son  bonheur ,  il  en  jouit 
pendant  six  mois,  sans  mélange.  Au  bout 
de  ce  terme,  les  premiers  traits  émoussés 

Tome  IV.  * 


(  igi  ) 

lui  laissèrent  voir  madame  de  Rianeour, 
d'un  œil  moins  prévenu.  Une  conversation 
languissante  avoitpris  la  place  du  langage 
animé  de  la  tendresse  ;  et  son  amour- 
propre  ,  qui  dans  les  commencemens  étoit 
flatté,  crut  avoir  à  souffrir  des  ridicules 
que  le  peu  d'esprit  de  la  marquise  lui 
donnoit  dans  le  monde.  On  s'enflamme 
très-vîte  pour  un  objet  plein  de  charmes; 
mais  on  ne  s'attache  point  à  celle  qui 
n'est  que  belle.  Insensiblement  le  bon 
procédé,  l'habitude,  furent  les  seuls  mo- 
tifs qui  ramenèrent  le  chevalier  chez  ma- 
dame de  Riancour.  La  moindre  araire, 
le  devoir  le  plus  léger  étoient  saisis  avec 
empressement ,  pour  s'éloigner  ;  on  rete- 
noit  avec  instance  jusqu'aux  ennuyeux , 
pour  se  sauver  de  l'ennui  d'être  ensemble. 
Enfin  loutannoncoitun  changement  dont 
la  marquise  s'aperçut  bientôt.  Les  femmes 
sont  toujours  pénétrantes  pour  leurs  in- 
térêts ,  et  sur -tout  pour  celui  de  leur 
cœur  :  rien  n'égale  leur  adresse  pour  con- 
server leurs  amans,  quand  elles  les  aiment 
autant  que  madame  de  iliancour  aimoit 


(  '95) 
le  chevalier.  D'ailleurs,  comme  toutes  leurs 
Conversations,  quand  elles  sont^ntre  elles, 
roulent  sur  le  sentiment,  elles  font  de  l'a- 
mour une  élude,  une  science,  où  les  plus 
éclairées  instruisent  les  autres. 

Madame  dcRiancour  savoit  que  ce  n'est 
ni  par  les  reproches ,  ni  même  par  les  at- 
tentions, qu'on  rend  à  la  tendresse  une 
vivacité  qu'elle  n'a  plus,  et  que  pour  for- 
mer une  chaîne  nouvelle,  il  faut  un  attrait 
nouveau.  Elle  chercha  donc  dans  les  goûts 
du  chevalier  ce  qui  pourroit  le  lui  rendre. 
Elle  avoit  remarqué  qu'il  étoit  épris  des 
talens  ;  elle  en  souhaita.  La  fée ,  fidelle  à 
sa  parole ,  les  lui  donna  tous.  Elle  fut 
empressée ,  comme  il  est  aisé  de  le  juger , 
de  les  montrer  à  son  amant,  et  se  fit  un 
mérite  de  les  avoir  cachés  si  long-temps. 
plie  les  avoit  réservés ,  lui  dit-elle,  comme 
un  autre  moven  de  lui  plaire,  lorsque  sa 
première  ardeur  seroit  éteinte.  Le  che- 
valier,  surpris,  enchanté,  reprit  bientôt 
son  amour  ,  son  assiduité.  La  marquise 
remplissoit  ses  journées  d'agrémens  et  de 
délices  ;  elle  quittait  le  clavecin  pour  pren- 

ff    2 


(  >9<3) 
cîre  le  crayon  ,  et  le  crayon ,  pour  former 
des  pas,  ou  l'aire  entendre  une  Voix  bril- 
lante et  conduite  avec  goût.  Quelquefois, 
répétant  des  scènes  qui  plaisoient  à  son 
amant,  elle  ajoutoità  toute  l'adresse  de  son 
jeu,  l'illusion  de  se  représenter  l'objet  de 
sa  tendresse  dans  les  situations  les  plus 
malheureuses  ;  elle  faisoit  alors  au  che- 
valier des  applications  ingénieuses  et  tou- 
chantes. Quelquefois,   elle  rendôit  avec 
finesse  et  gaieté  ce  que  la  comédie  pouvoit 
lui  fournir  d'agréable.  En  un  mot,  ména- 
geant avec  art  les  différens  talens  qu'elle 
devoit  à  Serpentine,  elle  occupoit,  «Ile 
amusoit  le  chevalier;  elle  excitoitdes  sen- 
timens  qui  se  succédoient  sans  se  détruire. 
Si  madame  de  Riancour  eût  employé 
ce  charme  avec  plus  de  ménagement,  ou 
du  moins  qu'elle  eût  eu  dans  son  esprit 
des  ressources  pour  le  remplacer,  il  au- 
roit  duré  plus  long-temps;  mais  il  en  est 
des  talens  comme  de  tout  le  reste.  Res- 
serrés dans  des  limites  que  la  jouissance 
fait  bientôt  sentir  à  notre  inconstance  , 
nous  nous  fatiguons  facilement  de  la  mo- 


(  197  ) 
notonie  que  nous  rencontrons  dans  un 
cercle  d'où  nous  ne  sortons  point.  Le 
chevalier  l'éprouva.  L'impression  des 
agrémens  de  sa  maîtresse  fit  place  à  l'en- 
nui de  lui  voir  toujours  les  mêmes.  Il 
retomba  dans  la  langueur,  et  de  la  lan- 
gueur, dans  les  distractions.  Madame  de 
Riancour  en  fut  au  désespoir.  Elle  cher- 
chent en  vain  à  trouver  une  nouvelle  façon 
de  fixer  son  amant;  elle  ne  savoit  pas  que 
l'esprit  étoit  la  seule  qui  fut  sûre  ,  et  que 
le  manque  d'esprit  est  un  défaut  que  nous 
ignorons  toujours.  Notre  amour-propre 
nous  trompe  encore  plus  sur  cet  objet, 
que  sur  tous  les  autres  ;  et  nos  amis  ne 
nous  éclairent  point  sur  des  choses  qui 
sont  sans  remède. 

L'amour  ,  capable  de  tout  ,  vint  au 
secours  de  la  marquise.  Elle  remarqua 
que  le  chevalier  étoit  assidu  chez  ma- 
dame de  Rilliac ,  qui ,  par  sa  figure ,  n'a- 
voit  aucun  droit  de  plaire,  mais  dont  la 
société  l'attiroit ,  par  les  grâces^de  l'esprit. 
«  Peut-être ,  se  dit-elle ,  n'en  ai-je  point 
assez,. pour  remplir  vis-à-vis  du  chevalier 
les  instans   qui  n'appartiennent  point  à 


(  >9'î  ) 
la  tendresse.  Il  me  reste  encore  un  sou- 
hait à  faire  ;  qu'il  soit  formé  pour  en- 
chaîner mon  amant.  »  Elle  ne  fit  seulement 
pas  la  réflexion  cpi'elle  se  privoit  à  jamais 
du  secours  de  la  fée  ;  qu'il  se  pourroit 
rencontrer  des  occasions  dans  le  cours  de 
sa  vie  ,  où  peut-être  elle  se  repentiroit 
de  sa  promptitude  ,  et  d'avoir  épuisé  les 
bontés  de  Serpentine.  Quand  on  aime , 
prévoit-on  d'autre  malheur  que  celui  de 
perdre  ce  qui  nous  rend  heureux?  Ma- 
dame de  Riancour  souhaita  d'avoir  de 
l'esprit,  et  ses  vœux  furent  comblés,  avec 
la  même  profusion  que  les  deux  premières 
fois. 

Le  chevalier  ne  s'aperçut  que  par  gra- 
dation ,  de  son  changement  ;  ce  n'est  que 
par  l'usage  qu'on  découvre  les  nuances 
de  l'esprit.  Ce  dernier  bienfait  donnoit 
aux  charmes  de  la  marquise  une  variété 
piquante  ,  un  attrait  de  tous  les  momens, 
qui  lui  ramena  son  amant  pour  toujours. 

M.   de   Riancour  étant  mort,  le  che- 
valier épousa  son  aimable  veuve;  et  de- 
venant son  mari ,  ne  cessa  jamais  d'être 
'unant. 


(  1(J9  ) 

SOCRATE     ET     GASSENDI. 

Dialogue  platonicien. 


G 


ASSESDI. 


Uivin  Socrate  ,  qui  fîtes  honneur  à 
l'humanité ,  depuis  votre  mort  les  hommes 
sont  devenus  si  corrompus,  qu'ils  ne  peu- 
vent se  persuader  que  votre  ame  se  soit 
portée  d'elle-même  aux  efforts  de  vertu 
dont  elle  a  donné  tant  de  preuves.  Ils  se 
sont  figurés  qu'un  génie  ou  démon  vous 
suggéroit  ces  grandes  choses  ,  que  les 
seules  lumières  de  votre  raison  et  votre 
^énie  tous  ont  fait  exécuter  tant  de  fois. 

S  o  c  R  A  t  É. 

Ils  n'avancent  que  ce  que  je  leur  avois 
dit  moi  -  même.  'J'ai  souvent  entretenu 
Platon  du  génie  familier  qui  me  servoit 
de  guide.   Je  le  consultois ,  non  sur  ce 


(    200    ) 

que  je  devois  faire,  mais  sur  ce  que  je  de- 
vais éviter. 

Gassendi. 

Vous  vouliez  sans  doute  inspirer  aux 
hommes  un  plus  grand  respect  pour  les 
leçons  de  sagesse  que  vous  leur  donniez  ; 
pour  les  faire  recevoir  à  des  hommes 
pervers ,  vous  disiez  qu'elles  étoient  éma- 
nées de  la  Divinité. 


So 


C   R   A   T   E. 


Non.  C'étoit  la  vérité  que  je  leur  di- 
sois.  Mais  pourquoi  vous  surprend-elle  ? 
Les  simulacres  des  poètes  sont-ils  autre 
chose  que  des  êtres  au  dessus  de  nous  ? 

G  a  s  s  v.  N  D  i, 

Ce  sont  des  émanations  fantastiques 
auxquelles  on  n'a  jamais  accordé  les  qua- 
lités des  êtres  animés. 

$  o  c  R  A  T  E. 

Dites  que  ce  sont  des  chimères.  En 
effet,  Epicure,  votre  maître,  limite  beau- 
coup l'étendue  des  êtres  cxistans ,  et  le 


(    201    ) 

Tidc  qu'il  adopte  rompt  trop  la  grada- 
tion des  choses  créées. 

Gassendi. 

Je  ne  défendrai  pas  dans  ce  moment,  un 
système  que  j'ai  moi-même  combattu  en 
partie ,  et  que  Lucrèce  n'a  fait  que  dévelop- 
per, d'après  Epicure  etDémocrite.  Je  dirai 
cependant  que  le  vide  n'en  fait  pas  la  base 
principale  ;  ce  sont  les  atomes ,  et  sur- 
tout leur  nature  et  leurs  diverses  qualités. 
Il  faut  peut-être  les  adopter ,  si  l'on  veut 
remonter  aux  principes  des  choses.  Mais 
parlons  du  génie  familier  'qui  vous  ac- 
conipagnoit.  Dites-nous  quelle  est  la  na- 
ture de  ces  démons  ou  génies  ;  et ,  pour 
me  servir  de  l'expression  d'Homère ,  sont- 
ce  des  dieux  ou  des  héros  nageans  dans 
l'espace  immense  des  airs  ,  et  qui  sont 
médiateurs  entre  le  ciel  et  la  terre  ? 

S  O  C  R  A  T   E. 

Leur  substance  est  indivisible  ,  inca- 
pable de  sécheresse  et  de  liquéfaction  ; 
elle  n'est  point  formée  de  chair  ni  de 
nerfs,  d'os  ni  de  sang.  Tout  dans  la  na- 


(    202     ) 

ture  se  compose  de  passible  et  d'impas- 
sible, de  mortel  et  d'immortel,  de  sen- 
sible et  d'insensible  ,  d'animé  et  d'ina- 
nimé, ou,  pour  joindre  ces  contraires,  la 
nature  a  fait  des  connexions,  et  par  leur 
moyen,  tout  circule,  tout  suit  l'intention 
duS  ouverain  Moteur  des  choses. 

Gassendi. 

Comme  dans  un  concert  les  sons  aigus 
et  les  sons  graves  s'unissent  par  le  moyen 
des  parties  médiantes. 

S  O  C  R  A  T  E. 
,   .    ,        i  . 

Précisément.    Otez   ces  liaisons  ,  vous 

otcrez  à  l'univers  sa  circulation,  et  l'har- 
monie sera  détruite. 

Gassendi. 

S'il  en  étoit  autrement,  tout  se  feroit 
par  saccade ,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi , 
et  l'on  ne  verroit  pas  la  raison  suffisante 
des  causes  et  des  effets. 

S  o  c  r.  A  T  E. 

La  gradation  et  la  dégradation  des  êtres 
est  donc  une  vérité  métaphysique  ,  sans 


(    20."    ) 

quoi  la  grande  chaîne  qui  lie  les  choses 
seroit  interrompue  ;  pour  la  reprendre  , 
il  faudroit  un  nouvel  acte  de  création ,  ce 
qui  présenté  une  contradiction.  Quel  sera 
le  premier  anneau  de  cette  chaîne? 

Gassendi. 

Dieu  seul  peut  l'être ,  lui  dont  l'élé- 
vation est  infinie. 

S  o  c  R  A  T  E. 

Sans  doute  ;  mais  ne  pensez  pas  que 
l'homme  soit  le  second.  Des  êtres  innom- 
brables remplissent  cet  intervalle  immense; 
autrement  la  création  seroit  imparfaite. 
Dans  la  sphère  des  êtres  dépendans,  les 
premiers  tiennent  à  Dieu  parleur  immor- 
talité ,  par  leur  essence  ;  ils  se  commu- 
niquent à  d'autres  êtres  ,  se  tenant  du 
fbible  au  fort  ;  les  derniers ,  après  une 
dégradation  infinie,  nous  tiennent  parla 
passibilité. 

Gassendi. 

Quelle  preuve  en  avez-vous? 

S   O  C  R  A    T    E. 

Jia  création ,  soit  pleine  et  non  inter- 


(    204    ) 

rompue;  la  simple  analogie  nous  fait  en- 
trevoir celte  grande  vérité.  Descendez  du 
chaînon  que  vous  occupez ,  et  vous  aper- 
cevrez celle  chaîne  continue  des  êlres.  Les 
brutes  privées  de  raison  tiennent  aux  hom- 
mes par  la  sensibilité,  aux  plantes  par  l'a- 
nimabilité;  les  plantes  qui  tiennent  aux 
animaux  tiennent  aux  végétaux  par  la  nu- 
trition et  par  l'accroissement.  Mais  ne 
crojez  point  que  ce  soient-là  les  seules 
nuances  et  les  uniques  dégradations  qui 
lien  t  ces  dilFérens  êtres  :  des  milliers  d'êtres 
inlermédiahjMtles  séparent  sans  doute. 

Gassendi. 

Quel  microscope  les  fera  découvrir , 
et  sur-tout  le  rang  et  l'essence  des  êtres 
supérieurs  à  nous?  Ce  doit  être  cepen- 
dant par  leurs  qualités  qu'ils  peuvent  ser- 
vir d'êtres  intermédiaires  entre  Dieu  et  les 
hommes. 

S   O    C   R   A    T    E. 

Certainement  l'Etre  suprême  est  immor- 
tel; et  par  sa  propre  substance,  il  est  im- 
passible. Les  esprils  qui  l'approchent  sont 
immortels;  mais  ils  ne  le  sont  que  par 


(  ao5  ) 
sa  propre  volonté.  Ils  sont  passibles  par 
la  nature  de  leur  être  ;  par  leur  passihilité , 
ils  touchent  à  la  nature  humaine  ,  et  par 
leur  immortalité  ,  communiquent  avec 
l'Etre  suprême. 

Gassendi. 

Ainsi  le  feu  ne  peut  se  mêler  avec 
l'eau;  mais  l'air  tenant  ces  deux  élémens  , 
facilite  leur  jonction  ;  et  c'est  ainsi  que 
les  élémens  qui  semblent  se  combattre 
sans  cesse,  se  mêlent,  et  par  leur  trans- 
mutation continuelle  ,  opèrent  toutes 
choses. 

S  o  c  R  A  T  E. 

C'est  presque  ensuivant  le  même  ordre, 
que  la  Souveraine  Intelligence  se  com- 
munique aux  esprits  qu'elle  a  doués  de 
l'immortalité.  Ces  esprits  se  rapprochent 
des  hommes  par  leur  égale  passibilité  ;  la 
sensibilité  réunit  les  hommes  et  les  brutes  ; 
celles  -  ci  se  rapprochent ,  à  leur  tour  , 
des  plantes,  par  l'animation  qui  leur  est 
commune. 


(  2o6  ) 

Gassendi. 

Le  polipe  ,  qui  semble  lier  le  règne 
animal  et  le  végétal ,  est  une  preuve  de 
ce  que  vous  avance/. 

S   O    C  R   A    T   E. 

Il  peut  en  donner  quelque  idée  ;  mais 
les  dernières  limites  d'un  règne  ne  nous 
seront  jamais  connues  :  elles  ne  peuvent 
être  aperçues  que  par  celui  dont  tous  les 
êtres  émanent.  J'ai  voulu  vous  apprendre, 
et  j'ai  su  par  ma  propre  expérience,  qu'il 
y  a  nécessairement  des  êtres  intermé- 
diaires qui  lient  toutes  choses ,  qui  rap- 
prochent la  majesté  divine  de  la  foiblesse 
de  l'homme  ;  mais  il  n'appartient  qu'à 
Dieu  de  connoître  leur  nombre,  de  mar- 
quer leurs  limites ,  de  dire  précisément 
ce  qu'ils  sont.  Ces  connoissances,  et  tant 
d'autres  ,  restent  cachées  dans  les  secreU 
de  la  Providence. 


(  207  ) 

A    L    O    N    Z    O. 

Alonzo,  à  vingt-cinq  ans ,  comman- 
doit  déjà  les  armées  espagnoles  dans  la 
dernière  guerre  qu'ils  eurent  contre  les 
Maures.  La  jeunesse,  la  naissance,  la  va- 
leur, les  grâces,  faisoient  de  ce  jeune 
prince  un  héros ,  et  ses  vertus  en  faisoient 
un  grand  homme.  Sensible  à  l'amitié  , 
Alonzo  ressentoit  pour  Carlos  la  plus  vive 
tendresse ,  et  Carlos  l'aimoit  passionné- 
ment. L'amour  extrême  qu'il  avoit  pour 
Léonore,  fille  d'Alvarès,  ne  faisoit  que 
disposer  davantage  son  cœur  à  cette  sen- 
sibilité délicieuse  dont  l'amité  profite  dans 
les  âmes  vertueuses.  Alonzo  n'en  étoit  que 
plus  aimé. 

Ces  deux  amis  partirent  ensemble  pour 
l'Afrique.  Ils  parurent  comme  deux  astres 
tutélaires ,  à  la  tête  des  bandes  espagnoles. 
Alonzo  ne  pouvant  partager  le  titre  de 
général  avec  Carlos ,  en  parlageoit  toute 


(  2o8  ) 
l'autorité;  leurs  ordres  étoient  également 
respectés.  Des  armées  conduites  par  de 
tels  chefs  ne  marchoient  jamais  que  pour 
vaincre.  Enfin ,  arriva  cette  mémorable 
journée  d'Oran ,  qui  décida  du  destin  des 
Maures,  et  mit  fin  à  la  guerre  d'Afrique. 

Personne  n'ignore  les  cruautés  qui  sui- 
virent celle  sanglante  bataille.  Le  sang 
eoula  par-tout.  La  famille  royale  fut  dé- 
truite. Zanga,  jeune  homme  de  dix-huit 
ans ,  resta  seul.  Il  avoit  vu  son  père  et  ses 
frères  égorgés  ,  ses  sœurs  déshonorées  , 
son  pays  ravagé  ,  ses  palais  réduits  en 
cendres  ;  lui-même  étoit  dans  l'esclavage, 
accablé  de  mépris ,  le  jouet  des  plus  vils 
soldats. 

Alonzo  ignoroit  que  ce  prince  fût  en 
son  pouvoir.  Dès  qu'il  le  sut,  il  alla  lui- 
même  le  dégager  des  fers ,  et  Zanga  fut 
traité  avec  le  respect  dû  à  sa  naissance 
et  à  ses  malheurs  ;  mais  la  férocité  et  l'or- 
gueil de  ce  jeune  Africain  i'aisoient  tom- 
ber sur  Alonzo  seul  la  haine  et  l'indi- 
gnation que  lui  causoient  les  barbaries 
dont  il  venoit  d'être  la  victime. 

Cett* 


(  209  ) 
Cette  grande  victoire  qui  remplissoit 
l'armée  de  joie,  coùtoit  bien  des  larmes 
à  Alonzo.  Il  l'achetoit  du  sang-  de  son  ami. 
Carlos,  pour  décider  la  victoire,  s'étoit 
trop  exposé.  Il  avoit  été  blessé  et  pris. 
On  ignoroitson  sort,  et  cette  incertitude 
accabloit  Alonzo  de  douleur.  Enfin  ,  du 
fond  de  sa  prison,  Carlos  écrivit  à  son 
ami.  Dix  mille  Maures  furent  aussitôt  le 
prix  de  sa  rançon.  Carlos  libre  se  fit  trans- 
porter à  Oran. 

Qui  peut  peindre  le  moment  où  ces 
deux  amis  se  revirent  !  Alonzo  ne  quittoit 
pas  Carlos ,  dont  les  blessures  n'étoient 
pas  mortelles.  Ils  espéroient  même  bien- 
tôt partir  ensemble  pour  retourner  en 
Espagne ,  lorsqu' Alonzo  reçut  ordre  de 
la  Cour  de  se  rendre  sur-le-champ  à  Ma- 
drid. Il  se  vit  contraint  de  quitter  son 
ami.  Leurs  adieux  ne  furent  prononcés, 
qu'en  versant  un  torrent  de  larmes.  Il 
sembloit  que  ces  deux  amis  se  quittoient 
pour  ne  plus  se  revoir.  Carlos,  en  l'em- 
brassant, lui  dit  :  «  Allez  jouir  des  hon- 
»  neurs  qui  vous  attendent  :  je  ne  vous 
Tom&  IF,  o 


(  21°  ) 

»  les  envie  point,  vous  le  savez.  Je  ne 
»  regrette  que  Léonore;  voyez-là  :  veillez 
»  sur  son  cœur.  Je  vous  confie  ce  que 
»  j'ai  de  plus  cher  dans  le  monde.  >» 
Carlos,  en  achevant  ces  mots,  embrassa 
encore  une  fois  son  ami ,  et  Alonzo  partit 
pour  l'Espagne ,  emmenant  avec  luiZanga, 
dont  il  s'efforçoit  d'adoucir  les  malheurs. 

Alonzo  se  rendit  à  Madrid.  Avant  que 
de  voir  le  roi,  il  vola  où  l'amitié  l'ap- 
peloit  :  il  alla  chez  Léonore,  chez  cette 
amante  de  Carlos ,  dont  il  avoit  parlé  tant 
de  fois,  et  que  jamais  il  n'avoit  vue.  Son 
goût  pour  la  chasse ,  pour  les  lettres ,  son 
caractère  un  peu  sauvage  ,  peut-être  sa 
timidité  naturelle,  et  la  tournure  de  son 
esprit ,  l'avoient  éloigné  du  commerce  des 
femmes  ,  auprès  desquelles  il  étoit  tou- 
jours embarrassé.  D'ailleurs  ,  >  Léonore 
vivoit  fort  retirée ,  chez  un  père  avare, 
ambitieux.  Alvarès  reçut  Alonzo  comme 
le  héros  de  l'Espagne ,  et  comme  l'ami  de 
celui  à  qui  il  destinoit  sa  fille. 

Alonzo  voyoit  tous  les  jours  Léonore. 
il  ne  cessoit  de  lui  parier  de  l'amour  de 


(  »"  ) 

Carlos.  La  modestie ,  la  douceur,  l'esprit , 
l'ame  de  Léonore  enchantoient  Alonzo. 
Que  son  ami  lui  parut  heureux!  Il  trou- 
voit  un  charme  inexprimable  à  parler  de 
Carlos,  avec  une  personne  si  belle.  C'étoit 
pour  ce  jeune  héros  un  plaisir  inconnu. 
Il  avoit ,  jusqu'à  ce  moment,  vu  les  femmes 
sans  trouble  et  presque  sans  plaisir  ;  il 
ignoroit  que  leurs  plus  grands  avantages 
sont  dans  notre  ame.  Carlos  n'avoit  jamais 
aimé,  mais  il  avoit  trop  de  vertus  pour 
n'avoir  pas  un  cœur  tendre.  Alonzo ,  pour 
intéresser  le  cœur  de  Léonore,  ne  se  bor- 
noit  plus  à  lui  peindre  l'amour  de  son 
ami  ;  il  cherchoit  à  l'intéresser  par  des 
réflexions  tendres,  et,  par  ces  réflexions, 
il  détournoit  sur  lui-même  des  mouve- 
mens  qu'il  ne  vouloit  exciter  qu'en  faveur 
de  Carlos.  Bientôt  il  l'entretint  moins  de 
son  amant  ;  il  ne  lui  parla  presque  plus 
que  d'elle.  Il  aimoit  Léonore  ;  il  l'aimoit 
éperduement,  et  ne  se  l'étoit  pas  encore 
avoué.  Mais  Léonore  le  savoit  depuis 
long -temps.  Dès  qu'il  s'aperçut  de  sa 
passion ,  sa  conduite  changea.  Son  carac* 

o  2 


(J12   ) 

tère  ,  ses  discours  ne  furent  plus  les 
mêmes;  mais  il  ne  changea  que  la  manière 
d'exprimer  son  amour.  Il  eut  beau  pa- 
roitre  sombre,  distrait,  fantasque,  mé- 
lancolique; ces  dehors  devinrent  d'autres 
moyens  de  se  faire  aimer.  Son  désordre, 
ses  reproches ,  son  humeur ,  son  silence 
disoient  à  Léonore  ce  que  ses  attentions, 
sa  douceur ,  ses  grâces  avoient  déjà  dit. 
Cependant  Léonore  n'avoit  pas  encore 
entendu  le  mot  j'aime.  Alonzo  ne  l'avoit 
pas  encore  prononcé.  Il  avoit  porté  ses 
regards  jusqu'au  fond  de  son  propre  cœur; 
Il  y  voyoit  l'amour  dont  il  étoit  consumé; 
mais  sûr  de  sa  vertu ,  d  se  vit  à  plaindre , 
et  non  pas  criminel.  Il  voulut  fuir,  mais 
il  se  reprocha  sur-le-champ  cette  idée 
comme  une  foiblesse  et  comme  une  tra- 
hison envers  son  ami. 

Superbe  î  qui  se  croit  assez  fort  pour 
combattre  l'amour  et  les  femmes  !  qui,  dé- 
voré d'une  passion  effrénée,  pouvoit  en 
méconnoître  l'empire  redoutable  ! 

Alonzo  continua  de  voir  tous  les  jours 
Léonore.  Que  de  vertus  ne  reconnut-il 


(  »i3) 
pas  dans  son  ame  !  que  de  sensibilité  î 
que  d'agrémens  !  quels  charmes  ne  dé- 
couvrit-il pas  dans  son  esprit!  Il  ne  s'é- 
loignoit  d'elle ,  que  pour  en  parler  avec 
Zanga  qui  flattoit  sa  passion.  Zanga  , 
dont  il  avoit  immolé  le  père ,  les  frères  , 
et  les  sujets,  avoit  alors  toute  sa  confiance. 
Alonzo  passa  plusieurs  mois  ainsi ,  se 
nourrissant  d'un  amour  qu'il  détestoit, 
et  qu'il  eroyoit  toujours  vaincre.  Mais 
lorsqu'il  apprit  que  Carlos  revenoit,  toute 
l'horreur  de  son  état  s'offrit  alors  à  sa 
vue.  H  cessa  de  s'aveugler.  Il  réfléchit; 
il  frémit;  il  appela  vainement  cette  vertu 
qui  jamais  ne  l' avoit  abandonné  ;  elle  lui 
dit  de  fuir.  Résolu  de  faire  ce  grand  sa- 
crifice, il  ne  put  se  refuser  la  triste  sa- 
tisfaction d'instruire  Léonore  des  motifs 
qui  déterminoient  sa  fuite.  Il  fut  long- 
temps devant  elle,  sans  prononcer  un  seul 
mot.  Enfin ,  il  lui  fit  la  peinture  la  plus 
touchante  de  son  amour,  des  peines  et 
des  tourmens  qu'il  éprouvoit.  «  Le  vain- 
»  queur  de  l'Afrique  m'étonne,  lui  dit 
»  Léonore.   Je   croyois    que   les  peines 


(    214) 

»  étoient  le  partage  de  ceux  qu'il  avoit 
»  soumis.  Votre  amour  est  un  crime;  il 
»  trahit  l'amitié.  —  Cruelle  ,  dit  alors 
«  Alonzo,  rendez  grâce  à  ce  crime!  seul, 
»  il  excuse  votre  inhumanité.  Si  je  n'of- 
j>  fensois  pas  la  terre  et  les  cieux,  oseriez- 
»  vous  ainsi  m'accabler  de  votre  mépris  ? 
»  O  Léonore,  continua -t -il,  Léonore  ! 
»  qu'ai- je  donc  fait?  Pour  servir  mon 
»  ami,  je  vous  ai  vue  ,  j'ai  parlé  pour 
»  Carlos  ;  je  ne  cherchois  que  votre  es- 
»  time.  Bientôt  je  vous  aimai.  J'ai  sou- 
»  pire  long-temps;  aujourd'hui,  je  meurs. 
i>  N'êtes-vous  pas  vengée  ,  Léonore ,  par 
»  les  tourmens  que  je  souffre  ?  —  Je 
»  pourrois  l'être  ,  répondit-elle,  si  vous 
5>  souffriez  seul.  — Eh  !  qui  souffre  avec 
»  moi-,  s'écria  vivement  Alonzo  ?  —  Jouis- 
»  sez  de  votre  ignorance,  et  laissez-moi 
»  fuir,  dit  Léonore,  en  voulant  s'éloi- 
»  gner,  —  Vous  pleurez ,  s'écria  Alonzo  : 
»  ô  ciel  !    vous  pleurez  !  D'où  naissent 

»  vos  pleurs  ?   dites  ,  parlez qui 

»  fait  couler  vos  larmes  ?  —  Je  ne  sais , 
n  dit  Léonore,  fuyez,  laissez-moi , fuyez.  >« 


(  "5) 
Alonzo  ,  troublé ,  se  jeta  aux  pieds  de 
Léonore.  Il  sut  arracher  de  son  cœur  le 
secret  qu'il  desiroit,  et  qu'il  craignoit 
tant  d'y  trouver.  Il  lut  dans  son  ame;  il 
y  lut  qu'il  avoit  inspiré  la  plus  vive  ten- 
dresse, et  qu'il  étoit  adoré  de  celle  qu'il 
aimoit  ;  mais  il  vit  aussi  l'horreur  de  cette 
passion  fatale. 

Léonore  lui  fit  l'aveu  que  son  cœur 
n'avoit  jamais  rien  senti  pour  son  ami  ; 
qu'elle  n'avoit  fait  qu'obéir  à  son  père, 
en  écoutant  Carlos  ;  mais  qu'Alvarès  , 
voyant  combien  ce  mariage  l'affligeoit , 
instruit  d'ailleurs  que  la  fortune  de  Car- 
los étoit  détruite,  se  déterminoit  à  rompre 
ce  mariage  ,  ou  plutôt  attendoit ,  pour  se 
décider  ,  les  conseils  que  lui  donneroit 
Alonzo.  Celui-ci  frémit  ;  il  vit  l'horreur 
de  sa  situation.  Il  alloit  prononcer  le 
supplice  de  son  ami  ou  le  sien ,  et  dans 
quel  moment!  dans  l'instant  où  la  for- 
tune accabloit  Carlos  de  ses  plus  cruels 
revers  !  Un  silence  mortel  fit  connoître  à 
Léonore  l'agitation,  de  son  ame.  «  Vous 
»  tremblez,  lui  dit-elle Ah!  c'est 


(216) 

»  pour  moi,  sans  doule!  Mais  enfin  ré- 
3i  pondez.  Mon  père  a  remis  son  pouvoir 
»  en  vos  mains.  —  Hélas  !  dit  Alonzo  , 
«  j'ai  donc  le  pouvoir  d'assassiner  mon 
s»  ami  !  —  Non  ,  lui  répliqua  Léonore  , 
»  mais  soyez  moins  barbare  ;  assassinez 
»  Léonore  ! . . .  Ces  mots  vous  troublent, 
«  continua-t-elle  ;    ils   m'effraient   moi- 
»  même.  Ma  faute  est  grande ,  je  l'avoue. 
*  Mais  ne  m'en  blâmez  pas  toute  seule  : 
»  faites  tomber  quelcpjes  reproches  sur 
s»  celui  qui  n'a  rien  oublié  pour  me  ren- 
»  dre  coupable.  —  Hélas  !    lui  répondit 
»  Alonzo,  ce  bonheur  où  je  n'oserois  pré1 
»  tendre,  pour  lequel  je  voudrois  vivre  „va 
»  rendre  ma  mort  affreuse!  O  Léonore! 
»  pourquoi  ne  me  haïssez-vous  pas?  — 
»  Pardonnez-moi ,  lui  dit-elle  ,  de  vous 
»  aimer!  J'ai  combattu  long-temps  cette 
»  passion,  avec  plus  d'efforts  que  vous- 
»  même.  —  O  Léonore  !  interrompit  alors 
»  Alonzo,  croyez  que  je  regarde  votre 
«  amour,  comme  le  premier  des  biens. 
»  Hélas  !  il  est  le  prix  d'une  année  de 
»  souffrances,  de  soupirs  et  de  peines: 


(2i7) 
récompense  douloureuse!  O  mon  ami  ï 
Quoi!  lui  porterai-je  un  poignard  dans 
le  sein  ?  Dites ,  parlez  ;  Léonore.  — 
Etoit-ce  à  vous  ,  ingrat,  lui  répondit- 
elle  ,  à  détester  sitôt  notre  amour? 
Croyez-vous  donc  ma  passion  si  forte, 
ou  ma  vertu  si  foible ,  qu'il  ne  soit  pas 
dangereux  de  me  faire  parler  ?  Pour- 
quoi, barbare ,  avoir  pris  tant  de  soins, 
pour  vous  emparer  d'un  cœur  que  vous 
alliez  déchirer?  O  honte!  mais  ma  peine 
est  juste.  Lorsque  les  femmes  s'abais- 
sent à  ce  point,  elles  doivent  être  dé- 
daignées. Vous  me  haïssez  !  vous  me 
méprisez  !  cela  doit  être.  Je  me  hais  , 
>  je.  me  méprise  moi-même.  » 

En  achevant  ces  mots,  ses  sens  se  trou- 
blèrent ;  elle  se  promenoit  comme  une 
personne  égarée.  Sa  foiblesse  naturelle 
ne  lui  permettant  pas  de  souffrir  plus 
long-temps  un  état  si  violent,  elle  tomba 
dans  l'abattement  le  plus  profond.  Alonzo 
tenoit  ses  yeux  fixés  sur  elle  ;  aucune  parole 
ne  sortoit  de  sa  bouche  :  il  laissa  Léonore 
dans  ce  désordre  mortel.  Les  amans  furent 


(  "8) 
des  heures  entières  sans  proférer  un  mot. 
Ou  entendoit  seulement  des  sons  mal  ar- 
ticulés. Ils  se  regardoient  souvent  et  dé- 
tournoient la  vue.  Alonzo  rompit  le  pre- 
mier ce  silence.  «  C'en  est  fait ,  dit-il  ;  les 
»  gémissemens  de  l'amitié  ne  se  feront  plus 
»  entendre.  Non,  Léonore,  non,  je  suis 

»  à  vous  pour  toujours  ! En  dépit 

»  de  Carlos Que  dis-je?  .  .  .  Ah  ! 

»  malheureux  ami  !  Je  le  vois  couvert 
»  des  ombres  de  la  mort  !  J'entends  ses 
»  cris  !  . .  . .  Il  se  déchire  les  entrailles  ! 
m  il  estbaignédans  son  sang!  Il  meurt!.... 
3>  Il  meurt  désespéré.  . . .  Léonore  !  pre- 
»  nez  ma  vie,  cruelle,  et  laissez-moi  mon 
3>  ami  !  »  Ce  fut  dans  cet  instant  terrible , 
que  Carlos  s'offrit  à  ses  yeux.  La  tendresse 
d'Àlonzo  pour  Carlos  étoit  extrême;  elle 
s'épancha  dans  ses  bras  avec  tant  de  vi- 
vacité ,  que  Carlos  ne  pût  s'apercevoir 
du  trouble  de  Léonore.  Les  embrasse- 
mens  d'Alonzo  étoient  sincères;  il  vit, 
dans  son  ami,  l'assurance  de  sa  vertu  :1a 
paix  revint  dans  son  amc. 

Carlos  le  couvrit  de  larmes.  L'atten- 


(  2l9  ) 
drissemcnt  que  lui  causa  la  vue  de  son 
ami  lui  fit  répandre  des  pleurs  que  ses 
malheurs  ne  lui  avoient  pas  arrachés.  Car- 
los avoit  appris,  en  arrivant  en  Espagne , 
la  perte  totale  des  biens  immenses  qu'il 
possédoit  en  Amérique.  De  l'homme  le 
plus  puissant  de  la  Caslilie ,  il  se  voyoit 
le  plus  misérable.  Mais  ce  n'étoit  pas  ses 
biens  qu'il  regrcttoit  ,  c'étoit  Léonore 
qu'il  trembloit  de  perdre.  Il  ne  jetoit  sur 
elle  que  de  tristes  regards;  il  n'osoit  lui 
parler.  Alvarés  parut ,  et  Carlos  vit  d'a- 
bord, dans  le  froid  accueil  qu'il  en  reçut, 
tout  ce  qu'il  avoit  à  craindre.  Alonzo 
s'aperçut  aisément  du  trouble  qu'Alvarès 
jetoit  dans  l'ame  de  son  ami.  Il  l'arracha 
d'un  lieu  où  son  ame  souffroit;  il  l'en- 
traîna chez  lui.  Ce  fut  alors  que ,  libre 
avec  son  ami ,  Carlos  répandit  un  tor- 
rent de  larmes.  Il  lui  dévoila  toute  l'hor- 
reur de  son  sort.  Alonzo  s'efforça  de  le 
calmer.  «  Hélas!  qu'espérez-vous,  lui  rc- 
»  pondit  Carlos?  vous  connoissez  Alva- 
»  rès  :  sa  fille  est  perdue  pour  moi.  Je 
*>  mourrai,  mon  cher  Alonzo  ;  je  mourrai 


(    220   ) 

»  si  je  la  perds.  O  mon  ami,  que  je  vous 
»>  regretterai  !  »  Alonzo  lui  représenta 
que  les  services  signalés  qu'il  venoit  de 
rendre  à  l'Etat  lui  donnoient  des  droits 
légitimes  pour  attendre  les  plus  grandes 
récompenses,  et  que  les  bienfaits  du  roi 
pouvoient  encore  rétablir  sa  fortune,  et 
le  rendre  digne  de  la  fille  d'Alvarès.  Ces 
mots  portèrent  du  calme  dans  son  ame. 
En  quittant  Alonzo ,  Carlos  étoit  moins 
troublé  que  lui. 

La  vue  de  son  ami  venoit  de  réveiller 
toute  sa  yertu.  Plein  d'un  projet  digne 
de  lui ,  il  alla  chez  le  roi ,  demanda  pour 
Carlos  le  gouvernement  de  Castille ,  et 
l'obtint.  Il  se  transporta  de  là  chez  Al- 
varès ,  l'instruisit  de  la  grâce  que  le  roi 
faisoit  à  Carlos,  et  s'offrit  de  lui  céder 
les  terres  immenses  qu'il  possédoit  dans 
l'Andalousie.  Alvarès  fut  surpris  de  l'hé- 
roïsme d'Alonzo;  mais  il  connoissoit  les 
hommes.  Vivant  à  la  Cour,  vieilli  dans 
l'intrigue,  il  les  croyoit  tous  vicieux,  et 
savoit  découvrir  leurs  faiblesses  les  plus 
cachées.  II  n'ignoroit  pas  l'amour  d'Alonzo 


( 221  ) 

pour  sa  fille  ,  et ,  sur  cette  passion ,  il 
avoit  fondé  les  espérances  de  la  plus 
haute  fortune.  Dès-lors,  il  avoit  résolu 
de  rompre  le  mariage  de  Carlos  ,  et 
d'avoir  Alonzo  pour  gendre.  H  lui  laissa 
toute  la  gloire  de  son  action  ;  et,  pour 
lui  en  faire  recueillir  le  fruit,  il  ne  lui 
donna  point  espérance  de  voir  jamais 
Carlos  heureux  par  l'hymen  de  sa  fille. 

Alvarès  rompit  avec  éclat  tous  les  en- 
gagemens  qu'il  avoit  avec  Carlos.  Carlos 
lui  parla  vainement.  Il  n'en  reçut  que  les 
réponses  les  plus  hautes  et  les  plus  dures. 
Alvarès  ne  lui  cacha  ni  les  offres  d'Alonzo , 
ni  ses  refus.  Le  malheureux  Carlos  acheva 
de  lire  sa  perte,  dans  les  yeux  de  Léo*, 
nore.  Il  vola  vers  son  ami  ;  il  le  trouva 
dans  un  désordre  égal  au  sien.  Alonzo 
le  serra  dans  ses  bras,  et  laissoit  tomber 
sur  lui  des  regards  qui  témoignoient  toute 
l'amertume  de  son  ame.  Il  n'osoit  parler; 
il  vouloit  que  Carlos  ignorât  l'amour  qu'il 
avoit  pour  sa  maîtresse.  Il  vouloit  les  unir , 
jouir  du  bonheur  de  son  ami ,  triompher 
d'une  passion  criminelle.  Il  se  flattoit  en- 


(    222    ) 

core  de  ramener  Alvarès  ,  et  crut  ne 
devoir  pas  confiera  Carlos  un  secret  qui 
pouvoit  i'ûffliger.  Mais  ce  fut  en  vain  qu'il 
tenta  de  nouveaux  efforts  auprès  d' Alva- 
rès. Ce  fut  en  vain  qu'il  combattit  contre 
les  charmes  et  les  pleurs  de  Léonore.  Al- 
varès fut  inflexible ,  et ,  par  les  conseils 
de  Zanga ,  fit  courir  le  bruit  qu'il  alloit 
donner  sa  fille  à  dom  Pèdre,  un  des  plus 
puissans  seigneurs  de  l'Espagne.  Ce  bruit , 
qui  parvint  bientôt  aux  oreilles  d'Alonzo , 
lui  fut  confirmé  parZanga.  Carlos  et  lui 
alloient  perdre  ce  qu'ils  aimoient.  «  Ce 
*>  n'est  plus  un  sacrifice  que  vous  faites 
»  à  l'amitié,  lui  dit  Zanga;  Léonore  ne 
»  peut  appartenir  à  votre  ami;  déclarez- 
»  lui  votre  passion  pour  elle.  Carlos  vous 
»  aime ,  et  du  moment  qu*il  ne  peut  être 
»  l'époux  de  Léonore ,  pourquoi  ne  con- 
»  sentiroit-il  pas  à  la  voir  dans  les  bras 
»  de  son  ami?  —  Que  tu  connois  peu  la 
»  force  de  l'amour,  lui  répondit  Alonzoî 
»  s'il  est  guidé  par  la  jalousie ,  il  mé- 
»  connoît  les  liens  les  plus  sacrés.  J'aime 
»  Carlos,:  mais  je  sais  bien  quels  tour- 


(   225   ) 

»  mens  j'ai  sentis ,  lorsque  j'ai  voulu  lui 
»  donner  Léonore.  Je  ressens  pour  lui, 
»  maintenant,  les  mêmes  peines  que  j'é- 
»  prouvois  alors.  —  Seigneur  ,  lui  dit 
»  Zang"a ,  vos  erreurs  naissent  de  vos  ver- 
»  tus  ;  mais  votre  amitié  vous  conduit  aveu- 
n  glément  à  votre  perte.  Considérez  qu'Al- 
»  varès  a  rompu  le  mariage  de  Carlos  : 
»  l'avarice  et  l'ambition  ont  dicté  ses  re- 
»  fus.  Il  trouve  à  satisfaire  ses  passions, 
»  en  donnant  sa  fille  à  dom  Pèdre  :  de- 
>>  main ,  demain ,  vous  la  perdrez,  »  — 
»  Quoi,  vous  penseriez ,  Zanga ,  dit  Alon- 
»  zo,  que  si  je  parlois  à  Carlos,  sa  bonté 
»  le  résigneroit  à  me  voir  épouser  Léo- 

»  nore? Mais,  qu'il  est  affreux  de  lui 

»  faire  une  telle  demande  !  —  Il  me  sem- 
»  ble,  lui  répondit  Zanga,  que  vous  êtes 
»  trop  timide  auprès  d'un  ami  qui  vous 
»  doit  la  vie ,  la  liberté.  —  Et  c'est  là  pré- 
»  cisément,  reprit  Alonzo,  la  raison  qui 
»  m'arrête.  Si  je  n'étois  pas  son  ami ,  je  lui 
»  parlerois  plus  librement.  —  Eh  bien, 
«  Alonzo,  lui*  dit  Zanga,  je  lui  parlerai; 
»  j'intéresserai  pour  vous  cette  amitié  vive 


(224) 

»  qui  rogne  dans  le  cœur  du  généreux 
»  Carlos.  » 

Zanga,  quittant  alors  Alonzo  ,  alla  trou- 
ver Carlos.  Il  l'instruisit  de  l'amour  de  son 
ami  pour  Léonore ,  et  fit  valoir  à  ses  yeux 
les  nobles  efforts  d' Alonzo  pour  la  lui  faire 
épouser.  11  lui  confirma  ce  qu'il  savoit 
déjà;  que  dom  Pèdre  alloit  la  posséder, 
et  que  tous  deux  la  perdroient,  s'il  ne 
faisoit  maintenant  pour  Alonzo ,  ce  que  ce 
dernier  avoit  lait  pour  lui;  s'il  ne  le  pres- 
soit  enfin  lui-même  d'épouser  Léonore. 

«  Quoi!  s'écria  Carlos,  ce  n'est  pas  assez 
»  que  je  la  perde!  Ce  n'est  pas  assez  que 
»  je  meure  !  Faut-il  encore  que  je  sois  dé- 
»  chiré  jusqu'au  tombeau?  C'est  Alonzo 

»  qui  demande Dois-je  le  conduire 

»  moi-même  dans  les  bras  de  Léonore....? 
»  O Léonore!  jamais,  jamais.  » 

Ce  combat,  entre  l'amour  et  l'amitié, 
bouleversoitl'ame  du  malheureux  Carlos. 
Il  perdoit  Léonore  pour  toujours  ;  devoit- 
il  encore  l'enlever  àson  ami,  qui  v  enoit  de 
lui  donner  l'exemple  de  ce  que  peut  l'ami- 
tié dans  une  ame  courageuse?  Mais,  pro- 
noncer 


(    225    ) 

ftoncer  lui-même  son  supplice,  étoit  un 
effort  dont  il  ne  se  croyoit  pas  capable. 
Il  se  sépara  de  Zanga,  sans  avoir  rien 
promis. 

C'est  dans  ces  momens  de  solitude  et  de 
réflexion,  cpje  l'ame  peut  se  déterminer  à 
ces  pénibles  sacrifices,  que  les  prières,  la 
force ,  les  raisons ,  ni  même  les  larmes  des 
femmes  n'obtiendroient   jamais. 

Carlos  étoit  dans  cette  situation ,  lors- 
qu'il vit  entrer  son  ami.  «  O  Carlos!  lui 
»  ditAlonzo,  dites,  qu'ordonnez-vous?  » 
Carlos  ne  répondit  point.  —  «  O  Carlos! 
»  que  je  souffre  de  vos  malheurs  !  et  peut- 
»  être  qu'Alonzo  contribue  lui-même  à 
»  les  accroître  !  Vous  m'avez  chargé  de 
»  veiller  sur  Léonore  ;  mais  hélas  !  je  n'ai 
»  pu  me  défendre  de  l'aimer.  Maudissez 
»  moi;  que  tout  le  monde,  par  mon  exem- 
»  pie,  apprenne  combien  est  sacré  le 
»  nom  d'un  ami!  — Vous  vous  accusez  in- 
»  justement,  lui  répondit  Carlos.  Alva- 
»  rès  seul  est  la  cause  de  tous  mes  maux. 
»  Alvarès ,  cruel  Alvarès  !....  Alonzo ,  votre 
»  crime  est  le  mien  ;  moi  seul  je  fus  cou- 

Tome  IV.  r 


(    226    ) 

»  pable,  en  vous  faisant  courir  \)n  péril  où 
a  votre  vertu  pouvoit  seule  succomber, 
»  quoique  je  connusse  bien  à  quelle 
:>  épreuve  redoutable.' je  l'exposois.  Eh! 
»  qui  pourroit  soutenir  les  \eux  de  Léo- 
>»  nore!  Mon  cœur  qui  l'adore,  parle  pour 
»  loi  et  t'excuse.  —  Ah  !  reprit  Alon- 
»  zo,  vous  voulez  diminuer  l'horreur  de 
«  ma  conduite;  mais  ne  pensez  pas  que 
»  je  m'abuse.  Pardonnez-la  moi ,  pour 
>•  être  aussi  généreux,  que  je  lus  déloyal. 
»  — Vous  pardonner,  lui  «lit  Carlos,  à 
»  \ous,  mon  ami,  qui  ce  malin  encore  dé- 
»  daigniez  Léonore  enflammée  pour  \  ous  ! 
»  Mais  il  étoit  en  toi ,  pariait  ami,  de  ré 
»  sister  à  tant  de  charmes,  et  de  fermer 
»  ton  cœur  à  des  séductions  si  douces. 
«  Aussi,  tant  que  je  vivrai,  je  vivrai  pour 
»  toi.  Mes  vœux  n'auront  que  ton  bon- 
»  heur  pour  objet.  —  O  Carlos  !  lui  dit 
»  Alonzo,  en  lui  pressant  la  main,  que 
»  ne  pouvez-vous  lire  dans  le  fond  de  mon 
»  aine  !  Vous  verriez  à  quel  point  vous 
»  y  régnez  —  Hélas  ,  mon  ami ,  reprit 
>»  Carlos ,  vous  pleurez ,  vous  me  serrez 


(  227  ) 
»  tendrement  dans  vos  bras  ;  vous  parois- 
»  sez  pénétré  de  la  plus  vive  douleur; 
m  vous  n'osez  me  parler;  cela  n'est  pas 
h  bien,  mon  cher  Alonzo.  Vous  pensez 
»  mal  de  moi,  de  n'oser  m'ouvrir  votre 
»  aine ,  lorsque  je  vois  qu'elle  est  acca- 
»  blée  de  souffrances.  Avez-vous  oublié 
>»  combien  nous  étions  unis?  La  liberté, 
»  la  vie,  sont  les  moindres  preuves  que 
»  j'ai  reçues  de  votre  amitié.  —  O  mon 
»  ami  !  s'écria  douloureusement  Alon- 
»  zo,  qu'il  est  affreux  de  demander,  lors- 
>»  qu'on  est  sûr  de  n'être  pas  refusé  !  — 
»  Ainsi,  vous  avouez,  reprit  Carlos,  que 
»  vous  avez  quelque  chose  à  me  deman- 
}>  der?  —  Non,  sur  mon  ame,  dit  Alon- 
»  zo.  —  Eh  bien  !  puisque  ta  grande 
»  ame  résiste  à  me  demander  une  grâce, 
»  recois  avec  bonté  celle  que  je  te  lais. 
»  —  Que  voulez-vous  dire,  répartit  Alon- 
»  zo  ?  —  Je  te  prie,  continua  Carlos, 
»  de  m'écouter.  Les  destins  m'ont  arraché 
»  celle  pour  qui  seule  j'aurois  voulu  vivre  ; 
»  il  faut  accepter  maintenant  ce  que  la 
»  raison  commande.  Je  ne  puis  l'épouser  ; 

p  2 


(  «8) 

»  elle  est  à  toi.  Mais,  o  mon  ami,  donnes- 

»  lui  tous  tes  soins Songe  combien 

»  une  femme  est  foible Toujours  in- 

»  certaine,  agitée  même  dans  le  sein  du 
»  bonheur  ,  elle  est  si  naturellement  l'ob- 
»  jet  de  l'affliction,  qu'il  semble  que  le 
»  ciel  ait  pris  plaisir  à  la  former  pour  la 
«  douleur,  et  qu'elle  ne  soit  jamais  plus 

»  aimable  que  dans  les  larmes Prends 

»  mon  cœur  pour  la  dot  de  Léonore;  sois 
»  son  gardien  ;  sois  toujours  mon  ami. 
»  Qu'elle  soit  heureuse  :  promets -moi 
>\  son  bonheur.  —  Quoi  ,  Carlos  !  lui 
»  dit  Alonzo,  vous  pouvez  vous  séparer 
»>  de  Léonore  ?  —  Je  ne  m'en  sépare 
»  point,  mon  ami ,  lui  dit  Carlos;  je  vous 
»  la  donne.  Crois- moi,  continua-t-il,  je 
j»  suis  sincère  :  ce  que  je  fais,  n'est  que 
>•  juste.  N'as- tu  pas  voulu  me  la  sacrifier? 
m  J'imite  une  vertu  dont  tu  m'as  donné 
>»  l'exemple.  » 

Alonzo  voulut  lui  répondre ,  mais  les 
larmes  l'en  empêchèrent.  Le  silence ,  les 
pleurs ,  furent  les  seules  expressions  de 
sa  rcconnoissance.  Carlos  laissa  son  ami 


(    229    ) 

dans  un  trouble  inexprimable.  ïl  courut 
chez  Léonore  ;  il  la  trouva  remplie  de 
la  même  émotion  que  les  deux  amis  qui 
se  la  disputoient.  Sa  fierté,  son  orgueil 
étoient  également  blessés  de  la  conduite 
d'Alonzo.  Mais  l'amour  parla,  et  l'amour 
fut  écouté.  Bientôt  Alonzo  ne  lui  parut 
que  plus  digne  d'être  aimé.  Elle-même  ne 
s'en  crut  que  plus  aimée.  Enfin,  Léonore 
et  Alonzo  furent  unis.  Leur  bonheur  ne 
lut  pas  même  troublé  par  les  reproches 
secrets  qu'ils  auroient  pu  se  faire ,  de 
rendre  Carlos  malheureux.  Il  paroissoit 
tranquille.  Il  sembloit  oublier  ses  peines 
par  la  vue  du  bonheur  de  son  ami.  Mais 
ce  bonheur  ne  devoit  pas  durer  long- 
temps. Une  lettre  tombe  entre  les  mains 
d'Alonzo  ;  elle  est  de  Carlos.  Elle  est 
adressée  à  Léonore;  elle  est  remplie  de 
protestations  d'un  amour  éternel.  Quelle 
lumière  affreuse  vint  tout-à-coup  éclairer 
Alonzo  !  Il  se  rappelle  combien  ces  deux 
amans  se  sont  aimés;  il  ne  voit  dans  leur 
séparation  que  l'ordre  d'Alvarès;  et  dans 
la  générosité  de  Carlos,  qu'une  trahison 


(     2.")0    ) 

nécessaire  à  leur   amour.  Mors   de  lui- 
même,  il  appelle  Zanga,  lui  montre  la 
lettre  interceptée.  Zanga  la  lit;  on  -voii 
sur  son   visage   l'indignation   dont  il  est 
saisi.  En  la  lisant,  il  frétait  et  b  déchire. 
Ensuite,  s'cllorcaiil  de  se  rontraindre ,  il 
lâche  d'effacer,  de  l'esprit  d'Alonzo,  les 
soupçons  dont  il  est  agité.  Zanga  les  com- 
bat. Alonzo  se  flatte  qu'il  n'est  pas  trahi. 
Mais  bientôt  le  hasard  lui  l'ait  découvrir 
dans  l'appartement  de  Léonore,  une  boîte 
qu'il  ne  lui  connoissoit  point  encore.  Il 
l'examine  ;  il  croit   qu'elle  renferme  un 
secret.  Il  la  brise  ,  et  trouve  un  portrait  : 
c'est  celui  de  Carlos.  Tous  ses  soupçons 
renaissent.  Zanga  s'efforce  encore  de  les 
calmer.  En  vain ,  il  lui  dit  que  ce  portrait 
peut,  depuis  long-temps,  être  resté  dans 
les   mains   de   Léonore.  Rien  n'appaisc 
Alonzo.  Enfin,  Zanga  lui  propose  de  s'é- 
loigner pour  quelques  jouis,  et  lui  pro- 
met,  pendant  son  absence,  d'examiner 
avec  soin  la  conduite  de  Léonore.  Alon- 
zo  reconnoissant  ,    embrasse   son    cher 
Zanga.  Le  lendemain ,  il  part  pour  Val- 


(  tSi  ) 

ladolid.  Il  ne  peut  y  vivre. ,Déchiré  par 
ses  idées,  dévoré  par  sa  jalousie,  il  re- 
vient à  Madrid  ;  et  par  le  trouble  qu'il 
voit  dans  les  yeux  de  Zanga,  il  lit  déjà 
le  malheurqu'il  craintd'apprendre.  Zanga 
cherche  inutilement  à  le  déguiser.  Alonzo 
l'oblige  à  lui  tout  avouer;  et  par  ce  qu'il 
apprend  ,  il  ne  lui  reste  aucun  doute  sur 
l'infidélité  de  Léonore. 

Que  le  crime  entre  aisément  dans  une 
ame  où  règne  la  jalousie!  La  mort  de  Car- 
los ne  parut  au  malheureux  Alonzo  qu'une 
justice.  Il  charge  Zanga  de  l'assassiner, 
et  ne  remet  qu'à  lui-même  le  soin  de  se 
venger  de  la  perfidie  de  sa  femme.  Il 
s'arme  d'un  .poignard  et  va  chez  Léo- 
nore. Il  la  trouve  endormie  ;  il  s'étonne 
qu'une  femme  si  coupable  puisse  jouir 
du  repos".  Sa  beauté  l'arrête  ;  il  hésite. 
Tous  les  endroits  où  sa  main  veut  la  frap- 
per sont  mille  fois  couverts  de  ses  bai- 
sers. Enfin,  il  fortifie  son  ame  contre  tant 
de  charmes  ;  il  s'avance ,  et  détourne  la 
vue.  Dans  cet  instant,  Léonore  s'éveille. 
Elle  aperçoit  un  poignard  levé  sur  son 


( 2"2  ) 

sein.  «  Que  vois-je ,  s'éeria-t-elle  !  »  Alon- 
zo l'accable  de  reproches.  «  Pouvez-vous 
»  soupçonner  ma  vertu ,  dit  Léonorc  . 
»  Vous,  mon  époux!  Pouvez-vous  alten- 
»  ter  sur  ma  vie?  Quels  momens  de  mes 
y  jours  ne  vous  ont  pas  dit  à  quel  point 
»  je  vous  aime?  Quel  crime  ai-je  com- 
«  mis  ?  —  O  sexe  trompeur  î  s'écria  le 
»  jaloux  Alonzo  :  voilà  votre  langage  ! 
»  Femme  hardie,  qui  t'a  dit  que  je  vou- 
»  lois  attenter  à  ta  vie?  Qui  t'a  dit  que 
»  je  soupconnois  ta  vertu  ?  Ce  n'est  pas 
3>  ce  poignard  ,  c'est  le  cri  de  ta  cons- 
»  cience.  —  Ciel!  s'écria  Léonore.  Je 
>i  cherche  en  vain  à  douter  de  tout  ce  que 
>j  j'entends!  Mais  tu  me  forces  à  le  croire, 
;»  barbare  !  Tu  t'en  repentiras.  —  C'est 
»  en  vain,  répondit  Alonzo,  c'est  en  vain 
»  que  vous  cherchez  à  voiler  votre  crime  ; 
j)  vos  artifices  ne  m'abuseront  plus.  — 
»  Mes  artifices  !  ditLéonore  avec  iudigna- 
»  lion.  —  Oui ,  reprit  Alonzo  ;  n'espé- 
»  rez  pas  m'allendrir  par  vos  larmes.  — 
»  Je  dédaigne  de  te  répondre,  homme 
»  présomptueux,  lui  dit  fièrement  Léo- 


(  235  ) 

»  nore.  »  Alors  Alonzo  ,  pour  la  con- 
vaincre de  son  infidélité  ,  lui  montra  le 
portrait  de  Carlos.  Léonore  prit  ce  por- 
trait ,  l'examina  long-temps.  «  Ah  !  c'est 
Carlos,  dit-elle.  Hélas!  il  eût  fait  mon 

»  bonheur  !  —  Eh  bien  !   perfide,   m'a- 

>  vouerez -vous    enfin    votre    coupable 

>  amour  ?   —    Quoi',  tu  persistes  ,  dit- 

>  elle,  à  me  croire  coupable?  —  Oui, 
sans  doute,  je  le  crois.  —  Eh  bien, 
dit  Léonore ,  en  se  perçant  le  sein,  que 
ce  coup  aille  à  ton  cœur.  »  Elle  tomba 

dans  les  bras  de  son  époux.  En  rassem- 
blant ses  forces  ,  elle  lui  dit  :  «  Ce  toit  le 
»  seul  moyen  que  j'eusse  de  me  venger 
»  de  toi,  oie  plus  injuste  des  hommes! 
>»  Crois-moi  maintenant  criminelle,  si  tu 

»  veux »  Elle  mourut  en  achevant 

ces  mots,  et  laissa  son  époux  l'œil  attaché 
sur  une  femme  qu'il  venoit  d'assassiner. 

La  vue  de  ce  spectacle  troubla  ses  sens; 
le  désespoir  s'empara  de  son  ame.  Il  alloit 
venger  Léonore ,  lorsque  Zanga  parut ,  les 
mains  teintes  encore  du  sang  du  malheu- 
reux Carlos.  «  OZano-a!  lui  dit  Alonzo.... 

o 


(  «4  ) 

»  —  Ne  tremblez  pas ,  lui  répondit  Za  i 
»  mais  parlez. Vous  répandez  des  pleurs? 

—  Hélas  !  n'ai-je  pas  sujet  d'eu  répan- 
»  dre  ?  —  Plus  que  vous  ne  le  pensez  , 
m  dit  Zanga  ;  je  vous  ai  trompe.  — 
»  Veillai-je  ,  s'écrie  Àlonzo?  —  Non  . 
»  lui  dit  Zanga  ;  la  femme  nétoil  point 
»  coupable.  J'ai  décidé  Carlos  a  te  céder 
»  Léonore.  J'ai  forgé  la  lettre.  J'ai  fait 
»  tomber  le  portrait  entre  tes  mains.  Je 
»  te  haïssois  ,  je  te  méprisois  ,  et  je 
»  t'ai  détruit.  -  Esclave  inhumain  ,  dit 
3»  Alonzo! — Vil  chrétien ,  répliqua  Zan- 
»  ga  ,  tu  méconnois  mon  caractère  ; 
»  qui  suis-je  !  —  Un  Maure  ,  un  es- 
»  clave.  —  Malheur  à  celui  qui  m'a  mis 
dans  les  fers  î  Je  suis  -vengé  !  Qu'atten- 
dois-tu  d'un  prince  dont  le  père  et  les 

>  frères  sont  tombés  sous  tes  coups?  dont 
«  ta  fureur  a  ravagé  les  Etats.'  dont  tes 
i  chaînes  ont  profané  la  gloire  ?  Que  me 

>  reste-t-il  du  rang  où  je  sui-  né?  Rien 

>  que  le   souvenir  ;  mais   la  vengeance. 

>  Nuls  trésors;  mais  tes  tortures  et  tes 
gémissemens.  Quand  les  hommes  te  de- 


(    200    ) 

m  manderont  qui  t'a  fait  souffrir;  dis-leur 
»  que  c'est  le  Maure,  le  Maure  impla- 
»  cable.  Si  les  froids  Européens  condam- 
»  nent  ma  vengeance ,  avertis-les  de  ne 
»  pas  juger  les  êtres  qui  leur  sont  su- 
»  périeurs,  et  des  âmes  de  feu  ,  en  qui  la 
»  vengeance  est  une  vertu.   » 

En  achevant  ces  mots ,  Zanga  se  plongea 
son  poignard  dans  le  sein,  en  laissant  au 
malheureux  Espagnol  un  exemple  qu'il  ne 
tarda  pas  à  suivre. 


(  »36  ) 


^•'X/%'X^/^-%^V/%-'X,'^^.'^^'*,%^%.'^'X^WV'*,-V*'^/'V*  •%•»/»  '%-'V*-%.-%/X'X,'*.',X-^.-V% 


C  (K  L  I  A. 


Avant  que  d'arriver  à  l'époque  qui  a 
décidé  du  sort  de  Cœlia  ,  il  est  néces- 
saire de  rappeler  les  premières  années 
de  la  vie  de  cette  .jeune  fille.  Cœlia  a 
actuellement  vingt  ans.  Elle  doit  son 
éducation  aux  soins  d'une  tante  à  qui  elle 
fut  recommandée  par  son  père  ,  que  la 
mort  de  sa  femme  conduisit  au  tombeau. 
Comme  Cœlia  est  le  fruit  de  l'amour  le 
plus  pur  qu'on  ait  vu  de  notre  temps  , 
elle  a  autant  de  beauté  et  de  grâces  qu'en 
puissent  posséder  les  personnes  les  plus 
célèbres  de  son  sexe.  Mais  sa  vie  retirée, 
la  médiocrité  de  sa  fortune  ,  son  éduca- 
tion toute  chrétienne  ,  ne  lui  ont  donné 
que  peu  d'occasions  et  nul  goût  pour  se 
faire  admirer  dans  les  assemblées  publi- 
ques. Elle  logea  long-temps  proche  de 
l'église  Saint-Paul.   Sa  tante  et  elle  choi- 


(    2^7    ) 

sirentcctlc  demeure  ,pour  être  plus  à  por- 
tée de  suivre  ces  exercices  de  religion  qui 
donnoient  ensuite  un  nouveau  prix  aux 
plaisirs  que  permet  l'innocence.  On  voyoit 
sur  le  visage  de  Cœlia,  cette  gaieté,  com- 
pagne fideîle  de  la  vertu ,  cette  joie  qui 
est  inséparable  de  la  vraie  piété.  Ses  re- 
gards et  ses  moindres  mouvemens  annon- 
çaient une  ame paisible ,  douce ,  résignée, 
enjouée  et  modeste.  On  voyoit  que  son 
corps  n'éloit  qu'une  machine  mue  par 
son  ame  :  non  que  ses  pensées  fussent  em- 
ployées à  étudier  les  grâces  et  les  séduc- 
tions qui  auroient  pu  encore  ajouter  à 
sa  beauté  naturelle. 

Telle  étoit  Cœlia ,  lorsque  Palamède 
la  vit  pour  la  première  fois.  Palamède 
est  un  jeune  homme  de  vingt-deux  ans , 
bien  fait ,  fort  instruit ,  sage  et  aimable, 
le  fils  et  l'héritier  d'un  gentilhomme  fort 
riche.  Il  jouissoit  déjà  des  biens  consi- 
dérable que  son  oncle  lui  avoit  laissés 
en  mourant,  et  il  fut  frappé  de  la  beauté 
de  Cœlia.  Après  s'être  informé  du  lieu 
qu'elle  habitoit ,  il  se  fit  conuoître  à  sa 


(  *58  ) 

tante,  et  l'instruisit  de  sa  passion  pour  sa 
nièce,  avec  un  air  qui  annonçoit  tant  de 
raison,  et  de  bon  sens,  qu'elle  consentit 
qu'il  vît  Cœiia,  et  qu'il  l'entretînt  de  ses 
sentimens  pour  elle. 

Il  passa  quelque  mois  auprès  de  Cœlia, 
sans  pouvoir  connoître  si  elle  partageoit 
ses  sentimens.  Un  jour  qu'il  lui  parloit 
avec  la  plus  grande  passion  ,  elle  l'in- 
terrompit; et  prenant  un  air  sérieux  , 
elle  lui  dit,  qu'avant  de  gagner  son  cœur, 
il  falloit  qu'il  s'assurât  de  celui  de  son 
père.  Palamède  parut  affligé  ,  et  se  plai- 
gnit à  Cœlia  de  ce  que  son  père  étoit 
occupé  de  l'agrandissement  de  sa  maison , 
et  qu'insensible  à  toute  autre  considéra- 
tion ,  il  ne  consulteroit  que  les  richesses  , 
dans  l'établissement  qu'il  approuveroit. 
«  Si  Cela  est  y  répondit  Cœlia^  je  ne  puis 
»  donc  ni  vous  voir  7  ni  vous  entendre.  » 
Palamède  se  détermina  sur-le-champ  à 
parler  à  son  père.  Il  l'instruisit  de  son 
amour  et  du  mérite  de  celle  qui  en  étoit 
l'objet.  Dès  le  lendemain,  son  père  vint 
voir  Cœlia.    Sa  beauté ,  sa  réputation  , 


(  239  ) 
un  certain  charme  irrésistible  ,  dont  il 
éprouva  l'escendant  ;  tout  cela  lit  sur 
lui  une  telle  impression  ,  que  ,  malgré 
la  pauvreté  de  Cœlia,  il  eut  pour  con- 
clure son  mariage  ,  une  impatience 
égale  à  celle  de  son  fils.  Leur  noce 
l'ut  célébrée  avec  cette  simplicité  qui 
convenu  it  au  caractère  et  à  la  modes- 
tie de  Cœlia  ;  et ,  dès  ce  moment  ,  ils 
vécurent  avec  toute  la  douceur  et  le 
bonheur  qui  accompagnent  toujours  des 
cœurs  entièrement  unis. 

Palamède  quittoit  sa  femme,  tous  les 
matins ,  pour  aller  aux  universités  ,  et 
souvent  il  la  laissoit  endormie.  Cœlia, 
en  s'éveillant ,  s'habilloit  et  sortoit  pour 
aller  au  temple.  Un  jour  qu'elle  reve- 
noit  de  l'église  ,  elle  trouva ,  en  rentrant 
chez  elle  ,  sa  femme-de-chambre  qui 
alloit  lui  porter  une  lettre.  Cœlia  se 
retira  pour  la  lire ,  dans  une  chambre,  au 
bas  de  l'escalier.  C'étoit  une  lettre  de 
son  mari  qui  lui  mandoit  que  pressé  par 
ses  amis  ,  il  ne  pouvoit  se  dispenser 
d'aller  avec  eux  diner  à  Brenford  ;  mais 


(  !*■>   ) 
qu'il  reviendroit  sûrement  avant  la  nuit. 
Tandis  que  Cœlia  lisoit  cette  lettre,  une 
fille  de  la  campagne ,  décemment  habillée , 
demanda  si  elle  n'étoit  pas  chez  M.  Pala- 
mède.  On  lui  dit  qu'oui;  mais  qu'il  n'é- 
toit pas  dansla ville.  L'étrangère  demanda 
s'il  reviendroit  bientôt.  La  servante  ré- 
pondit   qu'elle  l'ignoroit ,   mais    qu'elle 
alloit  le  demander  à  sa  femme.  La  jeune 
fille  répéta  le  mot  àejemme  ,  et  s'éva- 
nouit ;  cet  accident  n'excita  pas  moins 
de  curiosité  que  d'étonnement,  dans  l'es- 
prit de  Cœlia.  Elle  fit  porter  cette  jeune 
fille  dans  son  appartement,  et  lui  donna 
tous  les  secours  possibles.  Cette  pauvre 
créature  revint  à  elle,  et  dit  à  Cœlia  , 
d'une  voix  suppliante  :  «  Madame ,  êtes- 
»  vous  réellement  la  femme  de  M.Pala- 
»  me  de  ?  »  Cœlia  lui  répondit  :  «  J'espère 
»  que  vous  n'en  doutez  pas  en  me  voyant 
»  chez  lui.  »  L'étrangère  s'écria  :  «  Ah  l 
»  madame ,  il  est  mon  époux j  »  et  en 
même  temps  elle  jeta  à  Cœlia  un  paquet 
de  lettres  qui  lui  confirmèrent  ce  qu'elle 
venoit  d'entendre.  Leur  mutuelle  inno- 
cence 


(  ■*•  ) 

cence  et  leur   douleur  tirent  qu'elles  se 
regardèrent  plutôt  comme  des  victimes  , 
que  comme  des  rivales.  La   supériorité 
du  rang,  du  génie  et  du  jugement,  don- 
noit  à  Cœlia  une    telle  autorité  ,    qu'il 
sembloit  qu'elle  seule  lût  offensée,  et  que 
l'étrangère  fût  coupable.  Elle  se   justifia 
en  ces  termes  :  «  Madame,  M.  Palamède 
»  ayant  un  oncle  fort  riche  proche  Vin- 
»  chester  ,  fut  élevé  à   cette    université. 
»  Son  oncle  mourut  et  lui  laissa  les  biens 
»  dont  il  jouit  présentement.  Lorsqu'il 
»  étoit  encore  fort  jeune ,  il  fut  amoureux 
»  de  moi;mais  comme  il  ne  pou  voit  remplir 
»  ses  vues ,  il  m'épousa ,  me  faisant  jurer, 
»  ma  mère  (qui  est  une  fermière)  et  moi, 
»  que  jamais  nous  n'en  parlerions  à  per- 
»  sonne  ;  afin ,  nous  dit-il ,  que  son  père 
»  ne  le  déshéritât  pas  ,  pour  s'être  marié 
»  à  une  fille  telle  que  moi.   Je    fus  bien 
»  aise  de  l'avoir  par  un  moyen  honnête  ; 
»  il  venoit  passer  toutes  les  nuits,  chez 
*>  nous.  Mais  il  y  a  quelque  temps  qu'il 
»  m'amena  un  jeune  gentilhomme  de  ses 
»  amis.  Il  me  dit  de  le  bien  traiter  pen- 
Tome  IF.  q 


(    2^2    ) 

»  dant  un  voyage  qu'il  alloit  faire.  Depuis 
»  ce  moment,  je  ne  l'ai  pas  revu  ;  mais 
»  comme  ce  jeune  gentilhomme  cher- 
»  choit  à  me  corrompre,  je  me  suis  clé— 
»  terminée  à  aller  trouver  M.  Palamède  f 
»  pour  lui  apprendreles  mauvais  desseins 
»  de  son  faux  ami.  » 

Cœlia  ne  douta  plus  de  son  malheur. 
Elle  alla  dans  sa  chambre  soulager  sa 
douleur  par  ses  cris  et  par  ses  larmes. 
Palamède  apprit  en  arrivant  tout  ce  qui 
s'étoit  passé.  Il  se  hâta  de  monter  à  la 
chambre  de  sa  femme,  et  la  trouva  baignée 
de  larmes  et  couchée  sur  la  terre.  Il  ne 
lui  déguisa  pas  son  crime  ;  mais  il  lui 
dit  qu'il  pouvoit  rompre  un  mariage  fait 
dans  sa  jeunesse  et  contre  les  lois.  Cœlia 
ne  lui  répondit  rien  ,  et  alla  s'enfermer 
dans  son  cabinet  où  elle  passa  la  nuit. 
Le  lendemain  elle  sortit  de  bonne  heure , 
pour  aller  au  temple  :  elle  n'y  étoit  pas 
arrivée,  que  Palamède  reçut  la  lettre  sui- 
vante. 


(  m  ) 

Monsieur, 

«  Vous  qui,  ce  matin ,  étiez  le  meilleur 
»  des  hommes ,  vous  êtes  dans  ce  mo- 
«i  ment  le  plus  méchant  de  ceux  qui  res- 
»  pirent.  Je  suis  accablée  d'amour ,  de 
»  haine  ,  de  rage  et  de  mépris.  L'infamie 
»  et  l'innocence  ne  peuvent  vivre  ensem- 
»  ble.  Je  sens  que  le  poids  de  l'une  est 
«  trop  fort  pour  la  faiblesse  de  l'autre. 
>»  Que  mon  partage  ,  grand  Dieu ,  est 
«  affreux!...  Mais  l'enfant  que  je  porte 
»  dans  mon  sein  souffre  de  mon  agitation. 
»  Je  dois  vivre,  Palamède,  pour  vivre 
»  dans  la  honte,  et  cette  infortunée  créa- 
it ture  pour  en  être  l'héritière.  Adieu 
«  pour  jamais.   » 

Goelia. 

Cœlia  fut  long-temps  à  l'église  5  elle  en 
sortit  pour  aller  chez  sa  tante.  En  y  en- 
trant ,  les  forces  lui  manquèrent  tout-à- 
fait  ;  elle  fut  plusieurs  heures  sans  pouvoir 
reprendre  ses  esprits.  Quand  elle  eut  re- 
couvré l'usage  de  ses  sens ,  elle  s'efforça 
de  conter  à  sa  tante  sa  malheureuse  his- 

Q    2 


(  244) 

toire  :  ses  sanglots  l'interrompoient  à 
chaque  mot ,  et  elle  ne  put  arriver  au 
moment  où  elle  quitta  la  maison  de  Pa- 
lamède,  sans  tomber  encore  une  fois  en 
foiblesse.  Elle  passa  ainsi  le  reste  de  la 
journée.  Le  lendemain,  elle  se  trouva 
mieux,  et  pria  sa  tante  de  lui  aller  acheter 
du  drap  pour  se  faire  un  habit ,  et  du  gros 
linge  pour  se  faire  quelques  chemises.  En 
attendant ,  elle  prit  une  robe  et  une  che- 
mise de  sa  tante. 

Cœlia  fît  un  paquet  de  tout  ce  qui  étoit 
sur  elle  ,  et  l'envoya  à  M.  Palamède ,  en 
lui  redemandant  quelques  meubles  qu'elle 
avoit  ,  étant  fille  ,  entr'autres  une  petite 
croix  de  diamans  fins  ,  une  cornette  de 
dentelles  avec  les  manchettes,  sa  montre, 
et  sa  robe  de  noce  qui  étoit  toute  d'ar- 
gent. Elle  vendit  tout  cela,  n'ayant  plus 
rien,  et  sa  tante  ayant  été  obligée,  pour 
«on  mariage,  de  dépenser  le  peu  qu'elle 
avoit  amassé.  Au  bout  de  quelques  jours  > 
Cœlia  dit  à  sa  tante,  que  l'instant  de  son 
plus  grand  malheur  alloit  arriver ,  qu'il 
ae  lui  étoit  pas  possible  de  rester  dans  la 


(  245  ) 
ville,  ne  pouvant  aller  à  l'église  sans  s'attirer 
les  regards  de  tous  les  hommes,-  que  M.  Pa- 
lamède  lui  ayant  ôté  sa  vertu  et  sa  réputa- 
tion ,  lui  ôtoit  encore  la  consolation  de 
vivre  avec  elle  ;  qu'il  falloit  qu'elle  l'aban- 
donnât, pour  se  retirer  dans  quelque  vil- 
lage écarté.  Sa  tante  lui  offrit  delà  suivre, 
par-tout  où  elle   iroit.  «  Ali  î  ma  chère 
»  tante  ,  lui  dit  Cœlia ,  laissez-moi  vivre 
»  seule,  \otre  grand  âge  ne  vous  permet 
»  pas  de  vous  éloigner  des  secours  de  la 
»  ville  ;    restez- y  ,  je  vous  en   prie  ;  je 
»  viendrai  plutôt  vous  voir  tous  les  jours. 
>»  — Hélas  !  ma  chère  enfant ,  lui  répondit- 
»  elle  ,  à  quoi  puis-je  mieux  employer  le 
»  peu  d'années  qui  me  restent  encore 
»  qu'à  vous  suivre  et  à  vous  consoler  ?  » 
En  effet ,  elle  vendit  ses   meubles  et  sa 
maison ,  et  elle  partit  avec  sa  nièce ,  pour 
aller  à  un  bourg  situé  à  six  lieues  de  la 
ville. 

M.  Palamède  écrivit  plusieurs  lettres  à 
Cœlia,  qu'elle  lut,  et  auxquelles  elle  ne 
fit  pas  de  réponse.  Il  lui  fit  parler  par 
différentes  personnes  ,  et  même  par  des 


(  246  ) 
gens  respectables  ,  qui  lui  proposèrent  de 
se  joindre  à  M.Palamèdepour  faire  casser 
son   premier   mariage.     Cœlia   répondit 
qu'elle  croyoit  que  cela  ne  se  pouvoit, 
et  ne  se  devoit  point.  Cependant ,  comme 
elle  se  méfioit  de  son  opinion  ,  elle  partit 
à  pied  ,   et  alla  à  la  ville  parler   à  deux 
ministres  dont  la   piété  ,  la  vertu   et  le 
savoir  lui  étoient  connus.  Elle  leur   ex- 
posa sa  situation  ,  leur  fit  connoître  la 
vertu ,  la  simplicité,  l'innocence  et  la  bonne- 
foi  de  la  jeune  fille  qui  avoit  épousé  M.  Pa- 
lamède  ;  et  leur  demanda  ensuite  si  les 
lois  divines  et  celles  qui  sont  gravées  dans 
les  âmes  honnêtes  ,  lui  permettoient  d'em~ 
ployer  son  crédit  pour  mettre  cette  mal* 
heureuse  jeune  fille  dans  la  situation  hon- 
teuse où  elle  se  trouvoit  elle-même.  Les 
ministres  répondirent  qu'ils  pensoient  que 
les  lois  étant  contraires  à  ce  mariage ,  on 
pouvoit  aisément  le  rompre.  Mais  Cœlia 
les  pressa  vivement  de  répondre  non  sur 
les  lois  humaines,  et  sur  son  état  présent 
mais  sur  les  lois  divines  ou  sur  sa  condi- 
tion éternelle.   Alors  les  ministres  paru- 


(=47) 
rent    indécis    et    n'osèrent  prononcer  ; 
mais  Gœlia  prononça  pour  eux,  et  offrit 
son  humiliation  à  Dieu. 

Elle  retourna  à  son  village  ,  d'où  elle 
n'est  plus  sortie.  Elle  passoit  une  partie 
des  journées  à  l'église ,  ou  à  genoux , 
au  pied  de  son  lit  ;  elle  se  promenoit 
peu  et  pleuroit;  mais  elle  se  reprochoit 
souvent  son  affliction  ,  comme  pou- 
vant être  nuisible  à  l'enfant  qu'elle  por- 
loit  dans  son  sein.  Elle  cherchoit  même 
à  se  dissiper  ;  mais  quelqu'effort  qu'elle 
fit ,  elle  retomboit  bientôt  dans  l'amer- 
tume et  la  mélancolie.  Sa  tante  m'a  dit 
l'avoir  vue  plusieurs  fois,  six  heures  de 
suite ,  sans  qu'elle  fit  le  moindre  mouve- 
ment. Elle  étoit  comme  en  contempla- 
tion ,  en  méditation  ;  mais  c'étoit  des  mé- 
ditations de  douleur  et  d'angoisse  ;  car 
elle  ne  trouvoit  plus ,  à  ce  qu'elle  disoit , 
le  même  attrait  dans  la  prière  :  le  ciel 
même  sembloit  l'avoir  abandonnée. 

Cœlia  resta  cinq  mois  et  demi  dans 
cette  situation  ,  son  état  devenant  même 
plus  pénible  à  mesure  que  sa  grossesse 


(«48> 

approchoit  de  son  terme.  M.  Palamède  la 
vint  voir  deux  fois.  Elle  ne  lui  fît  aucun 
reproche  et  ne  parut  pas  lâchée  de  le 
voir. 

Cœlia  entroit  dans  le  huitième  mois  de  sa 
grossesse ,  lorsqu'elle  sentit  des  douleurs. 
Sa  tante  envoya  chercher  une  sage-femme 
qui  ne  put  venir ,  étant  à  un  château ,  au- 
près de  la  femme  d'un  gentilhomme. 
Cœlia  fut  trois  jours  dans  les  plus  vio- 
lentes douleurs.  Enfin ,  cette  malheureuse 
fille  ,  aidée  de  sa  tante ,  mit  au  monde 
un  enfant  destiné  au  malheur,  même  avant 
que  de  naître.  Les  souffrances  qu'elle 
avoit  eues  ,  la  manière  dont  elle  avoit  été 
accouchée ,  lui  faisant  craindre  que  son 
enfant  ne  fût  bien  mal ,  elle  le  demanda 
dès  l'instant  qu'il  naquit,  le  baptisa  elle- 
même  ,  et  dit  ensuite  :  «  Mon  Dieu ,  que 
»  vous  êtes  bon  î  je  vous  le  donne.  Il  est 
»  votre  enfant  ;  hélas  î  il  n'a  que  vous 
»  pour  son  père.   » 

Cœlia  fut  le  reste  de  la  journée ,  dans 
une  grande  foiblesse.  Le  lendemain ,  elle 
fut  mieux  ,  et  fit  venir  encore  sa  fille.  Sa 


(  »*9  ) 

Tue  parut  lui  causer  une  grande  révo- 
lution. Elle  repandit  une  telle  abondance 
de  larmes,  que  sa  tante  crut  devoir  arra- 
cher son  enfant  de  ses  bras.  Son  excessif 
attendrissement  faillit N  lui  être  funeste; 
car  elle  fut  très -mal  depuis  cet  instant. 
Sa  nuit  fut  fort  mauvaise.  Elle  étoit  ac- 
couchée le  lundi;  le  mercredi  matin,  la 
fièvre  lui  prit  avec  beaucoup  de  violence. 
On  envoya  à  la  ville  chercher  un  méde- 
cin ;  il  fut  deux  jours  sans  venir;  et  lors- 
qu'il vit  Cœlia,  elle  étoit  dansle  plus  grand 
péril.  On  la  saigna  du  pied  ;  mais  la 
saignée  ne  produisit  pas  l'effet  qu'on  en 
attendoit.  Elle  eut  une  longue  foiblesse 
dont  elle  ne  revint ,  que  pour  se  plaindre 
d'un  mal-aise  général.  Alors  elle  crut  sa 
fin  prochaine  ;  elle  sourit  et  remercia  le 
ciel.  Sa  tête  s'embarrassa  ensuite.  Elle 
distinguoit  mal  les  objets  ;  elle  ne  recon- 

A  x  T 

noissoit  même  pas  sa  tante.  .Lorsque 
M.  Palamède  entra ,  son  nom  qu'elle  en- 
tendit prononcer,  lui  rendit  sa  raison  ; 
elle  l'a  presque  conservée  jusqu'au  tom- 


(   250  ) 

beau.  «  M.  Palamède,  lui  dit-elle,  vous 
»  voyez  l'état  où  vous  m'avez  réduite.  Je 

>  ne  vous  le  reproche  point  ;  je  vous  ai 
bien  aimé  ....  J'ai  demandé  tous  les 
jours  votre  bonheur  à  Dieu.  Je  vous 
recommande>  en  mourant,  votre  épouse. 
Promettez  -  moi  que  vous  la  rendrez 
heureuse,  et  que  vous  ne  l'abandon- 

>  nerez  point.  »  Palamède  ne  put  lui  ré- 
pondre qu'en  lui  serrant  la  main  et  eu 
répandant  des  larmes.  «  Vous  pleurez , 
»  lui  dit-elle ,  M.  Palamède.  Ma  mort  est 
»  un  bonheur  pour  vous  ;  car  vous  êtes 
»  né  sensible ,  et  ma  vie  malheureuse 
»»  vous  afïhg-eroit  beaucoup.  Et...  »  Alors 
elle  sentit  un  grand  trouble  dans  toute 
sa  personne;  et  craignant  que  ce  ne  fût 
son  dernier  moment,  elle  s'écria  d'une 
voix  haute:  «  Ah  !  M.  Palamède,  je  meurs, 

»  laissez-moi laissez-moi,  je  ne  veux 

»  pas  mourir  en  votre  présence. .  .  »  Un 
moment  après  elle  ,  se  souleva  ;  puis  , 
et  jetant  les  jeux  autour  de  son  lit,  elle 
aperçut  encore  M.  Palamède  ;  elle  le  sup- 
plia instamment  de  se  retirer ,  et  elle  le 


(  »Si  ) 
suivit  des  yeux  jusqu'à  ce  qu'il  fut  enfin 
sorti. 

Quand  il  fut  parti ,  Cœlia  tomba  dans 
une  profonde  tristesse ,  où  elle  demeura 
plongée  jusqu'à  la  nuit  ,  qu'elle  passa 
dans  des  agitations  convulsives.  Elle  de- 
manda à  boire,  et  sur  ce  qu'on  ne  lui 
en  apportoit  pas  assez  proinptement  , 
elle  se  mit  dans  une  grande  colère.  Sa 
tante  me  dit  que  c'étoit  le  seul  moment 
d'impatience  qu'elle  eût  jamais  remarqué 
en  elle.  Sur  les  six  heures  du  matin ,  elle 
eut  de  fortes  terreurs  et  de  longs  frémis- 
semens.  Elle  demanda  un  prêtre ,  et  de 
quoi  écrire.  Elle  écrivit  huit  ou  dix  lignes , 
et  une  lettre  pour  Milady  d'Helfort.  A 
peine  eut-elle  fini  sa  lettre,  que  ses  agi- 
tations augmentèrent.  Elle  crut  voir  dans 
sa  chambre  des  gens  qui  creusoient  une 
fosse  ,  et  sur  son  Ht ,  des  figures  qu'elle 
n'avoit  jamais  vues.  Ejle  pria  sa  tante  de  les 
renvoyer,  en  disant  qu'on  la  laissât  tran- 
quille, et  qu'on  attendît  un  peu.  Sa  tante 
s'approcha  d'elle  pour  la  calmer.  Cœlia 
se  jeta  sur  elle,  d'un  air  troublé.  Elle  lui 


(    252    ) 

prit  le  bras  qu'elle  serra  avec  force.  Elle 
dit  qu'elle  avoit  bien  mal  au  cœur  ,  et 
qu'elle  souûroit  beaucoup.  Elle  prononça 
alors  le  nom  de  Palamède ,  et  mourut  en 
le  prononçant. 

Note  de  l'Editeur. 

(On  trouve  cette  note  dans  le  manuscrit,  à  la 
fin  de  l'histoire  de  Ccelia.  ) 

«  J'ai  tâché  de  conserver ,  en  écrivant  ce  re'cit  r 
rt  Je  ton,  et  jusqu'aux  expressions  de  la  tante  de 
»  Cœlia  ,  qui  m'a  raconté  l'aventure  de  sa  mal- 
»  heureuse  nièce.  » 


(  253  ) 
Réflexions   sur   la   Comédie, 


*--wk.*/x.-%-%  ■v^.w^.'x,*. ■*.-*.  %."v%/*-'*.%.<^-».wwv  *,-%.-».  %,-x.-^/*.-v-**v^'V*.-w-»» 


JL'origine  du  sermon  est  une  ampli- 
fication de  la  parole  de  Dieu ,  qui  doit  con- 
duire les  fidèles  à  la  réformation  de  leurs 
mœurs. 

L'origine  de  la  comédie  étoit  un  spec- 
tacle indécent  où  le  peuple  couroit,  et  dont 
quelques  gens  de  génie  ont  profité,  pour 
peindre  et  combattre  les  travers  de  la  so- 
ciété. 

L'art  delà  chaire  n'a  subi  d'autres  chan- 
gemens,  que  les  progrès  qu'a  faits  l'élo- 
quence. 

L'art  de  la  comédie  s'est  perfectionné 
par  degrés,  en  s'épurant  d'obscénités  et  de 
bassesses,  à  mesure  que  les  peuples  se 
sont  policés. 

Le  sermon  n'a  qu'un  seul  caractère,  ce- 
lui de  la  gravité. 

La  comédie  en  admet  deux.  Lorsqu'elle 
veut  exciter  à  de  grandes  vertus  ou  pein- 


(  254) 

dre  de  grands  vices,  elle  prend  le  ton  sé- 
rieux et  majestueux  du  tragique;  lors- 
qu'elle ne  peint  que  les  travers  de  la  so- 
ciété particulière,  elle  les  ridiculise  en  em- 
ployant la  gaieté  du  comique. 

Un  grand  prédicateur  est  estimé. 

Un  auteur  sublime  l'est  plus  encore, 
parce  qu'il  est  plus  difficile  d'être  Molière 
que  Bourdaloue. 

Le  sermon  commence  par  un  exposé  sur 
lequel  roule  le  développement  d'un  long 
discours,  dont  la  catastrophe,  pour  ainsi 
dire,  est  la  crainte  deschâtimens  réservés 
pour  le  vice  ,  et  l'espoir  des  récompenses 
promises  à  la  vertu. 

La  comédie  commence  par  une  exposi- 
tion sur  laquelle  est  bâtie  l'intrigue  de  la 
pièce,  et  le  dénouement  est  de  même,  le 
vice  puni  et  la  vertu  récompensée. 

Le  prédicateur  et  l'auteur  veulent  éga- 
lement la  réformation  des  mœurs.  Pour- 
quoi donc  le  prédicateur  censure-t-il  le 
spectacle  ? 

Long-temps ,  la  comédie  se  ressentant 
de  la  grossièreté  de  l'enfance  des  nations, 


(  255  ) 

présenta  d'indécentes  images,  et  chargea 
ses  dialogues  d'impuretés  révoltantes.  Cette 
première  impression ,  sujette  à  la  censure, 
ne  s'est  point  effacée ,  quoique  le  théâtre 
se  soit  sévèrement  châtié. 

Poursuivons  le  rapprochement  de  ces 
deux  genres. 

Un  prédicateur  n'est  suivi  que  par  des 
gens  persuadés,  qu'un  mouvement  reli- 
gieux mène  à  son  sermon. 

Un  auteur  parle  à  tout  le  monde. 

Un  prédicateur  n'excite  que  l'effroi. 

Un  auteur  remue  tous  les  sentimens. 

On  n'est  point  distrait  à  la  comédie. 

On  dort  au  sermon. 

La  comédie  soutient  l'attention ,  par  la 
vivacité  du  dialogue. 

Le  sermon  en  abuse,  par  l'ennui  du  mo- 
nologue. 

Pourquoi  n'inféreroit-on  pas  de  là  que 
s'il  étoit  possible  d'être  réformé,  lorsqu'on 
ne  cherche  pas  à  l'être,  on  devroit  plutôt 
se  promettre  ce  miracle  de  la  comédie, 
que  du  sermon? 

Car  enfin,  lorsqu'un  acteur  adroit  re- 


(  256  ) 

présente  \e  Joueur,  furieux,  désespéré 
d'avoir  perdu  tout  son  argent ,  dans  les 
agitations  où  le  jette  sa  rage,  obligé  de  la 
dévorer  en  présence  d'un  père  qui  s'avance, 
quel  est  le  joueur  qui  ne  se  reconnoît  point 
et  qui,  se  jugeant  de  sang  froid,  ne  sen- 
tira pas  qu'il  se  creuse  le  même  abîme? 
Nesera-t-il  pas  plus  ému,  que  par  le  tableau 
du  même  joueur,  qu'un  prédicateur  re- 
présente brûlant  dans  les  flammes  de  l'en- 
fer, pour  avoir  dissipé  des  biens  dont  le 
ciel  ne  l'a  rendu  que  dépositaire?  Une 
image  inconnue  peut  étonner  l'esprit  , 
mais  ne  le  persuade  pas.  La  peinture  d'un 
malheur  éprouvé ,  parle  à  l'imagination  , 
lui  rappelle  des  douleurs  dont  le  retour 
l'intimide.  Les  vengeances  de  Dieu  sont 
les  seules  armes  de  la  chaire  ;  le  mépris 
et  le  malheur,  dont  nous  ne  voyons  que 
trop  d'exemples,  sont  celles  du  théâtre. 
C'est  en  s'adressant  à  notre  cœur,  que 
l'auteur  cherche  à  nous  exciter.  C'est  par 
le  surnaturel  que  le  prédicateur  veut  nous 
émouvoir.  Qu'en  arrive-t-il  ?  Que  l'auteur 
nous  enlève  hors  de  nous-mêmes,  et  que  le 

prédicateur 


(  *>■) 
prédicateur  nous  fatigue.  Quel  est  l'homme 
qui,  sortant  d'une  représentation  des  Ho- 
raccs ,  ne  voudroitètre  ce  brave  libérateur 
de  sa  patrie,  percé  de  coups  qu'il  a  reçus 
pour  elle  ,  et  venant,  glorieux  et  sanglant» 
en  recevoir  les  hommages  ?  Qui  voudroit , 
en    sortant  du  sermon,  être  Judith,   et 
traîner,  toute  sa  vie,  le  reproche  honteux 
d'avoir  sauvé  son  pays  par  un  assassinat? 
Mais  j'entends  un  moraliste  qui ,  m'ac- 
cordant  qu'une  action  agit  plus  puissam- 
ment sur  nous  qu'une  image ,  en  conclut 
que  l'amour,   fondant  presque  toujours 
l'intérêt  des  pièces ,  elles  sont  chargées 
de  scènes  dangereuses  pour  le  cœur  qui 
se  laisse  enivrer  du  poison  fatal  de  cette 
passion.  Objection  facile  à  réfuter.  Si  l'a- 
mour est  le  nœud  ordinaire  des  drames, 
il  est  peint,  dans  le  tragique,  avec  toutes  les 
couleurs  qui  en  font  une  vertu.  Dans  le  co- 
mique, il  doit  toujours  être  soumis  au 
devoir  et  même  au  préjugé.  Si  dans  l'un  et 
dans  l'autre ,  il  s'écarte  de  ce  but ,  ce  n'est 
que  pour  mettre  sur  la  scène  les  malheurs 
auxquels  il  expose ,  lorsqu'il  cesse  d'avoir 
Tome  IV.  r 


(  258  ) 

ce  caractère.  Pourquoi  donc  redouter 
l'image  d'une  passion  dont  le  germe  est  au 
fond  de  tous  les  cœurs ,  lorsqu'on  nous  ap- 
prend qu'il)  faut  mettre  un  frein?  Quand 
je  vois  tous  les  maux  que  le  fatal  amour 
de  l'époux  de  Mclanide  est  àla  veille  d'oc- 
casionner ,  je  sens  bien  plus  le  danger  de 
ce  fougueux  sentiment,  que  lorsqu'un  pré  • 
dicateurme  dit  que  David  a  pleuré  si  long- 
temps son  erreur  avec  Bethzabée. 

Quant  au  danger  qu'on  court  au  spec- 
tacle ,  une  ame  susceptible  le  rencontre 
par-tout.  La  religion  admet  un  tentateur; 
elle  nous  apprend  qu'il  nous  poursuit  sans 
cesse,  et  qu'une  église  même  n'est  pas  un 
asile  contre,  lui.  Un  casuiste  défend  le  spec- 
tacle; mais  un  casuiste  lit  Corneille ,  Ra- 
cine ,  Molière ,  etc.  ;  il  admire  tout  haut  ces 
auteurs.  Un  roi  très-chrétien  permet  qu'on 
excommunie  ses  comédiens,  et  les  pen- 
sionne. Rome  lance  ses  foudres  contre  les 
comédiens;  mais  Rome  en  est  pleine. 


(»S9) 


iVV<'iv<«Vii 


L  '  H  E  R  M  I  T  £. 


Je  tous  épargne,  mon  cher  S***,  le  dé- 
tail des  amours  de  M.  de  Saint-Laurent , 
gentilhomme  du  Dauphiné,  avec  Made- 
moiselle de  Vallersun.  Vous  saurez  seule- 
ment que,  forcé  de  l'enlever  le  21  août 
1761 ,  il  alla  l'épouser  en  Savoie.  Il  eut 
dans  sa  route  une  aventure  bien  extraor- 
dinaire» 

Nos  deux  amans  partirent  sans  domes- 
tiques, et  suivirent  l'Isère.  En  arrivant 
aux  montagnes  de  la  Grande  Chartreuse, 
après  une  journée  très-forte,  ils  furent 
obligés  d'aller,  à  dix  heures  du  soir,  dans 
une  maison  que  leur  indiquoit  une  clarté 
lointaine  ,  et  qu'ils  apercevoient  située 
sur  une  montagne,  au  milieu  des  bois, 
comme  le  son  t  presque  tous  les  hermitages. 
Effectivement,  un  vieuxhermile  leur  offrit, 
avec  toutes  sortes  d'empressemens ,  un 
asile  dans  sa  retraite,  et  parut  bien  lâché 

r  2 


(    260   ) 

de  n'avoir  à  leur  présenter  qu'un  plat  de 
racines  pour  souper,  et  de  la  paille  pour 
se  coucher.  Nos  jeunes  amans  se  trou- 
voient  encore  bien  heureux  d'être  à  cou- 
vert. Après  ce  frugal  repas ,  ils  prièrent 
l'hermite  de  leur  préparer  un  lit  de  paille. 
Le  bonhomme  y  travailla  sur-le-champ, 
avec  le  plus  grand  soin  ;  ensuite  ,  il  de- 
manda la  permission  de  se  retirer. 

M.  de  Saint-Laurent  et  Mademoiselle 
de  Vallersun  s'endormirent  sur-le-champ, 
et  si  profondément,  qu'à  deux  heures  du 
matin ,  Mademoiselle  de  Vallersun  ,  qui 
s'étoit  couchée  du  côté  du  mur,  ne  sentit 
point  que ,  par  un  ressort  lâché  fort  dou- 
cement, elle  se  séparoit  de  M.  de  Saint- 
Laurent,  et  qu'elle  fut  bientôt  dans  un 
caveau  profond ,  à  plus  de  cinquante  pieds 
sous  terre.  La  trappe  revint  très-brusque- 
ment à  sa  place  ,  et  Mademoiselle  de 
Vallersun  ne  fut  réveillée  que  par  le  sou- 
bresault  que  lui  causa  son  arrivée  dans  ce 
lieu  terrible.  Comment  pouvoir  exprimer 
la  situation  de  cette  malheureuse ,  lors- 
qu'elle se  trouva  tout  d'un  coup  dans  un 


(»6i  ) 

endroit  aiFreux,  qui  n'étoit  éclairé  que 
par  une  lampe  lugubre;  et  que  cherchant 
la  main  de  son  amant ,  elle  sentit  la  sienne 
saisie ,  serrée  par  un  jeune  hermite  pros- 
terné devant  elle  !«  Juste  ciel!  s'écria-t-elle, 
ayez  pitié  de  moi  !  je  me  meurs  :  »  elle 
s'évanouit  et  resta  sans  connoissance.  Les 
secours  perfides  du  scélérat  ,  entre  les 
mains  duquel  elle  étoit,  ne  faisoient  qu'a- 
jouter mille  horreurs  à  sa  situation. 

M.  de  Saint-Laurent  se  réveilla.  Son 
premier  soin  fut  de  voir  si  Mademoiselle 
de  Vallersun  dormoit  encore.  Quel  fut 
son  étonnement  de  ne  la  plus  trouver  à 
coté  de  lui  î  II  se  lève  avec  précipitation , 
l'appelle  avec  inquiétude  :  la  tête  déjà 
perdue,  il  poussoit  les  cris  les  plus  tou- 
chans  et  les  plus  effrayans.  Il  cherche  et 
trouve  le  vieux  hermite.  Malheureux,  lui 
dit-il ,  as-tu  caché  l'objet  de  ma  tendresse, 
du  bonheur  de  ma  vie?  Puis  l'entraînant 
dans  la  chambre,  il  sauta  sur  un  de  ses 
pistolets,  l'appuya  sur  sa  gorge,  et  lui  rede- 
manda Mademoiselle  de  Vallersun.  Grâce, 
seigneur,  grâce  lui  répondit  l'hermite  !  je 


(    262    ) 

ne  suis  pas  le  coupable;  mais  si  vous  ne 
me  tuez  pas,  je  pourrai  dévoiler  à  vos  yeux 
ce  secret  terrible;  encore  une  fois  écou- 
tez-moi, parlez  bas  et  suivez  mes  conseils. 
—  Achève ,  barbare ,  je  t'écoute.  —  Eh 
bien  ,  seigneur,  allez  sans  perdre  une 
minute  ;  tâchez  de  trouver  une  femme  qui 
veuille  vous  suivre ,  qui  soit  jolie  ,  dont 
vous  puissiez  disposer,  amenez-la  dans  ces 
lieux,  et  soyez  sûr  que  je  vous  ferai  re- 
trouver votre  épouse.  —  Quelle  proposi- 
tion me  fais-tu ,  malheureux?  quel  outrage 
oses-tu  faire  à  mes  sentimens!  tremble!  ma 
fureur  ne  connoît  plus  de  frein,  plus  de 
pitié  ! 

M.  de  Saint-Laurent  exerça  sur  le  vieux 

A 

hermite  tout  ce  que  lui  dictoient  et  jus- 
tifiaient à  la  fois  le  désespoir  et  la  rage. 
Rien  n'ébranla  la  fermeté  de  cet  homme. 
Il  disoit  :«  vous  pouvez  me  faire  mourir, 
mais  v  ous  n'obtiendrez  rien  de  moi.  »  Quel 
parti  prendre?  notre  amant  suspendit  ses 
rigueurs,  et  finit  par  se  faire  répéter  les 
conseils  de  l'hermite.  Il  fallut  obéir  :  il 
partit  donc  pour  Turin.  En  arrivant,  il  mit 


(  2G3  ) 

tout  en  usage  pour  trouver  une  jeune  et 

jolie  courtisane ,  à  qui  l'argent  suffit.  Il  la 

détermina  sans  peine  à  le  suivre  dans  une 

de  ses  terres ,  où  son  projet,  disoit-il,  étoit 

de  vivre  avec  elle.  Il  arrive  enfin  à  l'her- 

mitage  ,  tremblant   de   n'y  plus  trouver 

l'hermite  ;  heureusement,  il  l'aperçut  une 

minute  après ,  et  lui  demanda  tout  bas  s'il 

pouvoU  compter  sur  sa  promesse?  «  Oui, 

»  seigneur,  je  vous   tiendrai  ma  parole. 

»  Faites  entrer  Madame  dans  la  chambre, 

»  et  sur-tout  écoutez-moi  bien.  Vous  allez 

»  manger  un  morceau  ;  je  disposerai  pour 

»  vous  un  lit  de  paille  comme  avant-hier, 

»  et  je  vous  préviens  qu'à  deux  heures 

»  précises,  vous  sentirez  du  mouvement 

»  sous  vous.  Vous  aurez  l'attention  de 

»  vous  coucher  du  côté  du  mur.  Laissez- 

»  vous  descendre ,  sans  remuer  ni  crier. 

»  Ne  réveillez  pas  la  jeune  personne  qui 

»  vous  a  suivi;  je  vous  promets,  seigneur, 

»  que  vous  recouvrerez  le  bien  que  vous 

»  poursuivez.  »  Quelqu'effravant  que  fût 

tout  ce  mystère,  M.  de  Saint-Laurent  ne 

pouvoit  plus  reculer.  Il  se  mit  à  table ,  et 


(  264  ) 
ne  voulut  se  coucher  qu'à  deux  heures. 
A  deux  heures ,  précises  il  entendit  un  petit 
bruit,  et  se  sentit  bientôt  descendre  :  il 
arriva  dans  cet  antre  affreux.  Le  premier 
objet  qui  s'offrit  à  sa  vue,  l'ut  la  robe  de 
Mademoiselle    de    Vallersun.    Comme  il 
voulut  se  précipiter  sur  elle,  il  voit  dans 
le  fond  de  la  caverne  un  jeune  hermite; 
il  court,  le  saisit  à  la  gorge,  le  frappe 
d'un  coup   de   poignard ,   en   s'écriant  : 
«  Monstre ,  rends-moi  ma  femme  !  »  Un  cri 
sefitentendre.  M.  de  Safnt-Laurentlaissant 
dans  les  convulsions  de  l'agonie  ce  scé- 
lérat, s'élança  rapidement  à  la  voix  de  sa 
chère  maîtresse,  et  bientôt  il  tomba  lui- 
même  évanoui.  Cependant,   avant    qu'il 
eût  perdu  connoissance ,  il  put  entendre 
l'hermite  dire  d'une  voix  mourante:  «  Mi- 
as»  sérable ,  je  meurs  ;  un  quart  d'heure 
»  plus  tard,  je  touchois  au  doux  moment 
»  de  jouir  de  tout  ce  que  m'enlève  mon 
»  assassin  !  » 

Nos  jeunes  amans  revinrent  à  la  vie  ; 
aidés  du  ressort  de  la  trappe,  ils  se  don- 
nèrent eux-mêmes  la  liberté. 


(  265  ) 

M.  de  Saint-Laurent  tint  sa  parole  au 
vieux  hermitc ,  donna  mille  pistoles  à  la 
courtisane,  et  les  deux  amans,  échappés 
de  l'enfer,  se  mirent  en  chemin  pour  aller 
se  marier,  a  la  plus  prochaine  ville  de  la 
Savoie. 

Quel  étoit  ce  vieillard?  quels  rapports 
le  lioient  au  jeune  et  pervers  habitant  de 
la  caverne?  quel  étoit  le  secret  de  cette 
condition  imposée  par  l'hermite,  d'amener 
une  jolie  femme  pour  en  retrouver  une 
autre?  quel  étoit  enfin  le  brigand  qui 
s'étoit  emparé  de  Mademoiselle  de  Valler- 
sun?  voilà  ce  qu'on  n'a  pu  découvrir.  Le 
Gouvernement  Sarde  fit  des  perquisitions 
inutiles. 


(  266  ) 


l  WV^.%*^^'»/*^/%«'X.»^'^%^VX%^^''*  WV».*/*-'*.»^''*"^/^/**^''*.  *%/%/»  *j-V^* 


Réflexions  sur  le  Toh. 


orsque  j  écris,  je  n  ai  jamais  en  vue 
que  de  m'amuser,  et  je  ne  mets  dans  ma 
confidence  qu'un  très -petit  nombre  de 
gens  assez  complaisans  pour  me  lire,  dont 
le  suffrage  me  flatte  ,  et  dont  le  blâme  ne 
me  choque  point.  Je  ne  sais  si  j'ai  quelque 
talent;  mais  je  suis  sûr  que  je  n'ai  point 
d'amour-propre  :  car  je  n'éprouve  pas  plus 
de  chagrin  à  jeter  au  feu  des  pages  con- 
damnées ,  que  de  plaisir  à  mettre  dans 
mon  porte-feuille  une  production  dont  on 
m'a  félicité  Sacrifice  qui  ne  produit  d'au- 
tre effet  en  moi  que  de  me  faire  rire  du 
respect  quej'avois  pour  mon  ouvrage.  Ce 
petit  exorde  s'adresse  à  ceux  qui  liront 
ces  réflexions;  je  prétends,  par -là, 
les  encourager  à  la  critique  la  plus  sé- 
vère. 

Mon  dessein  est  de  me  rendre  compte 
à  moi-même  de  cette  nuance  dans  la  so- 


(2fi7    ) 

ciete ,  que  l'on  appelle  le  ton.  Tout  le 
monde  en  parle,  tout  le  monde  en  décide; 
et  fort  peu  de  gens ,  je  crois,  l'ont  appro- 
fondi. 

Le  ton  ,  en  général,  est  la  façon  d'être; 
il  consiste  dans  les  propos,  les  manières  et 
les  actions. 

Il  est  assez  singulier  que  les  hommes  qui 
semblent  n'avoir  besoin  dans  leur  société 
que  de  se  faire  entendre  les  uns  des  ajutres, 
aient  apporté  du  raffinement ,  si  on  peut 
ainsi  parler,  dans  la  façon  de  se  commu- 
niquer. C'est  ce  que  nous  voyons  cepen- 
dant, non  pas  dans  l'enfance  d'une  na- 
tion ,  mais  lorsqu'elle  est  assez  policée , 
pour  que  les  arts ,  les  sciences  elle  luxe  y 
lleurissent.La  même  recherche,  qui  se  re- 
marque dans  les  agrémens  de  la  vie  ,  s'a- 
perçoit aussi  dans  le  langage ,  le  maintien , 
et  même  le  geste.  Le  geste  entre  pour 
beaucoup  dans  les  communications  des 
hommes.  Il  parle  aux  jeux ,  comme  la 
voix  parle  aux  oreilles  ;  et  certainement 
il  change  à  mesure  que  la  façon  de  s'é- 
noncer se  perfectionne  et  s'épure. 


(  268  ) 

La  férocité,  la  barbarie,  sont  le  carac- 
tère des  premiers  temps  d'un  peuple  ;  tra- 
vailler à  faire  disparoître  l'un  et  l'autre, 
c'est  se  policer.  C'est  l'être,  que  d'en  effacer 
jusqu'aux  moindres  traces.  Mais  comme 
dans  un  grand  nombre  d'hommes  rassem- 
blés,  il  y  en  a  qui  poussent  toujours  plus 
loin  la  perfection  les  uns  que  les  autres , 
les  personnes  qui  ont  atteint  celle  de  la 
politesse,  sont  celles  qui  ont  acquis  le 
meilleur  ton. 

Il  est  tout  simple  que  les  gens  de  la  Cour 
y  parviennent  de  préférence.  Leurs  ri- 
chesses leur  fournissant  le  moyen  de  vivre 
dans  la  mollesse ,  cette  mollesse  amène  une 
douceur  de  mœurs  qui  se  montre  dans 
toutes  leurs  paroles  et  leurs  actions ,  et 
qui  fait  le  charme  de  la  société ,  puisque  la 
politesse  n'est  autre  chose  que  l'apparence 
et  la  démonstration  de  l'oubli  de  soi-même 
pour  les  autres,  dans  l'espérance  d'en  être 
traité  de  même. 

Il  est  tout  simple  encore  que  la  noblesse 
de  la  Cour  ait  un  meilleur  ton  de  politesse 
que  celle  des  provinces  ;  les  gens  de  la 


(*6?> 

Cour,  accoutumés  à  rendre  un  culte ser- 
vile  au  prince,  et  souvent  à  ses  ministres, 
doivent  être  exercés  à  cette  apparence 
d'oubli  d'eux-mêmes,  et  moins  scrupu- 
leux sur  ce  qu'on  leur  rend,  que  des  gens 
qui  se  croient  tous  égaux ,  et  qui ,  par 
conséquent ,  examinent  sans  cesse  si  on 
ne  leur  a  pas  manqué.  De  là,  ces  soins  ex- 
cessifs et  gênans  des  uns  pour  les  autres  ; 
cette  attention  continuelle  aux  plus  pe- 
tites choses;  ces  égards  sur  lesquels  on 
appuie  de  façon  à  faire  voir  qu'on  en  exige 
de  semblables  pour  soi  :  en  un  mot ,  cette 
politesse  de  mauvais  ton  qui  règne  dans 
les  provinces,  et  qui  paroît  ridicule  lors- 
qu'elle se  montre  à  la  Cour. 

Presque  tous  les  bourgeois  font  le  com- 
merce. Qui  dit  commerçant  dit  un  homme 
un  peu  dur,  un  esprit  toujours  tendu  vers 
ses  intérêts.  Le  bourgeois  commerçant, 
obligé  de  montrer  cette  personnalité  dans 
toutes  les  affaires  qu'il  traite  en  un  jour, 
n'est  plus  honteux  de  la  faire  paroi tre.  Elle 
se  remarque  jusque  dans  sa  politesse ,  qui 
tient  toujours  un  peu  de  sa  rudesse.  Notez 


(  27°  ) 
que  je  parle  en  général ,  et  que  les  excep- 
tions ne  détruisent  pas  un  fait  constaté. 

Le  paysan ,  occupé  sans  cesse  au  travail 
de  la  terre ,  ne  fréquente  pas  beaucoup 
les  autres  hommes.  Cependant,  par  le  peu 
qu'il  en  voit,  il  prend  part  au  changement 
général  de  la  nation ,  et  de  féroce ,  il  de- 
vient grossier.  Dominé  par  la  noblesse, 
il  a,  vis-à-vis  d'elle,  une  crainte  servile 
qui  fait  sa  politesse. 

Le  paysan  qui  vient  s'établir  dans  les 
villes,  ne  communique  qu'avec  les  bour- 
geois ,  desquels  il  contracte  une  manière 
de  politesse,  laquelle  se  mêlant  à  sa  rusti- 
cité, compose  une  sorte  de  ton  qui  se  res- 
sent toujours  de  son  premier  état  et  des  li- 
mites de  ses  connoissances. 

Non-seulement,  le  bon  ton  réside  dans 
la  politesse  ;  il  existe  encore  dans  la  façon 
de  parler  et  les  termes  dont  on  se  sert. 
L'inconstance  des  hommesles  porte  à  chan- 
ger de  mots .  comme  de  modes.  L'Acadé- 
mie française  est  créée  pour  décider  sou- 
verainement de  la  langue  ;  mais  elle-même 
se  trouve  soumise  à  l'usage.  Un.  homme 


(  27*  ) 
de  bon  ton ,  un  auteur  en  crédit ,  forgent 
un  mot;  il  passe  dans  la  société  (1);  l'A- 
cadémie l'adopte ,  et  les  gens  du  monde 
l'emploient  à  l'envi;  il  a  déjà  vieilli,  lors- 
qu'il passe  aux  bourgeois;  il  est  suranné, 
quand  il  vient  dans  la  province.  Si  quel- 
ques-uns de  ces  mots  sont  pédantesques , 
ou  présentent  un  sens  exagéré ,  l'homme 
de  bon  ton  ne  les  emploie  qu'en  dérision; 
mais  le  bourgeois ,  et  sur-tout  le  provin- 
cial ,  s'en  servent  avec  un  sérieux  ,  une 
emphase  qu'ils  mettent  toujours  à  ce  qui 
vient  de  la  Cour ,  et  qui ,  dans  ce  cas ,  en 
augmente  encore  le  ridicule. 

La  manière  de  s'énoncer  et  le  tour  des 
phrases,  sont  principalement  la  marque 
du  bon  ton  et  la  nuance  la  plus  difficile  à 
saisir.  La  louange  doit  être  détournée  :  les 
impossibilités  veulent  être  employées  avec 


(  1  )  Cela  n'arrive  pas  toujours  ;  d'heureuses 
■expressions  qui  nous  manquent,  sont  repoussées. 
Il  en  est  de  la  fortune  des  mots  ,  comme  de 
celle  des  particuliers;  le  caprice  y  fait  quelque 
chose. 


(  272  ) 
art,  pour  relever  les  choses  les  plus  froides. 
J'ai  vu  Madame  de  Tallard,  présentant  à 
Madame  première ,  fille  de  M.  le  Dauphin , 
encore  au  berceau ,  un  ambassadeur  qui  ve- 
noit  faire  partavec  emphase  d'une  mort  qui 
n'inléressoit  personne,  dire  à  l'ambassa- 
deur, sur  ce  que  la  petite  princesse  se  mit 
à  pleurer;«  Monsieur,  vous  manderez  à 
»  votre  Cour  le  bon  cœur  de  Madame ,  et 
»  combien  elle  est  sensible  à  la  perte  que 
»  le  roi  votre  maître,  a  faite.  *  Ce  propos, 
accompagné  d'un  sourire ,  eut  une  grâce 
infinie. 

La  plaisanterie  doit  être  fine  ou  gaie.  Il 
ne  faut  jamais  présenter  d'objets  dégoû- 
tans.  Tout  au  plus,  on  les  désigne  en  don- 
nant du  ridicule  à  ce  qui  leur  est  opposé  : 
voilà  la  seule  façon  dont  le  bon  ton  per- 
met qu'on  en  parle. Les  jeux  de  mots,  les 
façons  basses  de  s'exprimer  sont  pros- 
crites. Gependanton  peut  s'en  servir  :  mais 
c'est  alors  que  la  pantomime  est  néces- 
saire. L'intonation  de  la  voix,  le  geste 
et  le  visage,  doivent  annoncer  le  peu  de 
cas  que  l'on  fait  de  ce  qu'on  dit,  et  qu'on 

ne 


(  275  ) 
ne  se  permet  que  par  l'extrême  gaieté  dont 
il  faut  queeette  licence  soit  accompagnée. 
Un  homme  de  bon  tonpeut  tout  hasarder, 
pourvu  que  sa  contenance  apprécie  ce 
qu'il  dit. 

Puisque  la  façon  de  s'exprimer  fait  par- 
tie du  bon  ton, il  s'en  suit  nécessairement 
qu'il  doit  donner  des  lois  aux  ouvrages 
d'esprit:  elles  consistent  dans  le  choix  du 
sujet,  dans  celui  des  personnages,  et  dans 
le  style.  Ce  n'est  pas  que  des  sujets  bas 
n'aient  été  quelquefois  traités  de  bon  ton  , 
témoin  Manon  Lescaut;  mais  c'est  un 
genre  d'ouvrages  où  bien  des  auteurs  ont 
échoué.  Molière  a  souvent  mis  des  bour- 
geois sur  la  scène  ;  mais  quelle  gaieté  ! 
quelle  vérité  !  Ses  plaisanteries  ont  le  ton 
qui  convient  à  ses  caractères;  enfin,  c'est 
Molière,  et  ce  nom  renferme  tout.  Outre/ 
ces  règles  principales ,  il  est  un  ton  au  coin 
duquel  un  ouvrage  doit  être  marqué,  d'au- 
tant plus  difficile  à  saisir,  qu'il  ne  tient 
point  à  l'esprit,  aux  connoissances ,  et 
qu'il  ne  s'acquiert  que  par  l'usage  du 
monde.  C'est-lùrécueilde  mille  auteurs, 

Tome  IV.  s 


(  »7i  ) 

qui,  ordinairement ,  passent  leur  vie  dans 
leur  cabinet  ;  leurs  productions  se  res- 
sentent toujours  de  leurs  habitudes;  ce 
n'est  que  la  fréquentation  du  monde  qui 
peut  épurer  et  polir  leur  langage.  Vol- 
taire auroit  moins  de  grâces,  s'il  n'eût  pas 
vécu  de  très-bonne  heure  dans  la  meilleure 
compagnie. 

La  galanterie  avec  les  femmes  est  une 
partie  du  bon  ton  ,  de  même  qu'une  sorte 
de  déférence  noble  pour  des  gens  qui, 
par  leur  état ,  ou  leur  mérite,  ont  acquis 
des  droits  à  la  considération.  Tout  ce  qui 
est  aimable  et  brillant ,  tient  au  bon  ton; 
la  fatuité  même  ne  s'en  éloigne  pas  ,  pour- 
vu, toutefois,  qu'elle  sache  se  garantir 
du  ridicule.  Car  le  ridicule  est  absolu- 
ment contraire  au  bon  ton  ,  qui  n'est , 
à  proprement  parler ,  que  l'art  d'en  im- 
poser aux  autres  ,  par  la  séduction  et 
la  grâce ,  ce  qui  ne  peut  s'accorder  avec 
le  ridicule. 

Il  ne  faut  pas  croire  qu'on  y  parvienne 
toujours  par  l'étude  et  même  par  l'usage. 
Nous  voyons  tous  les  jours  des  gens  qui , 


(  »?5) 
vivant  dans  la  bonne  compagnie,  ont  le 
plus  mauvais  ton  du  monde.  Cela  me  feroit 
croire  que  le  germe  du  bon  et  du  mauvais 
ton  naît  avec  nous.  Quoi  qu'il  en  soit ,  c'est 
certainement  un  caractère  distinctif  que 
tout  le  monde  aperçoit ,  et  que  nulle  si- 
tuation ,  nulle  disposition  intérieure  ne 
peut  altérer. 

Quoiqu'un  homme  de  bon  ton  ait  cer- 
tainement de  l'avantage  dans  la  société, 
on  ne  peut  conclure  qu'il  en  soit  meilleur, 
ni  plus  sûr  dans  le  commerce.Tout  au  plus, 
a-  t-il  par-dessu  s  les  au  très  le  talent  de  mieux 
sauver  les  apparences  ;  mais  le  fond  de  son 
cœur  n'est  point  changé.  Ce  n'est  poin  t  une 
vertu,  mais  un  agrément  de  plus  qu'il  pos- 
sède. On  trouve  plus  d'humanité,  de  bonté 
dans  un  paysan,  que  parmi  les  gens  de  qua- 
lité ,  quoique  le  ton  soit  différent.  Au  vil- 
lage, on  oblige,  quelquefois  en  grondant; 
à  la  Cour ,  on  se  poignarde ,  en  se  ca- 
ressant. 

Je  ne  saismêmesii'agrémentquelebon 
ton  répand  dans  la  société,  vaut  mieux  que 
la  simplicité,  la  grossièreté  même ,  mêlée 

s  2 


-  (  276  ) 
de  franchise  ;  mais  c'est  une  autre  ques- 
tion que  j'examinerai  peut-être  quelque 
jour  :  je  n'ai  voulu ,  cette  fois ,  que  mettre 
de  l'ordre  dans  plusieurs  idées  confuses 
que  j'avois  sur  les  différens  tons  et  sur 
leurs  causes. 


(  277  ) 
Histoire   de   Revenans. 


H  W%  *_».**.-».».*.*.*.*». 


IN  ou  s   étions  hier,  mon  cher  ****,    à 
Tordre  chez  M.  de  Gastries.  Il  s'y  trouvoit 
un  commandeur  de  l'Ordre  teutonique , 
venu  par  rapport  à  des  fourrages  qu'on  lui 
demande.  Nous  causions  avec  cet  homme , 
et  l'entretien    rouloit   sur  la  nature  du 
pays.  Nous  voulûmes  savoir  ce  que  c'étoit 
qu'un  château  que  nous  voyions  sur  une 
hauteur  à  deux  lieues  de  notre  camp.  Il 
nous  répondit  que  c'étoit  le  château  de 
Katsenstein;  que  depuis  long-temps  per- 
sonne n'avoit  eu  le  courage  d'y  pénétrer, 
parce  qu'il  y  revenoit  des  esprits;  que 
l'accès  en  étoit  devenu  presque  imprati- 
cable ,   par  les  ronces  et  par  les  épines 
qui  couvroient  la  petite  montagne  sur 
laquelle  il  est   bâti.  L***  qui,    comme 
vous  savez,  est  toujours  excité  par  tout 
ce  qui  promet  quelque  péril,  n'eut  pas 
plus  tôt  entendu  celte  réponse,  qu'il  s'em- 


(    »7«   ) 

para  de  la   conversation.    Il   accabla  le 
commandeur  de  questions,  et  tout  d'un 
coup  ,  se  frottant  les  mains  ,  il  me  dit  : 
«  Nous   devrions  aller  passer  une   nuit 
»  dans  ce  château.  Ma  foi,  lui  répondis-je, 
»  je  suis  ton  valet.  Que  diable  veux-tu  que 
»  j'aille  faire  là?  On  nous  a  bercés  avec 
i>  ces  histoires  qui  finissent  toujours  par 
»  des  faux-monnoyeurs,  au  des  voleurs, 
»  réfugiés  sous  terre;  et  ces  gens-là  vous 
»  étrillent  les  curieux,  comme  ils  le  mé- 
»  ritent.  —  Que  peut-il  nous  arriver,  reprit 
M  l*  *  *  ?  noils  serons  ensemble.  »  Pendant 
qu'il  me  disoit  cela,  j'aperçus  Th.***,  le- 
quel a  passé  sa  jeunesse  à  tâcher  de  voir 
le    diable  dans    les  carrières   de   Mont- 
Rouge.  Il  me  regartloit  etricanoit.  Bis** 
secouoit  la  tête  ;  et  les  yeux  de  tout  le 
monde   étoient  fixés   sur  moi.    Cela  me 
piqua.  Je  dis  à L***  :  «Eh bien,  j'y  consens; 
3>  mais  c'est  à  condition  que  nous  ne  se- 
33  rons  que  nous  deux.  Tu  veux   tenter 
»  une  grande  aventure;  pardieu  î  tu  l'ache- 
»  veras  dans  toutes  les  règles  de  la  cheva- 
»  lerie;  je  serai  ton  écuyer.  »La  journée 


(  279  ) 
se  passa  loute  entière  en  plaisanteries  sur 
notre  projet.  Cependant,  M.  de  C***  et 
nos  amis,  nous  firent  des  représentations 
sur  cette  folie  ;  mais  ce  fut  en  vain.  Toute 
l'armée  savoit  notre  résolution.  A  tort  ou 
raison,  nous  voulûmes  la  suivre. 

\ers  le  soir,  nous  montâmes  à  cheval 
armés  chacun  de  nos  sabres.  Arrivés  au 
pied  de  la  colline,  nous  renvoyâmes  no* 
gens,  avec  ordre  de  venir  nous  chercher 
le  lendemain  matin,  et  nous  prîmes  nos 
pistolets. 

Je  vous  ai  déjà  dit  qu'on  nous  avoit 
annoncé  que  les  abords  de  Katsenstein 
étuient  fort  difficiles.  Vous  ne  pouvez 
vous  persuader  ce  que  nous  eûmes  à  sur- 
monter de  trous  profonds,  de  terrasses 
éboulées  par-ci  par-là,  de  rochers  ;  et  le 
tout  si  fort  défendu  par  les  ronces,  que 
nous  ne  pouvions  nous  faire  jour,  qu'à 
grands  coups  de  sabres.  Tantôt ,  nous 
étions  obligés  de  nous  donner  la  main ,  et 
tantôt  de  nous  pousser;  enfin,  à  force  de 
travaux,  nous  arrivâmes  à  la  porte  du 
ciiàleau.  Elle  éloit  fermée;  nous  lenfon- 


(   280    ) 

cames.  Nous  entrâmes  dans  un  vestibule 
assez  grand  ;  nous  parcourûmes  plusieurs 
chambres  au  rez-de-chaussée ,  si  dégra- 
dées ,  que  nous  ne  jugeâmes  pas  à  propos 
d'y  rester.  Nous  montâmes  un  escalier  qui 
nous  conduisit  à  l'entrée  d'une  de  ces 
vastes  salles,  où  l'on  dit  communément, 
que  l'on  doit  avoir  peur  des  esprits.  Au 
milieu,  nous  vîmes  une  grande  table,  et 
tout  autour,  des  bancs.  «  Apparemment, 
»  dis-je  à  L  *  *  *,  c'est  ici  le  salon  d'assem- 
»  blée  de  messieurs  lesrevenans?  Qu  inous 
«  empêche  de  nous  établir  ici?  »  Il  ap- 
prouve ma  proposition  ;  et  comme  le  jour 
baissoit,  nous  allumâmes  une  bougie  que 
nous  avions  apportée.  Notre  position  cora- 
mençoit  à  nous  déplaire,  d'autant  qu'à  de 
noires  pensées  ,  il  se  joignoit  un  froid 
affreux  qui  nous  geloit.  Enfin,  vers  minuit 
nous  entendîmes  un  bruit  qui  sembloit 
venir  de  fort  loin ,  et  s'échapper  par  la 
porte  d'un  souterrain  ,  devant  laquelle 
nous  avions  passé,  sans  que  l'un  eiit  osé 
proposer  à  l'autre  d'y  descendre.  Ce  bruit , 
en  approchant,  s'augmcntoit,  et  bientôt 


(  »fc  ) 

nous  distinguâmes  une  grande  quantité 
de  voix.  Il  y  en  avoit  de  toutes  les  espèces, 
de  douces,  d'aigres,  d'enrouées,  de  Ail- 
les: elles  parîoiertt  toutes  à  la  fois,  les 
unes  en  traînant,  les  autres  avec  une  impé- 
tueuse rapidité  ;  quelques-unes ,  en  gras- 
seyant. Le  tout  étoit  entremêlé  d'un  cli- 
quetis de  chaînes.  Gomme  les  gens  qui 
faisoierit  ce  fracas ,  sembloient  monter 
l'escalier  machinalement ,  nous  nous  le- 
vâmes. Nous  nous  mimes  le  dos  à  la  mu- 
raille ;  et  nous  serrant  l'un  contre  l'autre, 
nous  tirâmes  nos  sabres.  A  peine  étions- 
nous  dans  cette  attitude,  que  nous  vîmes 
entrer  un  nombre  prodigieux  de  spectres 
de  femmes,  les  uns  très-hideux,  les  autres 
fort  jolis.  Ils  parurent  étonnés  de  nous 
voir  ;  ils  s'empressèrent  de  nous  accoster. 
Ils  nous  entourèrent  :  elles  faisoient  un 
tel  bruit,  que  nous  en  étions  assourdis. 
Nous  restâmes  quelque  temps  dans  cette 
situation.  Comme  je  vis  que  ces  fantômes 
ne  cherchoient  point  à  nous  faire  du  mal, 
je  me  hasardai  de  parler.  Au  premier 
mouvement  de  mes  lèvres ,  tout  se  tut. 


(  *8»  ) 

«  Mesdames  ,  leur  dis-je  ,  si  mon  r.om- 
»  pagnon  et  moi  nous  vous  déplaisons 
*•  ici ,  nous  allons  nous  retirer.  >»  Les  spec- 
tres répondirent  tous  à  la  lois  :  «  Non. 
»  — Eh!  de  grâce  ,  repris-je,  l'une  après 
»  l'autre,  si  vous  voulez  que  nous  lions 
»  conversation.  »  Monsieur  a  raison  ,  re- 
prit ,  d'un»  ton  doucereux  ,  un  spectre 
dont  l'air  décent  me  plat.  Toutefois,  en 
l'examinant ,  je  m'aperçus  qu'il  n'avoit 
qu'une  enveloppe  agréable  :  on  dislin- 
guoit  au  travers  de  cette  enveloppe  ,  la 
la  plus  effrayante  et  la  plus  horrible  ligure 
qu'on  puisse  se  représenter.  «  Oserai- je 
*  vous  demander ,  répliquai-je  ,  qui  vous 
»  êtes  ,  ou  qui  vous  avez  été  ?  — Hélas  ! 
»  mon  cher  monsieur ,  me  répondit-il , 
»  je  fus  une  dévote.  Je  passais  mes  ma- 
»  tinées  à  l'église  ,  une  partie  de  mon 
»  après-dîner  dans  les  bras  de  mon  con- 
»  fesseur,  et  la  nuit,  dans  ceux  d'un  amant 
»  obscur.  J'étois  méchante  ,  médisante  , 
»  calomnieuse ,  fausse ,  dure ,  vindicative  : 
»  j'afFectois  toutes  les  vertus  et  je  n'en 
»  pratiquais  aucune.  Aussi,  suis- je  la  plus 


(  283  ) 

»  damnée  de  ces  dames,  et  l'on  m'a  mise 
*  dans  la  quatorzième  chaudière,  à  gau- 
»  che,  en  entrant.  "Pendant que  je  causois 
avec  ma  dévote,  L***  ,  toujours  galant 
et  déjà  plein  de  confiance  ,  étoit  à  l'autre 
bout  de  la  salle,  au  milieu  des  jolies  fem- 
mes. Il  leur  contoit  des  histoires  et  leur 
plaisoit ,  à  son  ordinaire.  J'allai  le  rejoin- 
dre ;  et  m'é tonnant  que  les  enfers  ren- 
fermassent des  objets  aussi  doux ,  j'appris 
que  des  damnées  aussi   séduisantes  ,   ne 
l'étoient  que  pour  avoir  été  jadis  unique- 
ment attachées  à  leur  figure,  et  que  leur 
plus  grand  supplice  étoit  de  n'être  trou- 
vées jolies  par  aucun  diable.  Comme  je 
vis  que  j'avois  déplueninterrompantL***, 
je  m'en  allois  pour  faire  d'autres  ques- 
tions   ,    lorsqu'un    petit    fantôme    très- 
étourdi ,  d'un  aspect  assez  agréable  ,  vint 
se  mettre  sur  mon  passage,  et  m'agaça. 
Je  lui  fis  ma  demande  ordinaire.  Il  me 
répondit  :  «   J'étois  assez  bien  ,  comme 
5»  vous  voyez  ;  mais  je  ternissois  tous  mes 
w  agrémens  par  la  coquetterie.  Je  faisois 
»  plus  de  tracasseries  dans  un  jour,  que  je 


(  m  ) 

»  ne  serai  damnée  de  siècles.  On  m'en  a 
»  bien  punie;  j'aime  ,  quedis-je,  j'adore 
»  le  diable  le  plus  charmant ,  le  plus  ac- 
»  compli  qui  soit;  et  quels  que  soient  ma 
»  tendresse  et  mes  soins,  il  est  insensible 
»  à  tout  ce  que  je  lais  pour  lui  plaire.  » 
Comme  les  coquettes,  devenues  tendres, 
sont  fort  ennuyeuses ,  je  quittai  bien  vite 
celle-ci,  pour  m'approcher  d'un  l'an  tome 
qui  paroissoit  triste.  Il  n'attendit  pas  que 
je  lui  lisse  une  question.  Aussitôt  que  je 
Eus  près  de  lui ,  il  me  dit  :  «  Vous  voyez 
la  plus  malheureuse  de  toutes  les  dam- 
nées qui  sont  ici.  J'ai  quitté  l'amant 
le  plus  tendre  et  le  plus  parfait ,  sans 
cesse  je  vois  tout  ce  que  j'ai  perdu ,  je 
crois  lui  parler,  et  je  suis  la  proie  des 
regrets  les  plus  sensibles  et  des  remords 
les  plus  cuisans. — Ali  !  ah  !  répliquai- je , 
l'infidélité  reçoit  donc  un  châtiment  aux 
enfers  ?  —  Assurément ,  me  dit-elle ,  et 
même  celle  qui  n'est  qu'en  idée.  A  la 
vérité,  celle  dernière  n'est  pas  soumise 
à  des  châtimens  aussi  sévères.  Les  fem- 
mes qui  se  la  reprochent  sont  seulement 


(  280  ) 

»  condamnées  à  attiser  avec  leurs  doigte 
»  le  feu  des  chaudières  où  bouillent  les 
»  autres. —  Oserois-je,  repris-je,  puisque 
»vous  me  paroissez  si  bien  au  l'ait,  vous 
»  demander  quels  sont  ces  deux  fantômes 
»  qui  sont  auprès  de  la  porte,  et  ces  deux 
a>  autres  si  laids? —  Celui  de  ce  côté-ci , 
»  me  répondit  mon  affligée,  parloit  tou- 
»  jours  d'ajustemens  et  de  ces  petits  riens 
»  dont  s'occupent  les  femmes  ;  elle  exi- 
>»  geoit  des  hommes  de  l'écouler,  ne  leur 
»  permettant  pas  de  s'entretenir  devant 
»  elle  de  choses  un  peu  plus  intéressantes  ; 
»  cependant ,  comme  ce  n'estpas  un  crime 
»  grave  ,  on  la  met  simplement  au  bain- 
»  marie.  Cette  autre  est  une  femme  qui 
»  n'a  point  eu  d'amant.  Elle  en  étoit  de- 
»  venue  d'une  vanité  révoltante.  Voyez- 
»  vous  comme  elle  se  cache  ?  on  applau- 
di dit  à  sa  vertu  ;  mais  on  en  a  jugé  les 
»  motifs.-  Ici  ,  les  choses  paraissent  ce 
»  qu'elles  sont.  Personne  ne  la  regarde, 
»  ni  ne  lui  parle.... — C'est  singulier,  inter- 
»  rompis-je!  Dans  le  monde, nous  croyons 
»  qu'une  femme  a  tort  d'avoir  un  amant. 


(  28G  ) 
■ — Elle  pourroit  mieux  faire  ,  répliqua 
mon  fantôme  ;  maisdu moins  on  luisait 
gré  de  n'en  avoir  qu'un  et  de  le  rendre 
>  heureux.  — Vous  devriez  bien ,  repris- 
je,  aller  dire  tout  cela  dans  le  monde  ;  car 
pour  moi  j'auraibeau  le  répéter  :  on  ne 
me  croira  pas. — Nous  n'avons  garde,  me 
répondit  l'ombre  :  Ne  savez- vous  pas 
que  la  seule  consolation  des  malheu- 
reux est  d'avoir  des  semblables  ?  Quant 
à  ces  fantômes  eiFrayans,  ajouta-t-elle, 
ce  sont  ceux  de  femmes  fausses ,  avares, 
intrigantes  ,  ou  souillées  de  grands 
crimes;  elles  en  portent  l'empreinte. 
— Voudriez-vous  bien  encore,  lui  dis-je, 
m'apprendre  pourquoi  vous  vous  êtes 
approprié  ce  château,  et  pourquoi  vous 
y  venez  ?  —  Il  n'est,  point  à  nous ,  me 
dit-elle ,  mais  au  diable  ;  il  appartint 
autrefois  à  Calvin  ,  et  le  jour  qu'il 
mourut,  le  diable  s'en  empara.  Vous 
n'ignorez  pas  que  les  plusgrandes  peines 
ont  du  relâche.  Pour  nous  en  donner, 
on  nous  permet  de  sortir  toutes  les 
nuits  de  nos  brasiers ,  et  de  venir  ici  ; 


(3*7) 
»  mais  comme  les  malheureux  le  sont 
»  par-tout  ,  nous  retrouvons  ici  l'enfer. 
»  Il  n'y  paroît  jamais  d'hommes  :  vous 
»  savez  ce  que  c'est  qu'une  société  de 
»  femmes.  Ce  qui  plaît  à  l'une  ,  déplaît  à 
»  l'autre  ;  chacune  veut  avoir  la  préémi- 
»  nence  ;  toutes  sont  jalouses.  Aussi,  n'est- 
»  ce  parmi  nous  qu'un  tissu  de  querelles , 
»  de  méchancetés ,  de  scènes.  Chacune 
»  veut  qu'on  l'écoute;  et  plusieurs  ai- 
»  ment  mieux  rester  dans  leurs  chau- 
»  dières,  que  de  venir  à  X assemblée.  C'est 
»  ainsi  que  cela  s'appelle.  Lorsque  le 
»  jour  est  prêt  à  paroi tre ,  un  diable  ar- 
»  rive  ,  qui  nous  fait  rentrer  dans  nos 
»  brûlans  souterrains.   » 

Je  ne  vous  dis  ,  mon  cher  S  **  * ,  qu'une 
partie  des  détails  que  me  fit  le  fantôme 
affligé.  Vous  les  saurez  tous  ,  quand  je 
vous  reverrai  ;  mais  cela  seroit  trop  long- 
dans  une  lettre.  Je  remerciai  beaucoup  le 
spectre,  et  le  quittai  pour  rejoindre  L*** 
qui  n'avoit  pas  encore  fini  sa  première 
histoire.  Il  alloit  cependant  arriver  à  la 
catastrophe  ;   mais  malheureusement   la 


(  s88  ) 

nuit  s'enfuyoit.  Nous  entendîmes  des  sif- 
flemens  horribles.  Aee  bruit,  nous  vîmes 
la  terreur  peinte  sur  tous  les  visages;  nous 
eûmes  bientôt  la  même  frayeur,  en  aper- 
cevant la  plus  épouvantable  de  toutes  les 
figures.  Elle  avoit  sept  pieds  de  haut , 
une  tête  de  lion,  couverte  de  couleuvres 
menaçantes,  des  griffes  d'aigle,  le  corps 
d'un  poisson  et  des  jambes  de  bœuf.  Un 
long  serpent  lui  servoit  de  queue.  Il  en 
tenoit  un  autre  dans  ses  griffes,  dont  il 
frappa  les  spectres  et  les  chassa  tous.  Nous 
entendîmes  leurs  cris  et  leurs  gémisse- 
mens s'éloigner  parle  même  endroit  d'où 
leur  bruit  étoit  venu.  Lorsqu'il  fut  tota- 
lement dissipé  ,  nous  nous  pressâmes  de 
sortir  de  ce  manoir  infernal.  Nous  retrou- 
vâmes nos  chevaux  au  pied  delà  montagne, 
et  nous  venons  d'arriver  au  camp  où  nous 
avons  conté  ce  qui  nous  est  arrivé ,  sans 
que  personne  ait  voulu  nous  croire. 


Pensées 


(  289  ) 


f»/X/WV»  *r*S%  •»•».■»  "»/V»l 


Pensées     détachées. 


,1  e  répète  avec  un  Grec  :  «  Les  lois  sont 
»  comme  les  filets  ;  les  petits  poissons  s'y 
»    prennent;  les  gros  les  rompent» 

Les  succès  de  Racine  n'ont  servi  qu'à 
prouver  combien  le  grand  Corneille  étoit 
inimitable. 

L'espérance  nous  trompe;  car  elle  nous 
empêche  de  jouir. 

Les  passions  s'excluent,  comme  les  qua- 
lités de  l'esprit. 

La  magie  du  style  fait  tout  le  succès 
de  nos  drames  ;  mais  cette  véritable  magie 
qui  renverse  nos  âmes ,  qui  frappe  à  la 
fois  plusieurs  de  nos  sens  ;  enfin ,  le  ter- 
rible y  voilà  ce  que  demandent  en  vain 
ceux  qui  méprisent  nos  productions  théâ- 
trales. 

Bonheur ,  mot  orgueilleux  et  vain  ; 
invasion  hardie  des  droits  du  ciel. 
Tome  IV.  * 


(  29°  ) 

Vouloir  échapper  au  malheur,  c'est  en 
agir  comme  avec  un  créancier  qui  fait 
payer  bien  cher  le  délai  qu'il  accorde. 

Le  degré  de  bonheur  peut  se  mesurer 
au  degré  de  sensibilité. 

Ceux  qui  ont  beaucoup  aimé  les  femmes, 
ne  peuvent  guère  aimer  autre  chose. 

Rien  ne  remplace  les  faveurs  des  fem- 
mes ,  pas  même  celles  de  la  fortune. — 
Arlequin ,  roi  -,  regrette  ses  macarons  ; 
Cincinnatus,  sa  charrue. 

Beaucoup  de  sentences  et  de  maximes 
ont  réussi  par  un  certain  tour  cnigma- 
tique  qui  laisse  à  la  petite  vanité  du  lec- 
teur la  satisfaction  d'en  avoir  pénétré  le 
sens,  comme  celle-ci,  de  la  Roehefou- 
cault  :  La  gravité  est  un  mystère  du 
corps  y  inventé  pour  cacher  les  défauts 
de  l'esprit.  Et  celle-ci  de  M.  de  Fônte^- 
nelle  :  On  détruiroit  toutes  les  religions  y 
si  on  obligeoit  ceux  qui  les  professent 
xt  s'aimer.  On  ne  veut  plus  de  tournures 
énigmatiques  ,  comme  l'a  très  -  bien  re- 
marqué M.  Helvétius. 

Un  homme  sans  maîtresse  et  sans  amis, 


(*9*  ) 
est  dans  le  monde ,  comme  dans  un  ap- 
partement tapissé  de  personnages. 
Les  entraves  qu'on  met  à  la  langue  en 


mettent  au  génie. 


Tout  est  ombre  sur  la  terre  :  au-delà, 
tout  est  substance. 

Rien  n'est  plus  éloquent  que  le  silence 
des  tombeaux. 

Nos  pensées  tendent  sans  cesse  à  s'éle- 
ver ,  et  sans  cesse,  tout  nous  ramène  à 
notre  condition  méprisable  et  mortelle. 

L'habitude  en  amour  est  comme  la 
bonne  politique  dans  un  Etat. 

Les  femmes  combattent  l'amour ,  et 
seroient  bien  fâchées  de  n'avoir  pas  à  le 
combattre. 


T    2 


(   *9*   ) 

1/%..-%.  vwvw,vv*-w*v-v-ixrv^-vv 

Nouvelle    espagnole. 


iw««v«wvv«vv»«v«k(vivv 


I  iv.  régiment  de***,  dans  lequel  je  sers, 
habitoit  depuis  trois  ans  à  Séville,  et  nous 
venions  de  recevoir  Tordre  d'en  partir  dans 
trois  jours,  afin  de  nousrendre  à  Valence, 
pour  y  rester  en  garnison.  Occupé  de 
rendre  des  devoirs  dans  la  ville  et  de  va- 
quer à  quelques  affaires ,  occasionnées  par 
un  prochain  départ,  j'étois  le  soir  à  pied , 
sans  domestique  ,  lorsque  dans  une  petite 
rue  détournée,  je  fus  tout-à-coup  assailli 
par  quatre  hommes ,  dont  deux  me  saisi- 
rent les  bras,  le  troisième  s'empara  de  mes 
jambes,  et  le  quatrième  me  mit  un  mou- 
choir sur  la  bouche.  Je  fus  enlevé  de  cette 
manière,  et  malgré  mes  efforts,  emporté 
jusqu'au  bout  de  la  rue,  où  l'on  me  jeta 
dans  un  carrosse  public,  et  toujours  ac- 
compagné de  mes  quatre  hommes.  Après 
plusieurs  détours ,  le  carrosse  s'arrêta  ;  la 
portière  s'ouvrit.  Autant  que  le,  trouble  où 


(293) 
j'étoisput  me  permettre  d'en  juger,  il  me 
parut  qu'assez  de  gens  se  présentèrent 
pour  aider  mes  conducteurs  à  me  retirer 
du  carrosse;  on  me  fit  entrer  avec  une 
grande  précipitation  ,  dans  une  maison 
dont  la  porte  se  ferma  tout  de  suite,  avec 
un  grand  fracas. 

Alors  on  me  rendit  ma  liberté,  dont  je 
ne  pouvois  faire  usage  ;  car  on  m'avoit  ôté 
tout  arme  offensive.  Je  voulus  savoir,  des 
coquins  qui  m'entouroient,  et  qui  ressem- 
bloient  à  des  bourreaux  ,  par  quel  hasard 
j'éprouvois  un  pareil  traitement?  en  quel 
lieu  j'étois?  Au  lieu  de  me  répondre ,  un 
petit  homme ,  gros ,  court ,  estropié  d'une 
jambe ,  s'avança ,  tenant  une  lanterne  à  la 
main,  et  me  dit,  d'une  voix  rauque  et 
brusque,  de  le  suivre.  En  même  temps  > 
il  porta  ses  pas  vers  une  porte  garnie  de 
fer,  qu'il  ouvrit,  et  qui  me  laissa  voir  un 
escalier  très-bas  et  très-étroit.  Je  n'étois 
pas  en  position  de  me  refuser  à  rien  de  ce 
qu'on  exigeoit  de  moi.  Je  suivis  sans  ré- 
plique mon  conducteur  ;  ce  qui  n'empêcha* 
pas  un  des  satellites  de  me  pousser  assez. 


(  '9*  ) 
rudement ,  et  de  se  mettre  derrière  moi. 
Ainsi,  précédé  de  mon  guide,  et  suivi  de 
mon  surveillant ,  je  descendis  une  quin- 
zaine de  marches  disposées  en  tournant. 
Une  autre  porte ,  pareillement  garnie  de 
fer,  s'ouvrit,  et  bientôt,  à  la  lueur  d'une 
lanterne,  j'aperçus  un  cachot  d'environ 
douze  pieds  carrés ,  de  la  paille ,  une  cu- 
vette remplie  d'eau.  A  peine  mon  gros 
sbirre  se  fut-il  collé  contre  la  muraille, 
pour  me  donner  passage  ,  que  mon  sur- 
veillant me  poussa  d'une  telle  force,  que 
y  allai  tomber ,  la  tête  la  première ,  au  fond 
du  cachot  Aussitôt  la  porte  se  refermant, 
me  laissa  dans  les  ténèbres  et  dans  toute 
l'horreur  de  ma  situation. 

Plongé  dans  mes  réflexions ,  je  cherchai 
d'abord  si  je  ne  m'étois  pas  attiré  le  trai- 
tement que  j'éprouvois,  et  ne  me  rappe- 
lant aucune  circonstance  de  nature  à  me 
compromettre  avec  la  justice  ,  d'ailleurs, 
comparant  sa  manière  de  procéder  avec 
celle  dont  je  venois  d'être  l'objet,  il  ne  me 
fut  pas  difficile  de  reconnoitre  que  j'étois 
entre  les  mains  de  l'Inquisition.  Evéne-r 


(  pf>  ) 

ment  le  plus  fâcheux  qui  puisse  arriva  ; 
chose  cpie  je  me  persuadai  facilement , 
d'après  ce  que  j'avois  entendu  dire  de 
ce  tribunal  effrayant. 

Instruit  de  tous  les  détails  les  plus  alar- 
mais par  un  de  mes  camarades,  victime 
de  l'Inquisition  ,  sur  l'accusation  d'une 
fille  qu'il  avoit  mal  payée  de  ses  complai- 
sances,  instruit,  dis-je,  de  ce  qui  m'at- 
tendoit,  je  passai  la  plus  horrible  nuit.  Au- 
tant qu'un  malheureux,  au  fond  d'un  ca- 
chot ,  peut  calculer  le  temps ,  je  juge  que 
ce  lut  vers  les  cinq  ou  six  heures  du  ma- 
tin, que  j'entendis  ouvrir  la  porte  du.  haut 
de  l'escalier;  ensuite  s'ouvrit  celle  du  ca- 
chot, et  je  vis  paroi tre  mon  aifreijx  geô- 
lier ,  avec  sa  lanterne.  Il  m'ordonna  de  le 
suivre.  Etant  parvenu  au  haut  de  l'esca- 
lier, j'y  trouvai  les  quatre  hommes  de  la 
a  eille ,  qui  s'emparèrent  ide  moi  de  Ja  n^èrne 
manière,  et  me  portèrent  dans  un  carrosse 
public  qui  m'attendait  dans  la  rue.  Ijis  y 
montèrent  avec  moi.  Après  plusieurs  Re- 
tours dont  je  m'aperçus,  en  sentant  tour- 
ner la  voiture,   exactement  fermée,   ce 


'  (  *96  ) 
carrosse  s'arrêta  vis  -  à  -  vis  d'une  petite 
porte ,  où  je  fus  remis  entre  les  mains  de 
deux  prêtres  en  surplis ,  le  bonnet  carré 
sur  la  tête.  Ces  ecclésiastiques ,  avec  un  air 
sévère ,  et  sans  me  rien  dire  ,  se  mirent  en 
marche ,  l'un  devant  et  l'autre  derrière 
moi  ;  ils  me  conduisirent  par  une  allée 
très-étroite ,  obscure  et  longue ,  au  bas 
d'un  degré  par  lequel  nous  arrivâmes  à 
l'entrée  d'une  salle  de  médiocre  grandeur, 
garnie  de  quelques  chaises  grossières.  Les 
deux  prêtres  s'arrêtèrent,  après  avoir  ou- 
vert une  porte ,  où  l'ordre  d'entrer  me  fut 
donné  par  signes. 

Je  me  trouvai  dans  une  grande  chambre 
antiquement  meublée.  Au  coin  et  vis-à-vis 
d'un  grand  bureau ,  étoit  assis  un  homme 
en  rochet ,  camad  et  bonnet  carré ,  que 
je  reconnus  être  le  grand  inquisiteur. 
Je  l'avois  vu  dans  différentes  solennités. 
Sans  se  le  ver,  il  entama,  d'une  voix  triste, 
une  grande  exhortation  sur  les  devoirs  de 
la  religion,  et  de  l'honnête  homme,  sur 
la  bonté ,  sur  la  clémence  de  Dieu ,  qui 
pardonnoit  nos  fautes  ,  sur  l'aveu  sincère 


(  297  ) 
que  nous  en  faisions,  et  le  repentir  de 
l'avoir  offensé.  Comme  ces  paroles  étoient 
accompagnées  de  calme  et  d'onction ,  et 
qu'il  me  parloit  plus  en  frère  qu'en  juge, 
cela  me  rassura  sur  les  suites  de  mon 
aventure  ,  et  je  lui  dis  que  j'étois  un  très- 
bon  chrétien  ,  très-convaincu  des  vérités 
de  notre  religion  ,  craignant  Dieu ,  mais 
l'aimant  sur  tout,  et  que  si  je  l'avois  of- 
fensé ,  c'étoit  à  mon  insu.  Quoi  !  me  ré- 
pliqua le  grand  inquisiteur ,  votre  cons- 
cience ne  vous  reproche  rien?  Rien  du 
tout,  lui  dis-je.  Eh  bien  !  reprit-il,  puisque 
votre  cœur  est  endurci,  mon  frère,  il 
faut  vous  confondre  ;  nous  verrons  si  vous 
tiendrez  à  la  conviction ,  et  si  vous  ne  ren- 
trerez pas  en  vous-même.  En  même  temps, 
ayant  sonné,  je  vis  s'ouvrir  une  porte 
vis-à-vis  de  celle  par  laquelle  j'étois  entré. 
Parut  alors  une  jeune  fille  de  seize  à  dix- 
sept  ans,  qui  m'éblouit  par  un  teint  du 
plus  grand  éclat,  des  traits  charmans, 
des  yeux  noirs,  brillans  et  doux,  des  che- 
veux épars  qui  couvroient  presque  tout 
son  vêtement ,  une  démarche  noble  ; .  . . . 


(293) 
mais  elle  étoit  grosse ,  ce  qui  défiguroitr 
tant  de  perlée  lions. 

«  Connoissez-vous  Mademoiselle,  me  dit 
le  grand  inquisiteur  ?• — Non ,  lui  répondis- 
se ;  voilà  la  première  fois  que  je  vois  une 
personne  si  séduisante. — Il  n'est  pas  ques- 
tion d'être  galant,  répliqua  le  grand  in-: 
quisileur ,  d'une  voix  élevée  ,  le  sourcil 
froncé;  encore  un  coup,  nierez-vous  de 
connoîlre  Mademoiselle,  et  de  l'avoir  mise 
dans  l'état  où  vous  voyez  qu'elle  est? — As- 
surément, repris  je,  je  nierai  tout  cela. 
Je  n'ai  pas  l'honneur  de  connoître  Made- 
moiselle.— J'aibien  vu  desscélérats,  s'écria 
le  grand  inquisiteur  ;  mais ,  oh  mon  Dieu! 
continua-t-il,  en  levant  les  mains  au  ciel, 
vous  n'avez  jamais  permis  qu'il  en  parût 
devant  moi,  de  plus  coupable  ,  ni  de  plus 
hardi  !  Malheureux ,  poursuivit-il ,  en  at- 
tachant sur  moi  des  yeux  irrités,  te  voici 
devant  le  tribunal  de  l'Eternel;  prononce 
sur  ton  sort.  Ou  je  vais  effacer  ton  crime 
en  t' unissant  au  pied  de  l'autel,  à  l'infor- 
tunée victime  de  ton  cœur  pervers ,  ou  je 
vais  faire  assembler  les  juges  qui  te  livre- 


(  299  ) 
ront  aux  bourreaux ,  et  ton  supplice ,  dans 
les  souterrains  de  cette  maison,  ne  tar- 
dera pas  à  purger  la  terre  d'un  monstre 
tel  que  toi.  »  Une  telle  harangue  est  faite 
pour  surprendre  celui  à  qui  elle  s'adresse, 
et  je  conviens  qu'elle  me  jeta  dans  mille 
réflexions  rapides  et  lâcheuses.  Je  ne  dou^ 
tai  poiut  que  sa  seigneurie ,  après  avoir 
satisfait  les  désirs  qu'avoit  fait  naître  cette 
folie  personne ,  et  s'être  oubliée  dans  ses 
bras  ,  n'eût  voulu  s'en  débarrasser  ;  et 
qu'employant  les  moyens  qui  sont  si  mul- 
tipliés dans  les  mains  d'un  grand  inquisi- 
teur, elle  n'eût  jeté  les  yeux  sur  moi ,  pour 
se  soulager  de  ce  fardeau ,  comme  sur  un 
étranger  isolé ,  qui  n'auroit  aucune  voie 
pour  dévoiler  sa  conduite  et  pour  s'op- 
poser à  ses  desseins.  Quelle  que  fût  l'im- 
possibilité de  me  tirer  du  mauvais  pas 
où  j'étois  tombé,  l'idée  de  m'associer  une 
telle  compagne,  et  de  me  déshonorer, 
ainsi  que  ma  famille,  me  révolta  contre 
la  proposition  qu'on  me  faisoit,  au  point 
que  la  mort  la  plus  ignominieuse  me  parut 
préférable.  J'en  étois  là  de  mes  résolu- 


(3oo  ) 
tions ,  lorsque  le  grand  inquisiteur  reprit 
la  parole  et  me  dit  :  «  Te  voilà  donc  au 
fond  de  l'abîme  où  le  coupable  se  préci- 
pite tôt  ou  tard  ?  Tout  subterfuge ,  tout 
délai,  tous  moyens  sont  sans  force,  vis-à-vis 
du  tribunal  où   tu  comparois;  ton  sort 
dépend  de  toi.  Le  mariage  ou  la  mort; 
prononce.   —  Despote  plus    cruel   que 
»  tous  ceux  dont  les  tyrannies  ont  désolé 
»  la  terre,  lui  répondis-je!  pour  sauver 
»  des  jours  que  tu  me  rends  odieux ,  je  ne 
s»  trahirai  point  la  vérité ,  ni  ce  que  je  me 
»  dois.  Je  n'acquiescerai  point  à  ce  que 
»  tu  ne  rougis  pas  d'exiger  de  moi.  — 
'»  Jeune  homme ,  reprit  le  grand  inqui- 
»  teur ,  d'un  ton  de  voix  plus  doux ,  ton 
■»  courage  suspend  toute  l'horreur  qu'ins- 
»  pire  ton  forfait.   Je  sens  que  la  pitié 
»  l'emporte  ;  assiste   au  saint  sacrifice  ; 
»  j'espère  que  le  ciel  laissera  tomber  sur 
»  toi  des  regards  de  miséricorde,  et  que 
3)  ce  Dieu,  plein  de  bonté,  t'éclairera  d'un 
»  rayon  de  sa  grâce.  Mais  cet  inslant  de 
»  ma  clémence  écoulé,  songe  qu'il  faut 
»  opter  entre  le  mariage  ou  la  mort.  » 


(  5o«  ) 

Après  cet  arrêt,  il  tira  le  cordon  d'une 
autre  sonnette ,  et  les  deux  prêtres  qui 
m'avoient  introduit ,  se  présentèrent  :  et 
le  grand  inquisiteur  leur  ayant  fait  un 
signe,  chacun  méprit  par  un  bras,  et  con- 
duit de  cette  manière,  par  un  petit  cor- 
ridor, j'entrai  dans  une  chapelle  tendue 
de  noir,  où  mes  conducteurs  me  firent 
mettre  à  genoux.  Il  parut  un  prêtre,  et  la 
messe  commença. 

Soit  grâce,  soit  raison,  ou  foiblesse, 
je  ne  tardai  pas  à  chanceler  dans  la  ré- 
solution que  j'avois  prise,  d'être  pendu, 
plutôt  que  marié.  A  force  de  réfléchir  sur 
ma  situation,  je  reconnus  une  vérité;  c'est 
que  le  plus  grand  de  tous  les  maux  est  la 
mort.  Une  fois  fixé  sur  cette  idée,  je  ne 
manquai  pas  de  raisons  pour  me  la  dé- 
montrer la  meilleure.  «  Au  fait,  me  di- 
sois-je,  que  pourra-t-on  me  reprocher? 
d'avoir  fait  un  mariage  sans  amour ,  sans 
volonté,  sans  aucun  motif,  que  la  cruelle 
nécessité  de  me  tirer  des  mains  de  l'Inqui- 
sition et  de  celle  des  bourreaux.  Qui  diable 
à.  ma  place  n'en  feroit  pas  autant?  Une 


(   502    ) 

fois  Lors  d'ici ,  qui  peut  m'obliger  de  vivre 
avec  une  femme  qui  n'est  bonne  qu'à 
livrer  au  métier  qu'elle  a  si  dignement 
commencé? Peu  me  blâmeront ,  beaucoup 
m'approuveront,  quelques-uns  me  plain- 
dront. » 

La  fin  de  la  messe  me  trouva  donc  affer- 
mi dans  ce  parti.  A  peine  étoit-elle  ache- 
vée ,  que  les  deux  prêtres,  mes  conduc- 
teurs ,  me  ramenèrent  avec  la  même  forme 
dans  le  cabinet  du  grand  inquisiteur. 
«  Eh  bien  !  me  dit-il,  à  quoi  Vous  décidez- 
vous?  —  À  ce  que  vous  voulez,  lui  ré- 
pondisse ;  à  prendre  la  femme  que  vous 
desirez  me  donner.  —  Bonté  du  ciel,  s'é- 
cria-t-il  ,  en  se  levant  de  La  place ,  et  cou- 
rant à  moi,  les  bras  ouverts!  C'est  un 
rayon  d'en  haut  qui  vient  de  pénétrer  jus- 
qu'au fond  de  ton  ame  ;  le  Tout-tPuissant 
te  comble  de  ses  bienfaits,  n  Ce  transport 
me  confirma  dans  l'opinion  où  j'étois  que 
sa  seigneurie  avoit  ourdi  toute  la  trame , 
et  je  ne  remarquai  que  l'effet  du  contente- 
ment qu'il  ressentoit ,  de  voir  que  le  suc- 
cès répondît  à  ses  désirs. 


(  3o3  ) 

Le  grand  inquisiteur  sonna  de  nouveau  ; 
la  jeune  personne  reparut,  et  ses  charmes 
semblèrent  s'accroître,  en  apprenant  que 
je  consentais  à  l'épouser.  Il  se  répandit 
sur  son  visage  une  rougeur  qui  relevoit 
encore  l'éclat  de  son  teint,  de  la  vivacité 
dans  les  yeux ,  un  air  de  satisfaction  qui 
la  rendit  mille  fois  plus  belle.  Il  seroit 
difficile  de  peindre  ce  que  je  ressentis  dans 
cet  instant,  en  voyant  que  j'allois  possé- 
der tout  ce  qui  peut  flatter  le  désir,  et 
d'être  contraint  de  m'en  éloigner ,  comme 
de  l'objet  le  plus  méprisable.  Je  ne  connois 
point  de  termes  pour  définir  cette  situa- 
tion ,  et  ye  laisse  au  lecteur  à  se  la  repré- 
senter. 

Le  grand  inquisiteur  prenant  ma  future 
et  moi  par  la  main ,  nous  mena  dans  la 
même  chapelle  où  j'avois  entendu  la  messe; 
et  s'étant  revêtu  des  habits  sacerdotaux , 
il  nous  maria,  les  deux  prêtres  servant  de 
témoins.  Il  nous  lit  ensuite  une  petite 
exhortation ,  et  nous  donnant  sa  bénédic- 
tion, il  nous  dit  que  nous  pouvions  nous 
retirer  en  paix% 


(Soi) 

Comme  il  falloit  que  ma  femme  et  moi 
nous  prissions  le  même  chemin  pour  sor- 
tir de  cette  maison ,  je  la  suivois ,  bien  ré- 
solu de  m'en  fuir,  dès  que  la  chose  seroit 
en  mon  pouvoir.  Nous  étions  déjà  dans 
la  cour ,  lorsque  m'adressant  la  parole , 
elle  me  dit,  avec  un  son  de  voix  si  doux, 
qu'il  pénétra  jusqu'au  fond  de  mon  cœur, 
et  m'arrêta  comme  par  enchantement  : 

«  Monsieur,  il  ne  m'est  pas  difficile  de 
y*  deviner  ce  qui  se  passe  dans  votre  ame 
5>  et  quels  sont  vos  desseins;  mais  sou- 
»  venez  -  vous  que  les  apparences  sont 
>»  quelquefois  trompeuses.  Il  ne  me  siéroit 
»  pas,  dans  les  dispositions  où  vous  êtes 
»  envers  moi ,  de  vous  prier  de  me  suivre; 
»  mais  j'ose  vous  le  conseiller.  Accordez- 
»  moi  deux  heures  ;  après  quoi ,  vous  se- 
»  rez  libre  de  faire  ce  qu'il  vous  plaira. 
»  Un  galant  homme  ne  refuse  à  qui  que 
»  ce  soit,  le  moyen  de  se  justifier  ;  il  m'en 
»  coûteroit  trop ,  que  vous  me  quittassiez 
»  chargée  de  votre  mépris  et  de  votre 
»  haine.  »  En  finissant,  quelques  larmes 
s'échappèrent  de  ses  yeux ,  et  ses  pleurs  la 

rendirent 


(  3o5  ) 

rendirent  infiniment  touchante. «Je  ne  vous 
»  liais  point,  lui  répondis-je  avec  un  peu 
»»  d'émotion;  je  ne  m'en  prends  qu'à  ceux 
>j  qui  vous  ont  séduite,  et  qui  me  Tout  par- 
»  tager  les  maux  dans  lesquels  il  vous  ont 
»  plongée.  S'il  dépendoit  de  moi  de  vous 
»  rendre  quelques  services ,  je  le  ferois,  à 
»  condition  de  ne  nous  revoir  jamais.  — 
»  Il  n'est  pas  encore  temps  de  prononcer 
«un  arrêt  aussi  cruel ,  reprit-elle  :  ayez 
»  le  courage  de  m'accorder  ce  que  je 
»  vous  demande.  »  En  disant  cela ,  elle  prit 
une  de  mes  mains,  qu'elle  serra  contre 
son  sein.  Ce  geste,  ses  regards,  sa  voix, 
un  mouvement  intérieur  qui  m'entraînoit 
malgré  moi ,  me  jetèrent  dans  un  trouble 
tel ,  que ,  sans  trop  savoir  ce  que  je  faisois, 
je  lui  dis  :  «  Eh  bien  !  soit  ;  je  me  livre  à 
»  vous ,  au  risque  de  tout  ce  qui  peut  m'en 
»  arriver.  » 

Une  joie  vive  se  répandit  sur  le  visage 
de  cette  jeune  personne  ;  et,  se  précipitant 
hors  de  la  porte  ,  elle  courut  vers  un  car- 
rosse public,  dans  lequel  elle  étoit  appa- 
rament  venue;  elle  ouvrit  elle-même,  nous 

Tome  1P.  v 


(  3o6  ) 

y  montâmes  ;  elle  dit  quelques  mots  espa- 
gnols au  cocher  :  il  partit. 

J'étois  si  hors  de  moi-même ,  que  mes 
idées  se  confondoient.  Chaque  fois  que  je 
jetois  les  yeux  sur  le  charmant  objet  que 
j'avois  à  mes  côtés  ,  je  sentois  un  feu  vio- 
lent se  glisser  dans  mes  veines,  auquel 
succédoit  un  froid  mortel,  occasionné  par 
le  souvenir  de  tout  ce  qui  s'étoit  passé. 
L'avenir  ne  me  présentoit  que  des  images 
fâcheuses  et  des  regrets,  en  songeant  à  ma 
lâche  complaisance.  Je  gardois  un  pro- 
fond silence.  De  son  côté,  elle  ne  disoit 
mot  ;  elle  laissoit  tomber  sur  moi  des  re- 
gards languissans  et  passionnés,  soupi- 
roit,  et  montroit  toute  l'agitation  et  l'im- 
patience dequelqi  un  qui  semble  attendre 
un  instant  qu'il  voudroit  hâter. 

Après  un  chemin  assez  court,  le  car- 
rosse s'arrêta  devantla  porte  d'une  maison 
de  grande  apparence.  Le  cocher  ayant 
ouvert  la  portière ,  la  jeune  personne  des- 
cendit; j'en  fis  autant.  Elle  me  prit  par  la 
main ,  m'introduisit  dans  une  cour  assez 
vaste ,  où  j'aperçus  plusieurs  palefreniers 


(  3o;  ) 
occupés  à  panser  des  chevaux.  Je  fus  surj 
pris  du  respect  que  le  portier  et  tous  ces 
gens  témoignèrent  à  ma  conductrice.  Ce- 
pendant ,  ils  la  considérôient  avec  une 
sorte  d'étonnement,  et  la  suivoient  des 
3  eux.  Sans  leur  dire  un  seul  mot,  elle  me  fit 
monter  un  large  escalier ,  au  haut  duquel 
nous  trouvâmes  une  anti-chambre  remplie 
de  domestiques  en  livrée .  qui  se  levèrent 
en  la  voyant.  Elle  la  traversa  rapidement, 
ainsi  que  plusieurs  autres  pièces  remplies 
de  vieux  valets-de-chambre ,  qui  s'empres- 
sèrent d'ouvrir  les  portes.  Enfin  nous  ar- 
rivâmes à  la  porte  d'une  dernière  pièce 
où  toute  la  vivacité ,  toute  l'assurance  de 
la  jeune  personne  sembla  l'abandonner, 
pour  faire  place  à  l'incertitude,  à  la  crainte. 
Il  lui  prit  même  un  grand  tremblement  en. 
saisissant  la  clef.  Je  remarquois  tout  avec 
autant  d'attention  que  de  surprise  ,  et  je 
reconnus  le  grand  effort  qu'elle  faisoit  sur 
elle-même  lorsqu'elle  ouvrit  cette  porte. 
J'aperçus  au  coin  d'une  cheminée  un  vieil 
homme  qui  sembloit  décrépit,  infirme.; 
de  l'autre  côté,  une  femme  déjà  âgée ,  mais 

v  2 


(  3o8  ) 

qui  avoit  conservé  ce  que  l'âge  respecte 
dans  la  beauté  ;  des  traits  réguliers ,  qui 
percoient  à  travers  les  rides  ,  un  maintien 
noble  ,  imposant ,  mais  adouci  par  des  re- 
gards où  se  peignoit  la  bonté.  En  en- 
trant, la  jeune  personne  courut  se  préci-. 
piter  aux  pieds  du  vieillard. 

«  Mon  père ,  lui  dit-elle ,  en  embrassant 
»  ses  genoux ,  ayez  pitié  d'une  fille  cou- 
»  pable  envers  vous.  Dominée  par  la  pas- 
»  sion  que  Monsieur  (en  me  montrant), 
»  a  su  m'inspirer,  j'ai  cherché  vainement 
»  à  la  détruire.  J'ai  combattu  ce  sentiment 
»  avec  tant  de  force  et  de  constance,  que 
>»  ce  jour  est  le  premier  où  Monsieur  m'ait 
»  vue  ;  c'est  à  cet  instant  qu'il  apprend  le 
»  pouvoir  qu'il  a  sur  moi.  Contente  de 
»  le  voir  fréquemment  passer  sous  les  fe- 
»  nêtres  de  mon  appartement,  derrière 
»  les  jalousies  qui  n'ont  pu  me  garantir 
"  du  trait  dont  il  m'a  blessée,  la  première 
»  fois  qu'il  a  frappé  mes  regards,  je  passois 
»  des  journées  entières  à  l'attendre,  satis- 
»  faite  lorsque  le  hasard  y  conduisent  ses 
»  pas  ;  et  malheureuse ,  lorsque  j'étois  pri- 


,(  3o9  ) 

»  véc  de  le  voir.  Je  ne  pus  cependant  me 
refuser  au  désir  de  savoir  quel  é'.oit 
mon  vainqueur.  Je  mis  dans  ma  confi- 
dence  une  de  mes  femmes  ,  en  qui  je 
trouvai  la  facilité  qu'on  rencontre  dans 
les  gens  de  cette  espèce.  Par  mon  ordre , 
elle  fit  des  perquisitions,  et  elle  m'ap- 
prit que  M.  de***,  issu  d'une  ancienne 
famille  de  Suisse ,  mais  peu  riche  ,  étoit 
capitaine  dans  le  régiment  de  Bucli; 
qu'il  y  jouissoit  de  l'estime  de  ses  supé- 

>  rieurs,  ainsi  que  de  l'amitié  de  ses  ca- 
marades ,  et  de  la  bienveillance  de  tous 
ceux  qui  leconnoissent  dans  cette  ville, 
sur -tout  de  celle  de  Dona***,  intime 
amie  de  ma  mère  ,  qui,  par  son  âge  et 
la  considération  qu'elle  mérite  ,  est  bien 
capable  de  fixer  les  opinions.  Autorisée 
dans  le  choix  que  mon  cœur  avoit  fait, 
par  la  réunion  des  suffrages,  je  ne  m'en 
crus  pas  plus  fondée  à  sortir  de  la  rete- 
nue que  je  m'étois  prescrite,  par.  ma 
déférence  pour  vous  et  pour  ma  mère. 
Je  vivois  dans  la  privation ,  j  en  con- 
viens; mais  enfin  dans  une  sorte  de  tran- 


(3io) 

»  quillité  d'âme,  parce  qu'en  ne  cher- 
v  chant  plus  à  suivre  mon  goût,  que  je 
»  voyois  justifié,  je  croyois  être  assurée 
»  qu'il  ne  me  conduiroit  jamais  à  deve- 
»  nir  coupable.  Vaine  sécurité  de  l'inex- 
»  périence  !  Les  orages  les  plus  impétueux 
»  ne  sont  rien  en  comparaison  du  trouble 
«  qui  s'est  élevé  dans  mon  ame,  lorsque  ma 
»  confiden  te  m'apprit,  il  y  a  trois  jours,  que 
»  j'allois  perdre  pour  toujours  M.  de***, 
»  par  l'ordre  qu'avoitreçu  son  régiment 
»  de  partir  de  Se  ville.  Ce  que  je  dois  aux 
«  auteurs  de  mes  jours,  la  décence,  les 
j>  malheurs  de  l'avenir,  rien  n'a  pu  balan- 
»  cer  un  seul  instant  l'idée  d'être  privée  du 
»  seul  objet  que  mon  cœur  adore,  et  tout 
:»  m'a  paru  légitime ,  pour  n'en  être  point 
»  séparée.  Le  parti  que  j'ai  pris  peut  seul 
»  vous  donner  une  idée  de  la  violence  de 
:»  la  passion  que  j'éprouve. 

»  M'abaissa nt  au  rang  de  ces  malheu- 
ï»  reuses  victimes  de  la  séduction,  je  me 
>j  suis  servi  de  la  seule  ressource  qui  leur 
m  reste  dans  ce  pays-ci.  Je  n'ai  pas  craint 
21  d'écrire  au  grand  inquisiteur ,  en  lui 


(3n) 

»  confiant  l'état  où  je  me  supposois  ; 

»  car  il  est  temps  de  vous  dissuader ,  Mon- 
»  sieur,  poursuivit-elle  en  se  tournant  de 
»  mon  côté  ;  vous  allez  savoir  à  quel  point 
*•  je  vous  aime;  puisque  dona  Léonore***  a 
»  pusedétermineràparoîtrevileàtous  les 
»  yeux ,  aux  vôtres  même ,  n'ayant  que  ce 
«  seul  moyen  de  s'unir  à  vous. . .  »  Alors , 
elle  détache  une  ceinture  secrètement  pla- 
cée ,  laquelle  laisse  échapper  un  énorme 
coussin  qui  renddit  difforme  la  taille  la 
plus  élégante.  «  Le  grand  inquisiteur,  re- 
»  prit-elle  en  s'adressant  au  vieillard,  se- 
»  Ion  l'usage ,  a  fait  arrêter  Monsieur.  On 
:»  l'a  forcé  de  choisir  entre  le  supplice  et 
»  ma  main.  La  raison  m'a  valu  la  préfé- 
»  rence.  Voilà  le  gendre  que  j'ose  vous 
»  donner ,  le  seul  maître  de  mon  cœur. 
»  Je  réclame  donc ,  à  votre  tribunal ,  les 
»  lois  de  la  nature  et  celles  de  la  religion. 
5)  Si  vous  et  ma  mère  les  dédaignez ,  pour 
3>  n'écouter  que  le  despotisme  paternel, 
»  il  ne  me  restera  qu'à  subir  mon  arrêt. 
r>  Choisissez ,  ou  de  rendre  votre  fille  par- 
•»  faitement  heureuse ,  en  confirmant  ua 


('   ^12    ) 

»  choix  qui  ne  peut  qu'être  applaudi;  ou 
»  bien,  en  le  rejetant,  delà  condamner 
»  à  consumer  ses  jours  dans  un  cloître, 
»  loin  de  tout  ce  qu'elle  aime;  délestant, 
»  non  pas  ses  juges,  mais  les  préjugés 
»  d'un  siècle ",  où  de  faux  calculs  de  con- 
»  venance  et  de  fortune  détruisent  le 
*  droit  qu'a  toute  créature  humaine  de 
»  faire  son  bonheur.  » 

Il  est  facile  de  comprendre  dans  quel 
étonnement  et  quel  ravissement  me  jetoit 
chaque  mot  qui  soi  toit  de  la  bouche  de 
Léonore.  Avec  quel  transport  j'appris  que 
non-seulement  il  m'étoit  permis  ,  mais 
même  qu'il  étoit  de  mon  devoir  de  ne  plus 
rn 'occuper  que  d'une  personne  aussi  char- 
mante, et  de  mériter  tout  ce  qu'elle  avoit 
■fait  pour  moi!  J'élois  sur-tout  attentif  à 
l'imprçssion  que  l'aveu  de  sa  conduite 
faisoit  sur  ses  parens.  Je  ne  remarquois, 
sur  le  visage  de  sa  mère ,  aucune  autre  al- 
tération  que  celle  de  la  surprise;  mais  il 
étoit  facile  de  reconnoîlre,  sur  celui  du 
vieillard,  l'expression  de  la  plus  ardente 
colère.  Il  jetoit  des  regards  terribles  sur 


sa  fdîc ,  et  sembloit  attendre  avec  impa- 
tience la  fin  de  son  récit. 

A  peine  eut-elle  fini,  qu'il  voulut  don- 
ner cours  à  toute  sa  fureur;  niais  il  lui 
prit  une  si  violente  quinte  de  toux,  qu'il 
ne  put  proférer  une  seule  parole.  Après 
plusieurs  essais  inutiles,  tout-à-coup  il 
se  retourna  brusquement  dans  son  fau- 
teuil, faisant ,  par  un  geste  violent,  signe 
à  sa  fille,  sans  la  regarder,  de  se  retirer 
de  sa  présence. 

Sa  mère  s'étant  levée,  «Vous  voyez, 
»  lui  dit-elle ,  dans  quel  état  vous  mettez 
)>  votre  père.  N'irrjjez  ni  son  mal,  ni  sa 
))  juste  douleur,  en  n'obéissant  point  à 
»  son  ordre.  Suivez-moi  dans  mon  appar- 
»  tement,  et  vous  aussi,  Monsieur,  )>ajou- 
ta-t-elle,  en  m'adressant  la  parole.  Elle 
nous  conduisit,  Léonore  et  moi,  dans  sa 
chambre.  Elle  défendit  qu'on  ne  laissât 
entrer  qui  que  fût.  Après  avoir  donné  les 
ordres  nécessaires  pour  que  les  gens  de 
son  mari  ne  le  quittassent  point,  elle  me 
f:t  asseoir,  et  dit  à  sa  fille  d'en  faire  au- 
tant; mais  Léonore  se  mit  à  ses  genoux , 


<5i4) 

prenant  ses  mains  ,   qu'elle  inonda  de  ses 
larmes.  «  Léonore,  lui  dit  sa  mère,  je 
»  n'aurois  jamais  cru  que  l'éducation  que 
»  je  vous  ai  donnée ,  depuis  que  vous  êtes 
»  en  état  de  m'entendre ,  ne  vous  préser- 
))  veroit  pas  de  la  faute  où  vous  vous  êtes 
))  abandonnée.    Je   présumois  qu'en   ne 
»  vous  rendant  point  esclave  des  préju- 
)>  gés ,  c'êtoitle  moyen  le  plus  sûr  de  vous 
»"  empêcher  de  les  braver.  Je  pensois  qu'en 
))  vous  montrant  chaque  chose  d'un  point 
»  de  vue  juste,  c'étoit  la  manière  la  plus 
»  certaine  de  vous  garantir  de  l'illusion , 
)>  et  que,  devancan% l'expérience,  par  la 
»  connoissance  du  pouvoir  des  passions , 
))  et  des  maux  qu'elles  entraînent,  vous 
»  sauriez  résister  à  leur  pouvoir.  Je  vois 
»  que  je  n'ai  fait  que  détruire  en  vous  la 
»  timidité  qui  retient   souvent  les  jeu- 
»  nés  personnes  de   votre  sexe.    Il  n'est 
»  donc  aucun   moyen,  s'écria-t-elle ,  en 
»  levant  les  yeux  au  ciel,  de  garantir  un 
))  jeune  cœur!  Eclairez-le,  il  s'enhardit; 
»  prévenez  les  occasions ,  elles  se  trouv  ent 
))  où  l'on  n'en  peut  prévoir;  ayez  recours 


(3i5) 

))  à  la  solitude ,  les  passions  s'irritent  sans 
»  que  l'âge  les  émousse,  et  les  travers 
»  n'en  deviennent  que  plus  dangereux. 
»  Puisqu'enfin  telle  est  la  loi  de  la  nature, 
»  il  faut  s'y  soumettre.  Mais  ce  qui  m'af- 
)>  fïige  sensiblement  et  peut-être  plus  pro- 
)>  fondement,  c'est  le  manque  de  confiance 
))  que  vous  m'avez  montré.  Osez  dire 
))  que  je  n'ai  pas  vécu  constamment  avec 
5)  vous ,  plus  comme  une  amie,  que  comme 
)>  une  mère.  —  Ah  !  femme  trop  respec- 
»  table  ,  interrompit  Léonore  (car  je  ne 
»  suisplus  digne  de  vous  appeler  ma  mère;) 
»  n'accablez  pointfffte  malheureuse ,  que 
»  vous  voyez  pénétrée  de  l'énormité  de  sa 
)>  faute.  Je  me  soumets  à  tout  ce  qu'il  vous 
»  plaira  de  m'ordonner ,  même  à  renon- 
»  cer  à  l'objet  de  toute  ma  tendresse.  S'il 
))  existoit  un  plus  grand  sacrifice  pour 
)>  moi,  je  vous  le  ferois,  pour  réparer 
»  mon  crime  envers  vous.  —  Non,  mon 
)>  enfant  ,  lui  répliqua  sa  mère  ,  en  la 
)>  serrant  dans  ses  bras  ;  quelque  tort 
»  que  vous  ayez  avec  moi,  je  n'abu- 
))  serai  ni  de  la  facilité  du  repentir,  ni  de 


(  -3iG  ) 

)r  mon  pouvoir,  pour  être  ton  bourreau. 

»  Tu  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que  d'être 

j)  condamnée  dans  un  cloître ,  au  supplice 

))  d'une  douleur   d'autant   plus    amère , 

w  qu'elle  est  privée  de  toute  distraction. 

))  Je  n'imposerai  point  à  ma  fille  une  loi 

»  si  cruelle  :  cet  opprobre  rejaillirait  sur 

»  moi.  Le  hasard  t'a  mieux  servie  que 

)>  n'auroit  peut  -  être  pu  faire  ma  pré- 

)>  voyance  ;  il  te  donne  un  mari  rempli 

)>  d'excellentes  qualités;  je  m'en  rapporte 

»  à  Doua  ***,  qui  m'en  a  parlé  souvent 

))  avec  l'étonnement  de  voir   un    jeune 

)>  homme  de  cet  âg^jjpaaitre  de  lui-même, 

)>  respecter  les  principes ,  développer  une 

7)  sagesse  soutenue  dans  tou  te  sa  conduite. 

))  J'aurois  même  cédé,  ma  fille,  au  désir 

))  qu'elle  m'avoit  inspiré  de  le  connoître* 

))  sans  la  solitude  où  je  m'étois  condam- 

»  née,  dans  le  dessein  d'éviter  des  occa- 

V  sions  que  je  craignois  pour  toi.  Il  est 

»  sans   Fortune  ;  c'est  un  peiit  inconvé- 

»  nient  à  mes  yeux,  d'autant  que  l'opu- 

»  lence  qui  t'attend ,  et  qui  ne  peut  qu'au- 

»  gmenter,  tant  que  ton  père  et  moi  nous 


"7> 
))  vivrons,  est  plus  que  suffisante  pour 
»  vous  faire  tenir  un  grand  état.  »  Alors 
considérant  sa  fille,  quelques  instans,  sans 
rien  dire,  les  jeux  pleins  de  larmes,  elle 
la  prit  de  nouveau  dans  ses  bras ,  en  s'é- 
criant:  «  Sois  heureuse ,  ma  chère  enfant  ! 
)>  et  pour  que  rien  ne  trouble  ton  bon- 
)>  heur,  ne  t'occupe  que  de  celui  du  mari 
)>   que  tu  t'es  donné. 

)>  Pensant  comme  il  fait,  c'est  le  meilleur 
)>  moyen  de  t'assurer  qu'il  fera  le  tien. 
))  Sois  en  garde  contre  la  facilité  de  ton 
))  cœur ,  et  l'impétuosité  de  ton  caractère; 
»  ne  manque  jamais  à  ton  mari;  car  sois 
)>  sûre  que  la  félicité  cesse,  dès  l'instant 
))  qu'on  a  des  reproches  à  se  faire  et  que 
)>•  le  remords  est  un  poison  dont  on  ressent 
»  l'atteinte,  même  au  sein  du  plaisir.  »  Puis 
en  m'adressant  la  parole  :  «  Monsieur,  me 
»  dit-elle,  vous  voyez  ce  que  votre  étoile 
))  vous  apporte  ;  des  biens  considérables , 
))  avec  une  femme  qui  n'a  rien  à  désirer  du 
»  côté  de  la  naissance  et  de  la  figure,  et 
»  dont  je  vous  priede  ne  pas  juger,  par  ce 
))   que  lui  fait  taire  la  passion  qu'elle  res- 


(3.8) 

))  sent  pour  vous.  Si  son  caractère  est  ar- 
))  dent  et  décidé,  ce  défaut  est  racheté 
»  par  bien  des  vertus  et  des  qualités  qui 
»  sont  en  elle.  Employez  douceur  et  pa- 
)>  tien  ce  ;  qu'elle  acquière  une  manière 
»  d'être  qui  puisse  vous  convenir  et  vous 
»  plaire.  Rendez  ma  Léonore  heureuse,  et 
))  songez  que  le  premier  des  devoirs  d'un 
))  honnête  homme,  est  de  s'occuper  avant 
»  tout ,  du  bonheur  de  la  compagne  que  le 
)>  ciel  lui  a  soumise.  Je  vais  retrouver  mon 
)>  mari ,  poursuivit-elle  ;  on  ne  peut  se  faire 
»  une  idée  de  la  violence  de  son  premier 
»  mouvement.  Mais  dans  le  fond  ,  sage  et 
))  bon ,  il  aime  sa  fille  ,  et  je  ne  suis  pas  en 
»  peine  de  le  ramener.  Restez  ici  tous  les 
»  deux  ;  vous  serez  avertis ,  lorsqu'il  sera 
)>  temps  que  vous  paroissiez  devant  lui.  )> 
A  ces  mots ,  elle  sortit. 

Saisi  d'admiration  pour  la  mère  de 
Léonore,  j'ignorois  ce  qui  devoit  plus 
me  frapper  en  elle ,  ou  de  sa  raison  su- 
blime, ou  de  sa  bonté.  Mais  cette  idée  fai- 
sant bientôt  place  à  d'autres  sentimens, 
je  tombe   aux  genoux  de  Léonore,  et 


(  3l9  ) 
j'essaie  de  lui  faire  comprendre  l'excès 
de  ma  reconnoissance  et  de  l'amour  qu'elle 
m'a  voit  inspiré  dès  le  premier  moment  que 
je  l'avois  vue  ;  de  l'amour  que  la  nécessité 
de  le  réprimer  n'avoit  fait  qu'augmenter. 
Cette  personne  charmante  recevoit  mes 
transports  avec  une  satisfaction  qui ,  re- 
doublant leur  vivacité ,  me  fit  éprouver 
des  instans  délicieux.  Je  ne  sais  combien 
de  temps  je  demeurai  dans  le  ravissement 
où  j'étois;  mais  il  me  parut  qu'on  venoit 
nous  avertir  beaucoup  plus  tôt  que  je  ne 
l'aurois  voulu.  En  entrant  dans  la  chambre 
du  père,  mes  regards  se  fixèrent  sur  lui, 
et  je  ne  remarquai  plus  que  de  la  sévérité 
dans  son  maintien.  «  Léonore,  dit-il  à  sa 
»  fille,  votre  mère  exige  que  je  vous  par- 
»  donne.  Indépendamment  de  ma  com- 
v  plaisance  pour  elle,  c'est  peut-être  le 
»  parti  le  plus  sage  dans  l'extrémité  fâ- 
»  cheuse  où  vous  nous  avez  réduits.  Nous 
)>  verrons,  par  la  suite,  si  le  choix  que  vous 
»  avez  fait  est  aussi  bon  qu'on  veut  me  le 
»  persuader ,  et  si  Monsieur  mérite  la  ré- 
n  putation  qu'on  lui  donne.  Je  n'exige 


(  "-o  ) 
))  qu'une  chose ,  c'est  le  secret  sur  tout  ce 
»  qui  s'est  passé;  la  moindre  indiscrétion, 
»  un  mot  échappé  somroif  pour  que  je  ne 
j>  vous  revisse  de  ma  vie,  ni  vous,  ni  votre 
»  mari.  Votre  mère  va  courir  chez  le  grand 
))  inquisiteur  ;  tâchez  de  substituer  aux 
))  yeux  du  public  une  union  légale,  au- 
»  thentique .  à  l'idée  d'un  mariage  désho- 
»  norant  et  clandestin,  qu'il  faut  couvrir 
»  d'un  voile  impénétrable.  J'aime  mieux 
i)  passer  pour  bizarre  dans  le  choix  d'un 
)>  gendre ,  et  m'exposer  aux  reproches  de 
»  ma  famille ,  que  de  ne  pas  sauver  la  ré- 
»  putation  de  ma  Léonore.  jj  En  effet , 
tout  étant  disposé  d'après  ce  dessein ,  huit 
jours  après  j'épousai  Léonore ,  avec  toute 
la  pompe  qui  devoit  accompagner  une  telle 
alliance.  Les  nouvelles  publiques  vous  ins- 
truiront de  ce  que  je  n'ai  pas  osé  me  per- 
mettre de  vous  dire,  c'est-à-dire,  du  nom 
de  la  famille  de  ma  femme.  Scrupuleux 
observateur  de  ma  parole,  je  n'ai  pas 
voulu  le  confier  même  à  la  poste  ;  ne 
consentant  à  rendre  qu'à  vous  -  même 
l'hommage  de  confiance  que  je  vous  dois, 

et 


(  3"  ) 
et  dont  je  suis  bien  sûr  que  vous  n'abuserez 
pas. 

Quoiqu'il  y.  ait  près  de  quinze  jours  que 
je  jouisse  de  l'issue  de  l'aventure  la  plus 
extraordinaire  qui  soit  peut-être  arrivée, 
elle  est  si  surprenante,  que  quelquefois  je 
me  recherche  pour  oie  convaincre  que  ce 
n'est  pas  un  songe. 


Je  suis ,  etc. 


* 


Tome  ir. 


(   022    ) 


v  v^vx\  ./-v-*, •*.  •*- ».  'm.-vx-fc-vx  *--v%>~-*^  -*--*--• 


Du  Chagrin. 


Là  e  chagrin  naît  de  la  présence  d'un 
mal  dont  nous  desirons  l'absence,  ou  de 
l'absence  d'un  bien  dont  nous  souhaitons 
la  jouissance.  Tout  conspire  donc  dans 
la  nature  à  nous  le  faire  éprouver ,  et  les 
objets  étrangers,  et  nos  propres  pensées. 
Mille  voies  le  conduisent  dans  nos  cœurs 
inquiets;  et  toutes  les  recherches  que  les 
hommes  ont  faites  pour  le  détourner,  ont 
été  autant  de  sources  qu'ils  lui  ont  ou- 
vertes. Se  rappeler  les  objets  de  nos  af- 
fections et  de  notre  vanité ,  c'est  se  rap- 
peler les  sujets  de  nos  chagrins  et  de  nos 
inquiétudes.  Elles  se  multiplient  avec  nos 
goûts  et  les  rafinemens  de  notre  orgueil. 
On  ne  peut  considérer  l'agrandissement 
des  Empires,  les  spectacles  du  luxe,  les 
progrès  même  de  l'esprit  humain  ,  sans 
observer  en  même  temps  les  nouvelles 
agitations  et  les  nouveaux  troubles  qui 


(  323    ) 

s'élèvent  dans  le  cœur  des  hommes.  Tous 
les  moralistes  etles  prédicateurs  s'écrientî 
Rien  ne  peut  rendre  l'homme  heureux  ; 
les  richesses  l'inquiètent,  les  honneurs 
le  fatiguent ,  les  plaisirs  le  lassent ,  les 
sciences  le  confondent  ;   mais  s'il  est 
vrai  que  l'incertitude  accompagne  tou- 
jours les  sciences ,  si  la  connoissance 
de  l'immortalité  de  l'ame  produit  les 
inquiétudes  sur  l'avenir,  si  l'on  ne  peut 
trouver  la  grandeur  sans  la  misère ,  et 
les  richesses ,  où  la  pauvreté  n'est  point; 
si  les  vertus  n'existent  pas  où  les  crimes 
sont  inconnus,  et  si  la  satiété,  le  cha- 
grin ,  suivent  constamment  les  plaisirs  > 
pourquoi  donc  s'étonner  qu'un  philo- 
sophe moderne  ait  regretté  la  condition 
de  l'homme  sauvage?  Et  doit  -  on  lui 
faire  un  crime  d'avoir  vu  que  l'homme 
pensant  étoit  nécessairement  l'homme 
le  plus  malheureux  ?  » 
Cette  vérité  si  frappante ,  le  père  Mas- 
sillon  ne  craint  point  de  la  mettre  dans 
tout  son  jour.  «  Pour  être  heureux,  dit-il, 
»  il  faut  que  l'homme  ne  pense  point  ; 

x  2 


(  324  ) 
»  qu'il  se  laisse  mener  comme  les  anf- 
»  maux  ,  mus  par  l'attrait  des  objets 
»  présens,  et  qu'il  éteigne  sa  raison,  s'il 
»  veut  conserver  sa  tranquillité.  Telle  est 
»  sa  destinée.  »  Voilà  ce  que  ces  deux 
philosophes  ont  aperçu  dans  le  cœur  de 
l'homme ,.  parce  que  voilà  ce  qui  y  est. 

Pour  rendre  raison  des  étonnantes  va- 
riétés qui  s'y  remarquent,  si  contraires  à 
la  sage  économie  des  choses  ,  l'un  a  vu 
dans  l'homme  un  malheureux  déchu  de 
l'état  brillant  auquel  Dieu  l'avoit  destiné  ; 
l'autre ,  un  audacieux  qui,  par  des  efforts 
continuels,  est  sorti  de  l'étal  tranquille  où 
la  nature  l'avoit  placé  :  mais  tous  les  deux 
l'ont  vu  tel  qu'il  est  aujourd'hui,  mal- 
heureux ,  et  la  proie  de  mille  chagrins 
divers.  Sans  doute ,  ces  chagrins  sont  en 
partie  notre  ouvrage;  sans  doute ,  nos  pré- 
jugés, nos  passions,  l'ambition,  l'avarice, 
les  mouvemens  de  notre  vanité ,  l'erreur 
de  nos  jugemens,  l'opinion,  concourent 
aies  faire  naître.  Ces  causes  de  nos  peines 
nous  sont  assez  connues;  mais  où  trouver 
les  moyens  d'en  diminuer  le  non&bre  et 


(5=5) 

la  violence  ?  Seroit-ce  en  revenant  à  l'un 
de  ces  deux  états  dans  lequel  ces  philo- 
sophes   nous   ont    primitivement  consi- 
dérés? Mais,  déchus  de  l'un  par  la  volonté 
suprême,  il  n'est  plus  en  notre  pouvoir 
ii'en  jouir.  Eloignés  de  l'autre,  par  la 
succession  des  temps  ,  quelle  révolution 
pourra  nous  y  ramener  jamais?  On  ne 
peut  la  supposer,  ni  l'attendre;  mais  la 
désirer ,  c'est  moins  regretter,  ce  me  sem- 
ble, la  triste  condition  des  animaux  qui 
rampent  sur  la  terre  ,   que  préférer  un 
état  paisible  aux  orages  dJune  vie  agitée, 
inquiète  et  malheureuse.  En  effet ,  quel 
est  le  but  que  ,  dans  tous  les  temps  ,  s'est 
proposé  la  philosophie?  De  vaincre  nos 
passions  ,  d'étouffer  les  mouvemens    de 
notre  orgueil,  de  surmonter  les  préjugés , 
d'efïacer  de  nos  esprits  les  erreurs  dont 
on  les  a  remplis.  Or,  ces  conseils,  voilés 
sou6  de  grands  noms,  sont-ils  autre  chose 
que  le  système  de  se  borner  uniquement 
aux  impulsions  premières  de  la  nature ,  et 
d'en  éloignée  avec  soin  tout  ce  que  les 
hommes  y  mêlent,  et  qui  ne  vaut  rien  ? 


(  526  ) 

Anéantissez  leurs  passions ,  écartez  leurs 
erreurs,  détruisez  les  objets  de  leur  va- 
nité, de  leurs  amours,  quel  sera  ce  nou- 
vel être?  Sera-ce  un  ange,  ou  un  animal? 
Quel  qu'il  soit,  sera-t-il  exempt  des  peines 
et  des  chagrins?  ou  ,  pour  s'y  soustraire, 
faudra-t-il  encore  l'envoyer  à  l'école  de 
Zenon?  Mais  le  sage  du  stoïcien  est -il 
plus  facile  à  concevoir ,  que  le  sauvage 
qui  vit  et  dort  dans  les  bois;  et  l'orgueil 
qui  nous  élève  au  dessus  de  l'humanité, 
semble-t-il  moins  révoltant  que  l'humilité 
qui  nous  place  au  dessous?  Ces  deux  sys- 
tèmes opposés  ont  cependant  une  cause 
commune  ;  ils  se  proposent  une  même 
fin.  La  vue  de  nos  misères ,  le  sentiment 
de  nos  chagrins  et  de  nos  malheurs,  les 
ont  également  produits  ,  et  le  soulage- 
ment de  nos  maux  est  également  l'objet 
qu'ils  se  proposent.  L'un,  abrogeant  eii 
un  instant  toutes  les  lois  des  sociétés,  et 
ces  conventions  malheureuses  des  hommes, 
a  détruit  jusqu'au  germe  de  leurs  maux  ; 
l'autre,  donnant  à  l'homme  un&cou  rage  sur- 
naturel, armant  sa  raison  d'une  force  qu'elle 


(327) 

n'a  point,  a  voulu  qu'il  maîtrisât  ses  pas- 
sions, qu'il  surmontât  la  douleur,  et  fût 
tranquille,  au  milieu  des  tourmens même. 
Voilà   donc   les  deux  extrémités    où 
l'homme  se  flatte  de  trouver  le  repos  qui  le 
fuit!  Que  leur  excès  prouve  bien  la  misère 
de  sa  condition  naturelle  !  L'état  qui  s'en 
éloigne  le  plus ,  est  par  cette  raison  celui 
qui  lui  paraît  préférable.  Mais  comme  il 
ne  sauroit  arriver  à  cet  état  parfait  d'in- 
sensibilité ,  doit-il  s'efforcer  d'en  appro- 
cher? Et  lequel  des  deux  préférera-t-il? 
Abrutira-t-il  sa  raison ,  ou  l'armera-t-il 
contre  ses  sens  ?  La  tiendra-t-il  dans  un 
état  continuel  de  guerre?  ou,  semblable 
aux  courtisans  d'Alcinoiis  ,  consumera-t- 
il  les  fruits  de  la  terre  ?  Mais  de  quoi  lui 
serviroient  encore  les  efforts  qu'il  pour- 
Toit  faire  ?  S'il  n'est  pas  en  lui  d'arriver 
jusqu'à  ce  dernier  degré  d'insensibilité  où 
l'on  est  au  dessus  des  événemens ,  qui  l'y 
placera?  Les  maximes  des  stoïciens?  peu 
d'hommes  sont  capables  de  les  pratiquer. 
Ce  sont,  dit  Pascal,  des  mouvemens  fié- 
vreux que  la  santé  ne  peut  imiter. 


(    **§'  ) 

Anecdote    Bretonne  (i)- 


LV\v1\  V.-X.-U.  «.  ■^■^.*.-^^%-  W*--1*.-*,  ■ -*,-*.  » 


iM.  de  Kerdick,  gentilhomme  breton, 
avoit  perdu  sa  femme  depuis  quelques 
années ,  et  viyoit  dans  son  château  près 
de  Vannes,  avec  deux  fils  qu'il  aimoit beau- 
coup. L'aîné ,  capitaine  dans  le  régiment 
des  Cravattes,  périt  en  ij4-7  »  à  la  ba- 
taille de  Lawfeldt.  Le  cadet,  âgé  de  2 1  ans , 
servoit  dans  la  Marine.  Il  avpit  donné  des 
preuves  de  talent  et  de  bravoure. 

M.  de  Kerdick  étoit  voisin  d'une  di- 
ses parentes  qu'il  aimoit,  et  qui  n'ayoit 
qu'une  fille  fort  jolie  et  fprt  aimable.  Les 
enfans  de  ces  deux  maisons,  accoutumes 
à  vivre  ensemble  dès  le  berceau,  avoient, 
les  uns  pour  les  autres,  des  sentimens  de 
fraternité.  Leurs  parens  étoient  enchantés 

(1)  Ce  fait  est  réel,  et  me  fut  raconté  par  un 
parent  de  M.  de  Kerdick,  avec  les  mêmes  cir- 
constances que  celles  crup  je  rapporte,  et  dans 
le  même  style,  à  peu  près. 


(  529  ) 
Ae  cette  unijon.  Il  esl -même  vraisemblable 
que  M.  de  Kerdick  avoit  pour  Madame 
de  Chambière  ,  veuve-  aussi  depuis  trois 
ans ,  des  sentimens  plus  forts  que  ceux  de 
la  parenté. 

Madame  de  Chambière  ne  lui  cacha 
point,  après  la  mort  de  son  mari,  qu'elle 
vouloit  donner  en  mariage  sa  fille  unique 
à  son  lils  aîné;  et  qu'elle .  ajouterait  de 
son  vivant ,  une  grande  partie  de  son  bien 
à  celui  dont  Mademoiselle  de  Chambière 
jouissoit  depuis  la  mort  de  son  père  : 
qu'au  surplus  ce  mariage  s'annonçoitpour 
être  des  plus  heureux  ;  qu'elle  voyoit  avec 
une  satisfaction  parfaite  qu'il  releveroit 
la  maison  de  Kerdick ,  tombée  dans  une 
misère  extrême ,  depuis  le  temps  de  la  Ré- 
gence. (1719.) 

Madame  de  Chambière  se  pvomenoit 
un  soir,  au  clair  de  la  lune,  avec  sa  hlle, 
dans  une  allée  charmante.  Elle  dit  à  sa 
fdle  :  «  Vous  ne  sauriez  croire,  ma  chère 
»  enfant,  combien  vous  m'occupez,  et 
»  combien  je  suis  effrayée  du  moment  où  , 
j>  pour  vous  marier  ,  il  faudra  que  je  ine 


(  33o  ) 

sépare  de  vous.  —  Ah  !  ma  chère  ma- 
man ,  quel  mot  venez-vous  de  pronon- 
cer !  Jamais ,  je  ne  consentirois  à  la  plus 
grande  fortune  du  monde,  s'il  falloit  me 
séparer  de  vous.  Je  n'ai  d'existence  que 
par  le  charme  de  la  vie  que  je  mène. 
Tous  les  jours,  je  remercie  Dieu  de  la 
douceur  de  mon  état  :  je  vole  dans  vos 
bras  ;  mes  tendresses  sont  payées  de  vos 
bontés.  S'il  faut  me  marier,  de  grâce, 
que  le  premier  article  soit  la  promesse 
de  vivre  et  de  mourir  avec  vous.  Je  crois 
bien  que  c'est  un  grand  bonheur  d'é- 
pouser un  homme  doux ,  tendre  et  ver- 
tueux ;  mais  ma  bonne  m'a  dit  si  sou- 
vent ,  que  rarement  on  étoit  uni  selon 
ses  désirs ,  et  que  si  l'on  étoit  riche  , 
on  étoit  recherché  pour  sa  fortune  ;  que 
que  si  l'on  étoit  pauvre ,  la  fortune  d'un 
homme  enrichi,  souvent  par  des  voies 
honteuses,  décidoit  un  mariage  où  le 
sentiment  n'entroit  pour  rien!  Ma  chère 
maman,  ne  parlez  plus  de  mariage,  et 
rentrons.  »  Tout  en  marchant ,  Madame 
de  Chambière  dit  à  sa  fille  :  «  Je  trouve 


(33»  ) 
»  que  Faniïy  (  c'étoit  le  nom  de  la  bonne  ) 
»  pouvoit  se  dispenser  de  vous  faire  tant 
»  de  dissertations  sur  le  mariage;  mais 
»  comment  empêcher  ce  monde-là  de  ja- 
»  ser,  et  de  se  mêler  de  ce  qui  ne  le  re- 
»  garde  pas  ?  Mon  cher  cœur  ,  seriez- 
j>  vous  bien  fâchée  d'épouser  votre  cou- 
3>  sin  Kerdick  ?  Vous  ne  me  répondez 
»  rien  ?  —  Mais  ,  maman.  —  Mais  , 
»  quoi  ?  Répondez  :  Seriez-vous  fâchée 
»  d'épouser  votre  cousin  Kerdick?  — 
»  Ah  !  maman ,  mon  cousin  est  encore 
»  bien  jeune.  —  C'est  de   l'aîné   que  je 

»  parle.  —  Ah!  l'aîné!  je  sais  bien 

»  qu'il  est  sage....  poli....  réservé;  mais.... 
»  —  Achevez.  —  L'autre  ,  tenez  ,  ma- 
»  man,  est  trop  joli  pour  que  sa  femme 
»  n'en  fut  pas  jalouse;  et  je  vous  avoue 
»  que  je  ne  voudrois  pas  qu'il  me  menât 
»  à  Paris  ,  ni  même  à  Rennes.  —  Vous 
aj  êtes  une  folle ,  ma  chère  petite.  Encore 
»  une  fois ,  ne  craignez  rien  ;  c'est  de 
»  l'aîné  qu'il  est  question. —  Maman,  je 
v  vais  vous  souhaiter  le  bon  soir.  » 
Après  s'être  embrassées ,  la  mère  et  la 


(333  ) 
fille  se  séparèrent  ;  et  toutes  les  deux , 
avant  que  de  s'endormir,  pensèrent  beau- 
coup à  l'entretien  de  la  promenade.  Ma- 
demoiselle de  Chambière  fit  des  rêves  ai- 
freux.  Elle  se  croyoit  mariée  avec  l'aîné 
de  ses  cousins ,  au  point  qu'à  sept  heures 
du  matin  ,  elle  crioit  de  toutes  ses  forces  : 
«  Ma  bonne ,  arrachez-moi  cet  anneau  !  » 
La  bonne  vint  effectivement  aux  cris  de 
Mademoiselle  de  Chambière;  et,  l'écou- 
tant avec  effroi ,  lui  dit  :  «  En  vérité ,  Ma- 
»  demoiselle,  je  crois  que  vous  êtes  en 
»  délire.  Rendormez-vous ,  et  je  vais  en 
?>  faire  autant.  Songez  plutôt  au  Che\a- 
>>  lie^r.  » 

Le  lendemain ,  M.  de  Ker-dick  vint  diner 
nu  château  de  Chambière.  Après  diner, 
étant  seuls ,  Madame  de  Chambière  dit  : 
«  A  propos ,  je  n'ai  pu  me  dispenser  de 
*  pressentir  ma  fille  sur  son  mariage  avec 
>»  votre  fils  :  ses  réponses  ont  été  par- 
b  faites;  et  tout  simplement,  si  vous  vou- 
»  lez ,  mon  cousin  ,  nous  allons  traiter 
»  cette  affaire  sérieusement.  —  Puis -je 
»  répondre  à  tant  de  bontés ,  ma  cousine  ? 


(  333  ) 

»  Hélas  !  qu'il  me  seroit  doux  de  vous 
>»  devoir  la  fortune  de  mon  fils  !  —  Fai- 
»  sons  venir  ma  fille.  »  Madame  de  Cham- 
brière sonne ,  et  Mademoiselle  sa  fille  ar- 
rive.  «  Vous    souvenez -vous    de    notre 
»  conversation  d'hier  au  soir,  ma  chère 
»  enfant?  Je  vais  faire  mentir  votre  bonne, 
»  et  je  traite  de  votre  mariage  avec  le  fils 
»  aîné   de    mon    cousin.   —  Mademoi- 
»  selle,  que  je  serois  heureux  si  mon  fil» 
»  pouvoit  être  digne  de  vous  !  Il  est  sans 
»  biens,  mais  il  a  des  sentimens  nobles, 
»  et  j'ose  dire,  des  vertus.  Son  caractère, 
»  que  je    connois    depuis  son  enfance  , 
»  m'assure  qu'il  est  capable  de  sentir  le 
»  bonheur  dont  il  seroit  comblé.  Quant  à 
«  moi ,  je  n'aurois  pas  de  vœux  à  faire , 
»  si  je  voyois  raccomplissement  de  cette 
»  union. 

»  — Elle  me  flatte  ,  Monsieur,  à  tous 
»  égards,  répondit  Mademoiselle  de  Cham- 
»  bière  :  les  volontés  de  maman  sont  pour 
*>  moi  des  lois ,  que  mon  cœur  ne  sau- 
»  roit  démentir.  »  La  conversation  finit, 
et  la  journée  se  passa ,  sans  parler  davan- 


(  334) 
tage  de  leurs  projets.  Le  lendemain  ma- 
tin ,  M.  de  Kerdick  fut  fort  étonné  de 
voir  entrer  dans  sa  chambre  Mademoi- 
selle de  Chambière.  «  Pardonnez-moi ,  lui 
dit-elle,  Monsieur,  une  démarche  aussi 
légère  ;  mais  après  avoir  fait  beaucoup 
de  réflexions  cette  nuit,  sur  mon  ma- 
riage avec  Monsieur  votre  fils ,  je  veux 
vous  faire  le  confident  de  mon  cœur. 
Je  ne  l'épouserai ,  je  vous  l'avoue  , 
qu'avec  une  répugnance  extrême.  Sa 
figure  et  son  caractère  ne  sont  pas  la 
cause  de  cette  façon  de  penser.  Mais, 
Monsieur,  vous  le  dirai-je?  c'est  mon 
cousin,  son  frère,  que  je  voudrois  pour 
époux;  je  l'aime  de  tout  mon  cœur. 
Vivant  ensemble  depuis  notre  jeunesse, 
il  ne  s'est  jamais  douté  de  mes  senti- 
mens  pour  lui.  Moi-même ,  j'aurois  été 
désolée  ,  si  l'un  des  deux  frères  eût  pu 
soupçonner  la  plus  petite  préférence 
dans  mon  amitié  pour  eux.  Vous  sa- 
vez mon  secret,  Monsieur;  je  suis  sûre 
que  vous  ne  le  confierez  pas  à  ma  mère. 
Je  la  connois;  elle  m'aime  beaucoup: 


(  335  ) 

»  mais  ses  volontés  sont  des  lois  qu'elle 
»  ne  permet  pas  que  l'on  discute.  Mon 
»  père  qui  l'adoroit ,  avoit  nourri,  par 
»  sa  déférence ,   cette  humeur  absolue. 
»  Je  crois  même  qu'en  mourant ,  il  lui 
»  demanda  de  ne  rien  oublier  pour  faire 
»  en  sorte  que  j'épousasse  votre  fils  aîné. 
»  Vous  voyez,  Monsieur,  jusqu'où  în'en- 
»  traîne  ma  confiance  et  ma  vérité.  — 
»  Je  n'en  abuserai  pas ,  répondit  M.  de 
»  Kerdick.  Non ,  Mademoiselle  ;  et  me 
»  voilà  dans  l'obligation  de  vous  servir, 
«  comme  le  feroit  l'ami  le  plus  solide. 
»  Dites-moi  si  vous  voulez  que  je  parle, 
a  aujourd'hui  même  ,  à  Madame  votre 
»  mère.  Je  m'assurerai  du  degré  d'obsti- 
»  nation  qu'elle  met  à  suivre  l'idée  de 
»  ce  mariage;  au  risque  de  me  brouiller 
a  avec  elle ,  je  lui  dirai  que  j'ai  reçu  des 
»  nouvelles  du  régiment  de  mon  fils,  et 
»  que  j'ai  lieu  de  craindre  qu'il  n'épouse 
»  une  jeune  fille  de  Malines,  dont  il  est 
»  fort  amoureux;  et  dont  le  père,  riche 
»  négociant,  lui  donne,  en  se  mariant, 
»  600  mille  livres.  Selon  ce  qu'elle  me 


(  556  ) 

»  répondra",  je  parlerai  de  mon  autre  fils, 
»  — Je  suis  tranquille,  Monsieur;  et  votre 
»  probité  fera  plus  qu'aucun  de  mes  con- 
»  seils,  sur-tout  dans  une  affaire  qui  me 
»  trouble  l'imagination.   » 

Le  pauvre  M.  de  Kerdick  se  livra , 
quand  il  fut  seul ,  à  sa  douleur.  Il  réso- 
lut cependant  de  ne  point  partir  ,  sans 
avoir  eu  un  entretien  avec  Madame  de 
Ghambière. 

Effectivement,  après  souper,  il  la  prit 
en  particulier,  et  lui  dit  qu'il  ne  pouvoit 
pas  plus  long-temps  lui  cacher  les  nou- 
velles qu'il  avoit  reçues  du  régiment  des 
Gravattes.  Madame  de  Chambière,  sans  le 
laisser  finir  :  «  Cela  suffit ,  Monsieur  ; 
»  je  vois  votre  défaite,  et  votre  petite 
»  histoire  ne  m'en  imposé  point  du  tout. 
»  Ma  fille  n'épousera  point  votre  fils.  Je 
»  déclare  même  que  jamais  elle  ne  se  raa- 
»  riera,  de  mon  vivant.  Puisque  mes  vœu* 
»  pour  son  bonheur  ne  peuvent  s'accom- 
>»  plir ,  je  me  défendrai ,  pou*  le  reste 
»  de  ma  vie ,  de  m'occuper  d'un  établisse- 
»  ment  pour  elle.  Au  reste ,  je  n'ai  pas 

eu 


(337) 

eu  beaucoup  de  peine  à  découvrir  qu'elle 
aime  son  cousin;  et  j'avoue  même  que 
j'ai    bien   à    me  reprocher   l'habitude 
qu'ils  avoient  de  se  voir  et  de  se   re- 
garder comme   frère   et  sœur  ;   mais , 
enfin,  nous  changerons  de    façon   de 
vivre,  s'il  vous  plaît,  Monsieur;  et  dès 
demain ,  ma  fille  sera  mise  au  couvent 
à  Rennes.  Je  ne  me  brouillerai  point 
avec  un  parent ,  avec  un  ami  de  vingt- 
cinq  ans  :  le  public   respecte  les  atta- 
chemens  soutenus;  et  tout  ce  qui  peut 
les  rompre ,  fait  tort  également  à  tous 
les  deux.  Ainsi ,  revenez,  je  vous  prie, 
revenez   comme   à  l'ordinaire.  Il   faut 
même  craindre ,  dans  le    monde ,  les 
réflexions  des  valets ,  et  les  décisions 
»  de  la  bonne  compagnie,  qui  ne  juge 
»  pas  mieux  qu'eux.  Bonsoir ,  Monsieur; 
»  j'espère  que  vous  ne  partirez  point  d'ici 
»  demain  ,   sans  que  nous  nous  soyons 
»  revus.   » 

M.  de  Kerdick  se  retira  dans  sa  cham-» 
bre,  sans  oser  dire  un   seul  mot  à  Ma- 
dame de  Chambière.  Il  résolut  d'écrire 
Tome  IF.  y 


(  558  ) 

un  billet  à  Mademoiselle  de  Chambière. 
«  Ma  chère  petite  cousine ,  je  viens  d'a- 
«  voir  la  conversation  fatale  avec  Ma- 
»  dame  votre  mère.  Vous  la  connoissez 
'j  mieux  que  moi  :  mes  démarches  n'ont 
»  pas  été  réfléchies  ;  je  me  les  reproche, 
»  et  je  suis  au  désespoir.  Je  desirerois 
»  presque  la  mort  de  mes  enf  ans ,  et  sûre- 
»  ment  la  mienne,  si  nous  sommes  au 
»  monde  pour  y  faire  votre  malheur.Yotre 
»  mère  m'a  déclaré  que ,  de  son  vivan  t ,  elle 
»  ne  vous  marieroit  point,  puisque  vous  ne 
»  pouvez  pas  épouser  mon  fils  aîné  ;  elle 
»  me  croit  d'ailleurs  un  homme  faux  et 
>»  parjure.  Vous  le  dirai-je,  ma  chère  pe- 
»  tite?Elle  veut  vous  mettre,  dès  demain, 
»  dans  un  couvent.  Sacrifiez -moi ,  de 
»  grâce,  et  accusez-moi  de  mensonge, 
»»  pour  vous  tirer  d'affaire.  Ayez  l'air  de 
»  ne  rien  savoir  ,  ou  bien  mandez-moi  que 
»  vous  êtes  décidée  à  soutenir  devant  moi 
«  la  scène  comme  je  le  désire,  c'est-à-dire) 
«  à  lui  déclarer  la  confidence  que  vous 
»  m'avez  faite.  Bonjour ,  chère  petite.  >» 
Mademoiselle  de  Chambière  lui  répon- 


(  33&  ) 

dit  :  «  Déguiser  n'est  pas  mon  caractère, 
»  Monsieur:  tromper  l'est  encore  moins. 
»  J'irai  au  couvent,  et  n'y  serai  pas  mal- 
w  heureuse  ;  et  mon  cœur  ne  sera  que 
»  pour  votre  fils  le  Chevalier.  Adieu , 
»  Monsieur.   » 

On  sonna  le  diner;  et  M.  de  Kerdick., 
ainsi  que  Mademoiselle  de  Chambière, 
vinrent  se  mettre  à  table.  Elle  combla  de 
tendresses  sa  maman.  Madame  de  Cham- 
bière  étoit  rêveuse;  sa  fille  employa  tout 
son  esprit  pour  l'égayer,  mais  elle  ne  pou- 
Aoit  réussir.  Lorsque  M.  de  Kerdick  fut 
parti ,  elle  lui  dit  :  «  Ma  fille  ,  j 'au rois  un 
»  voyage  à  faire  en  Normandie  pour  vos 
»  affaires  ;  j'ai  le  chagrin  d'être  obligée 
»  de  me  séparer  de  vous ,  et  de  vous  mettre 
»  au  couvent,  à  Rennes,  pendant  quel- 
»  que  temps.  —  Ah  !  ma  chère  ma- 
y>  man ,  puisque  vous  ne  me  menez  pas 
»  avec  vous ,  il  faut  que  vos  raisons  soient 
n  bien  fortes.  Je  respecte  vos  volontés  : 
»  je  vous  adore  ;  je  m'occuperai  sans  cesse 
»  de  vous;  je  vous  écrirai  tous  les  jours; 
»  j'arroserai  mes  lettres  de  mes  larmes  ; 

Y  2 


(Ho) 

»  et  si  mes  regrets  vous  touchent,  peut- 
»  être  un  jour  me  ferez-vous  revenir.  » 

La  litière  arriva  :  la  mère  et  la  fille  fon- 
dirent en  pleurs  ,  et  se  séparèrent.  La 
bonne  conduisoit  Mademoiselle  de  Cham- 
bièrej  et  dès  la  seconde  journée,  cette 
bonne,  à  force  de  questions,  fut  bientôt 
au  fait  de  cette  histoire.  Ses  conseils  étoient 
pour  que  la  jeune  personne  épousât  M.  de 
Kerdick  l'aîné  ;  mais  elle  n'obtenoit  rien , 
et  même  il  fallut  qu'elle  promît  à  sa  maî- 
tresse de  remettre  le  billet  suivant  à  M.  le 
Chevalier  de  Kerdick  :  «  On  me  met  au 
»  couvent,  mon  cher  cousin,  à  cause  de 
»  vous.  Je  voulois  vous  épouser,  et  ne 
«  voulois  point  épouser  votre  frère.  Je 
»  vous  aime,  je  peux  le  dire  maintenant; 
»  je  vous  aimerai  jusqu'à  la  mort,  et  n'au- 
*.  rai  jamais  d'autre  époux.  Voyez  ce  que 
y>  votre  cœur  vous  dictera  ;  il  m'a  paru 
»  tendre,  et  s'il  a  pénétré  le  secret  du 
»  mien ,  un  moment  de  bonheur  à  la  fin 
»  de  ses  jours,  vaut  mieux  qu'une  vie 
»  longue  et  malheureuse.  Brûlez  ce  billet. 
»  votre  cousine  l'ordonne.  ». 


(54'  ) 

Le  Chevalier  le  reçut,  et  manqua  de 
devenir  fou.  Son  amour  fit  autant  de 
chemin  dans  un  seul  instant ,  qu'il  en 
auroit  pu  faire  pendant  dix  ans.  Il  baigna 
de  ses  larmes  ce  billet,  et  par  soumission , 
le  brûla.  Mais  il  en  porta  toujours  la  cendre 
sur  son  cœur.  Il  tomba  dans  une  langueur 
si  grande ,  dès  ce  moment ,  que  bientôt  il 
fut  méconnoissable.  Son  père  reçut ,  un 
mois  après, la  nouvelle  de  la  mort  de  son 
fils  aîné.  Il  alla  le  troisième  jour  en  faire 
part  à  Madame  de  Chambière,  qui  d'abord 
osa  presque  en  douter.  Ensuite,  elle  fut 
obligée  de  la  croire  vraie  ;  mais  jamais 
elle  ne  parla  du  mariage  du  cadet. 

M.  de  Kerdick  retourna  dans  son  châ- 
teau ,  où  il  se  livra  à  toute  sa  douleur.  Le 
Chevalier  plaignit  son  frère,  mais  il  ne 
pensa  plus  qu'à  sa  cousine ,  et  aux  moyens 
de  la  retrouver.  Il  s'instruisit  du  cou- 
vent qu'elle  habitoit.  Un  jour ,  il  partit 
dans  la  nuit ,  et  courut  se  jeter  dans  un 
couvent  de  Récollets.  Sa  tournure ,  sa  phi- 
sionomie,  persuadèrent  aisément  à  tout  le 
couvent  que  ce  jeune  homme  avoit  une 


(   342    ) 

vocation  décidée.  Il  déguisa  son  nom;  et 
comme  il  avoit  Tait  un  séjour  en  Amé- 
rique ,  il  n'eut  pas  de  peine  à  faire  croire 
qu'il  étoit  de  ce  pays.;  et  que,  sans  père  ni 
mère ,  il  avoit  résolu  de  se  faire  religieux  : 
il  n'en  faut  pas  tant  pour  persuader  des 
moines.  On  lui  donna  le  froc  de  novice. 
Sa  ferveur  et  sa  piété  répandoient  l'édifi- 
cation dans  cette  maison  ;  effectivement,  il 
invoquoitle  Ciel  de  tout  son  cœur;  mais 
ou  devine  assez  l'objet  de   ses   prières. 
Notre  jeune  novice  savoit  fort  bien  que 
les  pères  Récollets  alloient  desservir  le 
couvent  des  Ursulines ,  où  la  pauvre  pe- 
tite cousine  étoit  renfermée.  Pendant  un 
assez  long-temps,  il  ne  put,  ni  n'osa  de- 
mander d'accompagner  le  confesseur  du 
couvent.  Enfin ,  il  apprit  qu'il  y  avoit  deux 
prises  d'habits  :  il  ne  savoit  le  nom  que  de 
Mademoiselle  de  Coëlosket.  Il   n'hésita 
pas  à  demander  la  faveur  d'en  être  le  té- 
moin ;  il  espéroit  voir ,  au  travers  de  la 
grille ,  l'objet  de  son  amour.  On  lui  per- 
mit de  suivre  le  révérend  père.  Il  pénétra 
plein  d'effroi  dans  ce  lieu  saint,  cherchant 


(  ô/,3  ) 
de  tous  ses  yeux  ce  qui  l'occupoit  le  plus, 
et  donnant  peu  d'attention  à  la  terrible 
cérémonie.  Dans  le  moment  où  l'on  tenoit 
le  drap  mortuaire  sur  la  tête  de  la  vic- 
time ,  et  comme  elle  alloit  jurer  à  toute 
la  communauté  de  vivre  et  de  mourir  en 
bonne  religieuse ,  on  leva  le  voile.  Aper- 
cevant son  cousin  :  «  Ciel  !  s'écria-t-elle  ; 
«  je  me  meurs!  Ayez  pitié  de  moi!  Mes 
»  vœux  sont  rompus.  J'adore  le  Ciel  et 
»  mon  amant  qui  s'offre  à  mes  regards.  » 
Le  pauvre  novice  s'évanouit  aussi.  Toute 
l'assemblée  fut  consternée  de  cet  événe- 
ment, et  se  dispersa.  Le  conseil  fut  tenu 
chez  Fabbesse  ;  et  là ,  les  pontifes  résolurent 
de  marier  en  face  de  l'Eglise ,  des  amans 
si  tendres,  si  bien  faits  pour  l'amour, 
et  si  peu  pour  le  cloître. 


(  sa  ) 

Première  Scène  d'une  Comédie  (i). 


w>*«^%^%  %/^>%  w/%^-%*v« 


Le  théâtre  représente  un  bois.  Le  Comte  sepro- 
mène  ,  regarde  arec  inquiétude  ,  s  arrête  ,  et 
marche  tour  à  tour. 

SCÈNE     PREMIÈRE. 

le    Comte,    seul. 

Fa„-.l  que  les  partis  dictés  par  la 
paison  soient  toujours  suivis  par  l'ennui? 
Je  suis  venu  clans  ce  château  pour  ar- 
ranger mes  affaires,  et  j'y  péris  de  tris- 
tesse  Les  gens  accoutumés  à  vivre 

seuls  sont  bien  heureux!  (//  se  promette  y 
et  rêve.  ) 

Les  occasions  dangereuses  sont  dans 
le  caractère  des  hommes  ,  et  non  dans 

les  objets  qu'ils  rencontrent Les 

têtes  vives  trouvent  des  pièges  par-tout; 

(i)  J'écrivis  cette  scène,  pour  imiter  la  manière 
tle  Marivaux ,  que  M.  C***  prétendent  ne  pouvoir 
être  imitée.  Il  y  fut  trompé  le  premier.  (  Note  de 
V  Auteur.) 


(  U$  ) 
les  têtes  froides  n'en  trouvent  nulle  part. 
(  11  regarde  d'un  air  inquiet.  ) 

Cette  jeune  Colette  m'étonne J'y 

pense  beaucoup Il  faut  que  je  la 

cherche. 

SCÈNE     IL 

le    Comte,    Colette, 
le    Comte. 

Ah  !  vous  voilà ,  Colette  ! 

Colette. 
Oui ,  Monsieur. 

le   Comte. 

Eh!  que   faites -vous  dans   ce  séjour 

écarté  ? 

Colette. 

Je  me  promène. 

le    Comte. 

Mais,  Colette,  n'avez-vous  pas  peur, 
d'aller  ainsi  toute  seule  dans  les  bois? 

Colette. 

Eh!  de  quoi,  Monsieur,  aurois-je  peur? 
On  ne  peut  me  voler ,  car  je  n'ai  rien. 


(  346  ) 

le    Comte. 

Colelte ,  vous  possédez  des  avantages 
plus  précieux  que  la  richesse;  vous  avez 
des  charmes,  et  c'est  un  bien  plus  dési- 
rable. 

Colette. 

Est-ce  qu'on  peut  m'ôter  cela,  Mon- 
sieur ?  Les  filles  de  notre  village  qui  en 
sortent  laides  y  rentrent  laides,  et  celles 
qui  en  sortent  jolies  y  rentrent  jolies.  La 
beauté  n'est,  à  ce  qu'on  dit,  enlevée  que 
par  le  temps. 

le    Comte,   c«  souriant* 

C'est  donc  à  dire  qu'étant  seule  avec 
moi,  vous  pensez  n'avoir  rien  à  craindre? 

Colette. 
Rien  du  tout. 

le    Comte. 

Vous  avez  raison.  (Il  reste  quelque 
temps  sans  parler.  )   Colette  ! 

Colette. 
Monsieur. 


(  547  ) 

LE     C  O  M  T  E. 

Jolie  comme  vousl'ètes,  objet  des  vœux 
de  tous  les  jeunes  gens  de  ce  canton,  vous 
menez  sans  doute  une  vie  bien  heureuse, 
et  vous  n'avez  rien  à  désirer  ? 

Colette. 

Pardonnez-moi,  Monsieur. 

le    Comte,    avec   une    satisfaction 
précipitée  et  mêlée  d'inquiétude. 

Vous  desirez  quelque  chose? 

Colette. 
Oui. 

le    Comte. 

Et  qu'est-ce  que  vous  desirez  ? 

Colette    hésite. 
Rien. 

le    Comte. 

Vous  desirez  quelque  chose  et  vous  ne 
desirez  rien  !  Cela  n'est  pas  raisonnable  : 
une  fille  comme  Colette  ne  devroit  pas 
dire  de  pareilles  choses. 

Colette. 

C'est  pourtant  une  chose  très- véritable. 


(  34S  ) 

le   Comte. 

Comment  ? 

Colette. 

Tout  ce  que  je  fais  m'ennuie.  Je  ne 
m'amuse  point  de  ce  qui  divertit  les  au- 
tres; et  lorsque  je  suis  seule,  je  me  laisse 
aller  à  des  idées  qui  n'ont  ni  vérité,  ni 
vraisemblance.  Je  passe  des  unes  aux  au- 
tres ,  et  je  pense  à  peu  près  pendant  le 
jour,  comme  je  rêve  pendant  la  nuit.  Vous 
voyez  bien  que  j'avois  raison  de  dire  que 
j'avois  des  désirs  et  que  je  n'en  avois  point  ; 
car  mes  désirs  n'ont  pas  d'objets. 

le    Comte. 

Mais,  Colette,  votre  état  vous  semble- 
t-il  au  dessous  de  vous?  Trouvez-vous, 
par  exemple  ,  que  la  nature  n'a  pas  été 
juste,  en  nous  plaçant  dans  des  rangs  dif- 
fère ns  ? 

Colette. 

Non  ,  Monsieur;  car  à  vous  voir  pro- 
mener seul,  ainsi  que  moi,  j'imagine  que 
vous  rêvez,  aussi  tout  éveillé  ;  et  j'aime 
autant  mes  rêves  que  les  vôtres. 


(549) 

le    Comte. 

Vous  n'avez  pas  tort.  Peut-être,  cepen- 
dant j'ai  un  avantage  sur  vous;  et  cet  avan- 
tage m'est  précieux;  je  puis  être  utile  à 
votre  bonheur.  Tâchez  de  fixer  vos  de- 
sirs;  confiez-les  moi  :  je  ferai  tout  pour 
les  satisfaire.  Adieu,  Colette.  Je  vous  laisse 
y  rêver. 


(  35o  ) 

Aventure  et  Conversation  de 
M.  le  Baron  de  Beserval  ayl'o 
une  Dame  de  Wesel. 


J'étois  à  Wesel.  En  rentrant  un  soir 
chez  moi;  je  me  sentis  tirer  par  la  manche. 
Au  peu  de  clarté  qui  restoit,  j'aperçus 
une  vieille  femme  qui  me  dit,  en  mauvais 
français,  qu'une  belle  dame  me  prioit  d'al- 
ler la  voir.  Persuadé  que  c'étoit  une  de 
ces  bonnes ,  ou  plutôt  de  ces  mauvaises 
fortunes  qu'on  rencontre  dans  tous  les 
pays  ,  je  poursuivois  mon  chemin  ,  sans 
faire  grand  état  de  lin  vi  talion  de  la  \  ieille  ; 
mais  elle  y  mit  de  l'acharnement,  et  me 
lira  presque  avec  violence.  Entraîné  par 
un  mouvement  de  curiosité,  je  consentis 
à  la  suivre.  Elle  s'arrêta  bientôt  à  la  porte 
d'une  maison  dont  l'apparence  m'étonna. 
Je  comptois  sur  quelque  réduit  obscur, 
palais  digne  de  renfermer  ma  conquête. 
Ma  surprise  fut  grande ,  lorsque  la  vieille 
ayant  tiré  le  cordon  d'une  sonnette,  il  pa- 


(  Soi  ) 
rut  un  laquais  Lien  vêtu  ,  qui,  marchant 
devant  moi,  m'ouvrit  la  porte  d'une  pièce 
assez  ornée ,  fort  éclairée ,  au  fond  de  la- 
quelle j'aperçus  une  très-jolie  femme  qui 
sortoit  à  peine  de  la  première  jeunesse. 
Elle  étoit  dans  un  déshabillé  galant ,  et 
placée  sur  un  sopha.  Elle  ne  se  leva  point 
quand  j'entrai,  et  se  contenta  de  me  faire 
une  inclination  de  tête,  qu'elle  accom- 
pagna d'un  sourire  gracieux. 

la    Dame. 

Monsieur,  vous  serez  peut-être  étonné 
de  la  façon  dont  se  fait  notre  connoissance. 
Ce  n'est  pas  l'usage  des  Dames  françaises; 
on  m'a  dit  qu'elles  sont  fort  retenues  dans 
le  début.  Pour  moi  ,  je  suis  née  trop 
franche  pour  me  contraindre  sur  rien. 
J'écarte  ce  qui  peut  me  déplaire  avec  au- 
tant de  franchise ,  que  je  vais  au  devant 
de  ce  qui  me  paroi t  attrayant.  Je  vous  ai 
vu  passer  plusieurs  fois  devant  mes  fe- 
nêtres ;  votre  ligure  m'a  phi.  J'ai  désiré 
vous  connoître.  Voilà  la  raison  pour  la- 
quelle vous  vous  trouvez  chez  moi. 


(  352  ) 
Moi. 

Le  suffrage  que  vous  voulez  bien  ac- 
corder à  mon  extérieur  suftiroit  pour  me 
donner  de  l'amour  -  propre  ;  mais  je  ne 
pourrai  m'en  permettre,  qu'autant  que  je 
serai  assez  heureux  pour  l'obtenir,  à  d'au- 
tres égards. 

la    Dame. 

Au  compliment  entortillé  que  vous  me 
faites,  je  vois  que  vous  êtes  embarrassé. 
Pour  vous  mettre  à  votre  aise ,  je  vous 
dirai  que  je  ne  puis  les  souffrir.  Une  vé- 
rité dure  m'est  plus  agréable ,  qu'une  hon- 
nêteté fausse.  Mais  pourquoi  vous  tenir 
debout?  Asseyez-vous  auprès  de  moi. 

M  o  i. 

Puisque  vous   me  le  permettez 

Une  vérité  dure!  je  ne  crois  pas  que  vous 
ayez  jamais  été  dans  le  cas  d'en  entendre 
qui  s'adressassent  à  vous.  Vos  grâces  suf- 
liroient  pour  couvrir  les  défauts  de  votre 
caractère,  si  vous  en  aviez  quelques-uns, 
ce  que  j'aurois  peine  à  me  persuader.  Au 
contraire,  je  suis  de  très- bonne  foi;  je 

serois 


(  353  ) 

serois  plutôt  convaincu  que  lqs  qualités 
de  votre  ame  s'accordent  en  tout  avec 
votre  figure. 

la     Dame. 

Je  reconnois  bien  là  les  hommes  !  A 
cause  que  je  suis  jolie,  je  suis  parfaite  î 
Eh,  mon  Dieu!  Messieurs!  moins  de  pré- 
vention pour  nous,  dans  le  premier  mo- 
ment,  et  plus  de  justice,  dans  la  suite  ! 
Ne  serez -vous  jamais  plus  conséquens 
dans  votre  conduite  ?  Vous  arrivez  tou- 
jours en  esclaves,  et  vous  vous  en  allez 
en  tyrans.  Que  les  femmes  sont  sottes,  de 
vous  donner  des  droits  !  Si  nous  savions 
nous  en  tenir  à  vous  plaire,  et  que  vous 
ne  nous  plussiez  jamais  trop,  les  choses 
seroient  bien  différentes. 

Moi. 

Il  y  a  plus  de  coquetterie  que  de  sen- 
timent dans  ce  propos  -  là.  Je  vois  que 
vous  faites  plus  de  cas  du  triomphe ,  que 
de  l'attachement. 

la     Dame. 

Je  ne  le  crois  pas.  Outre  qu'il  y  a  fort 
Tome   IF.  z 


(  354) 
peu  de  gens  à  qui  je  désire  de  plaire , 
j'ai  trouvé  mon  cœur  capable  de  tendresse, 
et  même  d'une  tendresse  assez  vive. 

Moi. 

Vous  avez  donc  eu  des  amans  ? 

la   Dame. 
Trois. 

M  o  i. 

Que  vous  avez  quittés? 

la    Dame. 

Non.  Le  premier  est  mort;  ainsi  je  n'ai 
rien  eu  à  lui  reprocher.  Le  second  m'a 
abandonnée ,  pour  une  femme  qui  ne  me 
valoit  pas,  et  je  me  trouvai  bien  vengée. 
J'ai  encore  le  troisième  ;  mais  il  est  absent 
dans  ce  moment -ci;  je  l'attends.  Il  se 
conduit  à  merveille ,  et  m'aime  beaucoup. 
Si  je  n'a  vois  pas  envie  de  causer  avec 
vous,  je  vous  montrerois  ses  lettres;  vous 
en  pourriez  juger. 

Moi. 

Assurément,  il  faut  que  cet  amant  ait 
des  affaires  bien  essentielles,  pour  s'éloi- 
gner de  vous.  Quand  on  est  possesseur. ... 


(  355  ) 

la   Dame. 

Qu'appelez  -  vous  possesseur  ?  Enten- 
dons-nous, s'il  vous  plaît  ;  de  mon  cœur, 
oui  ;  car  je  l'aime  à  la  folie  :  mais  voilà 

tout. 

M  o  i. 

Comment,  vous  l'aimez!  et  voilà  tout? 
Vous  ne  faisiez  donc  que  de  le  lui  avouer, 
quand  il  a  été  obligé  de  partir? 

la  Dame. 
Il  y  a  près  de  deux  ans  qu'il  le  sait  et 
qu'il  me  presse ,  en  vain ,  de  lui  accorder 
ce  qu'il  prétend  manquer  à  son  bonheur. 
Si  j'étois  capable  de  me  laisser  aller ,  ce 
seroit  pour  lui.  Mais  j'entends  trop  bien 
mes  intérêts.  Il  m'importe  trop  de  le 
conserver ,  pour  le  mettre  dans  le  cas 
de  n'avoir  plus  rien  à  désirer  ,  et  par 
conséquent,  de  tomber  dans  la  langueur. 
Et  puis,  si  je  m'étois  une  fois  rendue, 
je  ne  pourrois  plus  me  dire  que  c'est- 
pour  moi  qu'il  m'aime.  Cette  idée,  non 
seulement  empoisonneroit  le  charme  que 
je  trouve  dans  sa  société  ,  mais  même 

Z    2 


(  356  ) 

je  sens  qu'elle  me  le  feroit  prendre  en 
aversion. 

Mo  i. 

Cette  façon  de  penser  est  passablement 
personnelle  ,  puisque  vous  voulez  de  la 
franchise.  Je  ne  suis  pas  étonné  de  la 
rencontrer  dans  une  femme;  mais ,  je  vous 
en  demande  pardon,  je  vous  soupçonne 
un  autre  défaut. 

la    Dame. 

J'entends  bien  ce  que  vous  voulez  dire , 
et  je  ne  m'en  défends  pas.  Les  femmes 
m'ont  souvent  fait,  sur  cela,  des  contes 
auxquels  je  ne  crois  point,  et  je  n'ai  ja- 
mais regretté  ce  mérite-là  ;  car  vous  pré- 
tendez, Messieurs,  que  c'en  est  un  fort 
grand.  Je  ne  sais  pas  pourquoi  vous  en 
faites  tant  de  cas.  Il  est  plus  dans  la  tête 
que  dans  le  cœur. 

Moi. 

Je  le  sais  bi£n,  moi,  Madame,  et  j'ai- 
merois  mieux  vous  le  prouver ,  que  de 
vous  en  convaincre.  Mais  il  me  semble 
que  c'est  une  matière  qu'il  ne  faut  pas 


(367) 

traiter  avec  vous.  Revenons  -  en  donc  à 

votre  pauvre  amant,  qui  me  l'ait  une  pitié 

affreuse. 

la    Dame. 

En  effet  !  n'esl-il  pas  fort  à  plaindre? 
Il  est  sûr  de  la  tendresse  d'une  femme 
qu'il  aime,  de  tout  son  intérêt,  de  toute 
son  occupation.  Je  ne  songe  qu'à  lui 
plaire,  et  je  ne  lui  laisse  jamais  le  mo- 
ment de  désirer ,  hors  sur  le  seul  point 
qui  pourroit  détruire  son  bonheur. 

Moi. 

Oui ,  c'est-à-dire ,  qu'à  force  de  l'aimer  , 
vous  en  faites  un  martyr  continuel ,  et 
martyr je  sais  bien  de  quoi.  . .  . 

la    Dame. 

De  quoi? 

Mo  i. 

De  votre  amour-propre,  puisqu'il  faut 
vous  le  dire.  Vous  voulez  jouir  des  mêmes 
droits  que  les  femmes  ont  de  plaire,  et 
vous  prétendez  vous  mettre  au  dessus 
d'elles,  en  ne  partageant  point  ce  qu'elles 
appellent   des  foi/blesses.    Mais  je   vous 


(  358  ) 
avertis  que  vous  en  êtes  la  dupe.  La  ca- 
lomnie attaque  aussi  bien  vos  réputations 
que  la  médisance,  et  vous  conviendrez 
que  vous  lui  fournissez  matière  ;  car  les 
apparences  sont  contre  vous. 

la    Dame. 

J'en  conviens  ,  et  n'en  suis  point  ef- 
frayée. H  y  a  long- temps  que  je  connois 
la  jalousie  des  femmes,  et  la  légèreté  des 
propos  des  hommes  ,  sur  notre  compte. 
Aussi,  mériterois-je  qu'on  m'attribuât  la 
duperie  dont  vous  me  taxez,  si  la  crainte 
de  l'une  ou  de  l'autre  influoit  en  rien  sur 
ma  conduite.  Il  faudroit  être  folle  ,  pour 
vouloir  se  mettre  a  l'abri  delà  méchanceté. 
Non,  ce  n'estpoint  mon  motif,  non  plus  que 
l'amour,  en  prenant  un  amant.  C'est  pour 
le  rendre  heureux;  mais  en  même  temps, 
je  ne  veux  pas  me  donner  un   maître. 
Souvenez-vous  de  ce  que  je  vous  ai  dit, 
que  vous  arriviez  en  esclaves,  et  que  vous 
vous  en  alliez  en  tyrans.  Je  ne  suis  pas 
assez  barbare  ,  pour  me  plaire  aux  ado- 
rations d'un   esclave  ;  mais  je  crains  le 


tjran.  Vous  allez  encore  appeler  cela  de 

la  personnalité.  A  la  bonne  heure;  soyez 

pourtant  certain  que  je  ne  changerai  pas 

d'opinion. 

Moi. 

Si  j'étois  assez  heureux  pour  être  à  la 
place  de  votre  amant,  j'y  ferois  au  moins 
mes  efforts,  et  je  me  doute  que  quelques- 
uns  ne  l'aient  tenté. 

la    Dame. 

Eh  !  mais  assurément  ;  ce  sont  des  lan- 
gueurs, des  désespoirs,  des  rages  qui  ne 
Unissent  point;  il  a  tout  essayé,  jusqu'à 
des  entreprises. 

Moi. 

Et  rien  n'a  réussi  ?  * 

la    Dame. 

Non ,  rien.  Quand  il  est  dans  ses  lan- 
gueurs ou  ses  bouderies,  je  joue  du  cla- 
vecin, j'appaise  son  désespoir  par  quel- 
ques caresses.  Comme  sa  rage  me  fait 
peur,  je  le  chasse  de  chez  moi;  et  quand 
il  a  poussé  l'audace  jusqu'à  se  permettre 


(  36o  ) 

des  entreprises ,  je  lui  interdis  l'entrée 
de  ma  maison ,  plus  ou  moins  long-temps, 
selon  que  je  le  trouve  plus  ou  moins  cou- 
pable. 

Mo  i. 

A  ce  que  je  puis  juger,  votre  amant 
est  une  manière  de  mouton  d'une  espèce 
assez  rare. 

la    Dame. 

Que  voulez-vous  qu'il  fasse  ? 

M  o  i. 
Ma  foi,  qu'il  vous  plante  là  tout  net. 

la    Dame. 

Il  m'aime  ;  je  n'ai  pas  ce  malheur  à 
craindre,  et  c'en  seroitun  véritable  pour 
moi.  Je  le  regarde  comme  le  plus  grand 
qui  pût  m'arriver.  Cependant,  j'aimerois 
mieux  le  perdre ,  que  de  le  conserver  par 

un  sacrifice que  je  ne  ferai  pas.  Il  a 

tâché  de  m'abandonner ,  et  je  puis  dire 
que,  pendant  tout  ce  temps,  j'étois  véri- 
tablement malheureuse.  Il  n'y  a  rien  que 
je  n'aie  mis  en  usage  pour  le  faire  rêve- 


(36»  ) 

nir,  sans  tonte  fois  lui  donner  aucune 
espérance  sur  le  seul  point  que  je  me  sois 
réser^  6. 

Mo  i. 

Savez-Yous  que  je  vous  regarde  avec 
une  sorte  d'indignation  ,  et  comme  quel- 
qu'un de  fort  dangereux?  Ne  devriez- 
vous  pas  rougir  de  faire  le  tourment  d'un 
homme  qui,  je  le  vois  bien  ,  est  assez  à 
plaindre  pour  vous  adorer  ?  C'est  abuser 
à  la  fois ,  et  des  avantages  que  la  nature 
vous  a  donnés,  et  dé  la  bonne  foi  pu- 
blique. Car,  comment  s'attendre  à  ren- 
contrer un  caractère  comme  le  vôtre?.... 
Mais  je  m'aperçois  que  je  suis  l'avocat 
de  votre  amant,  et  je  vous  assure  que  je 
n'étois  point  venu  pour  cela. 

la    Dame. 

Oui;  je  crois  bien  que  ce  n'est  pas  la 
première  idée  qui  vous  ait  frappé ,  quand 
vous  avez  rencontré  ma  vieille.  Je  suis 
fâchée  que  vous  vous  soyiez  aperçu  sitôt 
du  rôle  que  vous  jouez.  Il  me  divertissoit 
toul  à  fait,  et  vous  me  paroissez  plus  ri- 


(562  ) 

tîicule  et  plus  amusant  comme  cela,  que 
si  je  vous  avois  trouvé  plus  fat  que  vous 
ne  me  semblez  l'être. 

Mo  i. 
Ah  !  j'entends  ;  ce  n'est  pas  pour  moi , 
mais  pour  mes  travers  que  vous  m'avez 

fait  venir  ici Mais  qu'est-ce  que 

c'est  que  ce  fracas  que  j'entends  là  haut? 

la    Dame. 

C'est  apparemment  mon  mari  qui  se 

couche. 

Moi. 

Votre  mari?  quoi!  vous  en  avez  un? 

la     Dame. 

Et  pourquoi  pas? 

Moi. 

Ah  î  mon  Dieu  !  je  ne  trouve  là  rien  que 
de  fort  ordinaire  ;  mais  ce  mari,  puisqu'il 
existe ,  que  pense-t-il  des  amans  ?  Est-il 
bien  convaincu  que  tout  se  borne  au  sen- 
timent? D'ailleurs,  l'idée  de  faire  appeler 
les  passans  pour  se  divertir  à  leurs  dé- 


(  563  ) 
pens,  lui  paroiL-cHe  aussi  plaisante  qu'à 
vous  ? 

LA      D  A  M  E. 

Qu'il  apprenne  ou  qu'il  désapprouve, 
c'est  la  chose  du  inonde  qui  m'est  le  plus 
égale.  11  m'a  épousée  pour  mon  bien;  il 
en  jouit  :  que  lui  faut-il  de  plus?  Je  ne 
l'aime  point.  Il  a  voulu  ,  dans  les  corn- 
mencemens  de  notre  mariage,  être  jaloux , 
fatigant,  exigeant,  brutal  ,  comme  tous 
les  autres.  Je  l'ai  tant  tourmenté,  qu'à  la 
fin  il  se  l'est  tenu  pour  dit.  Il  fait  ce  qui 
lui  convient,  et  moi  ce  qui  me  plaît.  Je 
ne  vais  pas  le  trouver  dans  son  apparte- 
ment; je  ne  prétends  point  qu'il  vienne 
m'importuner  dans  le  mien.  Ne  trouvez- 
vous  pas  que  j'ai  raison  ? 

M  O  T. 

Sans  contredit;  d'ailleurs,  vous  ne  me 
trouverez  pas  chevalier  des  maris,  comme 
je  le  suis  des  amans. 

la    Dame. 

Parce  qu'apparemment  vous  n'êtes  pas 
marié?  De  plus, Messieurs,  vous  affectez 


(  m  ) 

tous,  sur  ce  point,  dans  le  monde,  un  ton 
de  légèreté  dont  vous  êtes  bien  éloignés, 
dans  le  fond  ;  et  vis  à  vis  de  vos  malheu- 
reuses femmes ,  vous  êtes  tous  capricieux , 
injustes,  despotiques,  bourrus.  Ah!  la 

sotte  chose  qu'un  mari  ! Gomment 

donc  !  voilà  trois  heures  qui  sonnent  ! 
Allez-vous-en  bien  vite.  C'est  demain  di- 
manche, et  il  faut  que  j'aille  au  prêche  , 
de  bonne  heure. 

Moi. 

Au  prêche!  et  qu'est-ce  que  vous  faites- 
là?  J'imagine  que  ce  n'est  pas  le  respect 
humain  qui  vous  y  conduit;  il  me  semble 
que  vo.us  ne  consultez  guère  l'opinion  des 
autres  pour  vous  décider.  Est-ce  que  vous 
êtes  attachée  à  ce  prêche  ? 

la    Dame. 

Certainement:  si  l'opinion  générale  ne 
me  décide  pas  pour  les  choses  de  la  so- 
ciété, je  suis  très-attentive  à  faire  ce  qu'il 
faut  pour  le  ciel,  et  contre  l'enfer. 

M  o  i. 
Il  ne  vous  manquoit  plus  que  d'cîre  un 


(  ÔG5  ) 

peu  superstitieuse,  et  je  suis  ravi  de  vous 
découvrir  cette  nouvelle  qualité  :  en  tout, 
je  suis  enchanté  de  vous.  Je  regarderai 
toujours  comme  un  instant  fortuné,  l'ins- 
tant où  vous  avez  jugé,  sur  ma  ligure, 
que  j'avois  assez  de  ridicule,  pour  mériter 
votre  attention.  Je  vous  demande  la  per- 
mission de  vous  faire  ma  cour  assidue- 
ment,  pendant  le  temps  que  j'ai  encore  à 

passer  ici. 

la    Dame. 

Vous  me  ferez  le  plus  grand  plaisir  du 
monde.  Cependant  je  vous  prie  de  croire 
que  les  ridicules  seuls  ne  suffisent  pas 
pour  me  plaire.  Bonsoir,  Monsieur.  » 

J'avoue  que  quoique  j'aie  vu  des  fem- 
mes bien  extraordinaires  en  ma  vie ,  celle 
ci  me  parut  l'emporter  sur  toutes  les  autres, 
et  je  bénis  mon  destin  de  rendontrerà- 
Wesel  une  ressource  comme  celle-là.  Je 
fus  très-exact  à  la  voir,  et  je  la  trouvai 
toujours  la  même,  avec  autant  de  naïveté 
dans  l'esprit,  que  de  franchise  dans  ses 
laçons. 


(  Z66  ) 

Il  y  avoit  huit  jours  que  je  jouissois  de 
sa  société,  lorsque  m'élant  pvésenté  à  sa 
porte ,  un  soir  ,  on  me  dit  (/iielle  n'y 
était  pas.  Gela  me  surprit;  car  elle  ne 
sortoit  jamais  que  pour  aller  à  l'église,  et 
quelquefois  à  la  promenade,  s'étant  absolu- 
ment soustraite  à  toute  espèce  de  devoirs. 
J'yretournaiàquelque  tempsdelà;on  me 
fit  la  même  réponse.  Je  m'y  rendis  encore 
le  lendemain,  à  plusieurs  reprises ,  sans 
avoir  plus  de  succès.  Je  recherchois  la 
raison  de  cet  événement,  lorscjue  je  vis 
entrer  dans  ma  chambre  la  même  vieille 
qui  m'avoit  introduit  chez  elle  ,  et  qui 
me  remit  de  sa  part  la  lettre  suivante  : 

«  Cet  amant  dont  vous  avez  si  bien 
•  défendu  la  cause ,  est  arrivé,  Monsieur  ; 
*  je  n'ai  rien  eu  de  plus  pressé  que  de 
«  l'informer  de  notre  connoissance.  Quoi- 
»  que  je"  l'aie  fort  assuré  que  vous  étiez 
»  plus  aimable  que  dangereux ,  il  m'a 
j»  paru  inquiet  de  notre  liaison ,  et  je 
»  l'aime  trop ,  pour  lui  donner  le  moindre 
j>  ombrage.  Ne  soyez  point  surpris,  si  je 
»  vous  prie  de  ne  plus  revenir  chez  moi. 


(367) 
»  Je  vous  regrette  sûrement  plus  que  vous 
»  ne  me  regretterez.  Mais  puisque  vous 
»  voulez  tant  de  complaisance  pour  un 
»  amant,  vous  ne  me  désapprouverez  pas , 
>»  de  vous  sacrifier  au  mien.  Adieu ,  Mon- 
»  sieur.  Comptez  sur  les  sentimens  que 
»  vous  m'avez  inspirés,  et  sur  le  plaisir 
»  que  j'aurois  à  vous  revoir,  s'il  Je  per- 
«  mettoit.   » 

Je  trouvai  que  cette  lettre  terminoit  à 
merveille  mon  aventure.  J'en  aurois  ce- 
pendant été  fort  affligé,  si,  peu  de  jours 
après ,  je  n'avois  été  forcé  de  quitter 
Wesel. 


(  568  ) 
Opinion  des  Turcs  sur  les  Femmes. 


>  »/V»  '«/«A'%.  V» 


On  seroit  moins  étonné  de  la  rigidité 
des  Turcs  à  renfermer  les  femmes ,  si  l'on 
étoit  instruit  du  peu  d'idée  qu'ils  ont 
du  pouvoir  des  mœurs,  pour  retenir  leurs 
sens.  Une  conversation  entre  le  visir 
Ibrahim  et  le  bâcha  Bonneval  (j)  suffira 
pour  faire  connoître  leur  opinion  sur  ce 
sujet.  Cette  conversation  m'a  été  trans- 
mise par  M.  Blet,  médecin. de  la  faculté 
de  Paris ,  qui  latenoit  de  M.  de  Bonneval 
lui-même. 

Le  visir  interrogeant  M.  de  Bonneval 
sur  la  religion  chrétienne,  celui-ci  vint  à 
lui  parler  de  la  confession  ,  et  cette  pra- 
tique excita  vivement  la  curiosité  d'Ibra- 

(i)  M.  de  Bonneval  ,  homme  de  qualité  de 
France  ,  avoit  épousé  ïa  fille  du  maréchal  de 
Biron.  Un  enchaînement  de  circonstances  bizarres 
lui  fit  prendre  le  turban,  en  1721. 11  étoit  lié  très- 
intimement  avec  J.-B.  Rousseau. 

him. 


(36g) 

Lim.  Bonneval  ,  après  avoir  expliqué 
toutes  les  conditions  de  ce  sacrement  , 
ajouta  qu'il  se  conféroit  avec  un  grand 
secret.  «  Les  femmes  vont-elles  également 
»  à  confesse ,  demanda  le  visir  ? — Assuré- 
»  ment, répondit  Bonneval. —  Quoi  !  sans 
»  que  le  mari  soit  présent,  demanda- t-il 
»  encore? — Sans  doute,  répliqua  Bonne- 
»  val. — Comment,  sans  qu'il  soit  dans  l'é- 
»  glise?  —  Certainement,  dit  Bonneval. 
»  Même  si  un  mari  apercevoit  sa  femme 
»  aux  pieds  d'un  confesseur ,  il  se  dé- 
»  tournerait,  de  peur  de  l'interrompre. 
»  — Bâcha  !  s'écria  le  visir,  en  se  levant 
»  brusquement,  tous  vos  chrétiens  sont 
»  trompés  par  leurs  femmes. 


Tome  IV.  a  a 


<37o) 
Disgrâce  de  Madame  des  Ursins, 

ET    CE    QUI    l'a    OCCASIONNÉE    (l). 


X  ersonne  n'ignore  l'ascendant  prodi- 
gieux que  la  princesse  desUrsinsavoit  pris 
sur  le  roi  d'Espagne,  Philippe  V,  au  point 
de  retarder  la  paix  de  1710,  par  l'idée 
chimérique  qu'elle  s'était  faite  d'avoir  une 
principauté  souveraine  dans  les  Pays-Bas , 
principauté  qu'elle  avoit  dessein  d'échan- 
ger ensuite  avec  Louis  XIV ,  pour  la  Tou- 
raine.  Ne  doutant  point  de  la  réussite,  elle 
chargea  M.  Daubigné ,  un  de  ses  amis  , 
de  se  transporter  sur-le-champ  dans  cette 
province  ,  afin  d'y  choisir  la  situation  la 
plus  agréable  pour  y  bâtir  un  château 
convenable  à  sa  dignité.  Pour  remplir 
cette  mission  ,  il  fit  construire  celui  de 
Chanteloup ,  près  d'Amboise. 

La  ruine  du  projet  de  Madame  des  Ur- 
sins pour  une  principauté ,  fit  naître  un 

(1)  Ecrit  en  1771. 


(«f»  ) 

autre  dessein  d'un  succès  plus  probable, 
par  le  crédit  qu'elle  avoit  sur  le  roi  d'Es-- 
jpâgne,  et  la  foiblesse  du  caractère  de  ce 
prince  ;  ce  lut  celui  de  l'épouser.  Les  in- 
trigues qu'elle  mit  en  usage  pour  arriver 
à  ses  fins,  ayant  encore  échoué,  elle  cher- 
cha toutes  les  ressources  imaginables,  pour 
maintenir  un  pouvoir  qu'une  maîtresse 
est  toujours  sûre  de  pousser  à  l'extrême 
dans  les  commencemens,  qui  se  soutient 
ensuite  par  habitude ,  maisquela  moindre 
chose  peut  détruire ,  par  la  suite.  Le  roi 
d'Espagne  ne  pouvant  se  passer  de  fem- 
mes ,  mais  devenu  dévot  ,  parloit  de  se 
remarier.  Madame  des  Ursins  ,  forcée  de 
renoncer  encore  à  l'espérance  d'être  la 
femme  de  Philippe ,  pensa  que  rien  ne 
seroit  plus  avantageux  à  ses  intérêts ,  qufc 
de  lui  faire  épouser  une  princesse  qui, 
par  sa  position,  ne  dût  point  attendre  une 
si  haute  fortune  ,  et  qui  ne  la  devant 
qu'à  sa  médiation ,  devoit  toujours  la  tenir 
dans  sa  dépendance  ,  par  le  peu  de  crédit 
de  ses  entours  et  par  la  reconnoissance. 
Elle  jeta  les  yeux  sur  la  fille  du  Duc  de 

A   A    2 


(372) 

Parme-Farnèse.  Alberoni  fut  chargé  de 
cette  négociation  ,  et  le  mariage  se  con- 
clut. Le  roi  d'Espagne  partit  de  Madrid , 
pour  aller  au-devant  de  la  nouvelle  reine. 
Lorsqu'ils  furent  à  la  dernière  station  , 
avant  de  se  joindre, c'est-à-dire, à  quatre 
lieues  l'un  de  l'autre,  Madame  desUrsins 
prit  les  devants ,  empressée  de  connoître 
par  elle-même  une  princesse ,  du  dévoue- 
ment de  laquelle   elle  devoit  autant  se 
promettre.  Quelle  fut  sa  surprise  de  ne 
recevoir  qu'un  accueil  haut ,  froid  !  Ma- 
dame des  Ursins  ayant  voulu   reprendre 
quelque  chose  à  la  coiffure  de  la  reine , 
à  sa  toilette ,  cette  dernière  la  traita  d'im- 
pertinente ,  et  soutint  le  même  ton,  tant 
que  la  visite  dura  ,  sans  que  jamais  Ma- 
dame des  Ursins  pût  le  faire  changer.  Elle 
se  retira,  pleine  d'étonnement ,  de  dépit 
et  de  désespoir.  Ces  sentimens  augmen- 
tèrent bien  encore,  lorsque  Damézagua, 
officier  desGardes-du-Corps  du  roi ,  vint 
lui  déclarer  qu'elle  devoit  partir  sur-le- 
champ,  pour  se  rendre  en  France ,  sous 
son  escorte ,  sans  avoir  la  liberté  d'écrire 


<375) 

au  roi ,  ni  de  parler  à  personne.  Elle  obéit 
et  monta  dans  sa  voiture,  en  grand  habit, 
avec  Damézagua  ,  un  autre  officier  des 
Gardes-du-Corps ,  une  seule  femme-de- 
chambre,  sans  autre  suite  ;  n'ayant  pas 
même  une  chemise,  pour  changer,  pendant 
un  si  long  voyage.  Le  détail  de  ce  que 
Madame  desUrsins  eut  à  souffrir  pendant 
le  chemin  ,  par  un  froid  excessif,  passe 
toute  croyance^  Jamais  sa  constance  ne 
l'abandonna.  Pas  un  murmure ,  pas  une 
seule  parole  qu'elle  eût  pu  se  reprocher. 
Enfin ,  elle  donna  l'exemple  d'un  courage 
dont  les  femmes  sont  bien  plus  capables 
que  les  hommes.  Toute  l'Europe  fut  éga- 
lement surprise  d'un  changement  de  for- 
tune aussi  prompt  et  tellement  inattendu. 
On  voulut  pénétrer  le  motif  de  cet  évé- 
nement; il  demeura  caché,  ainsi  qu'il 
arrive  quelquefois,  dés  intrigues  de  Cour. 
Les  femmes ,  à  qui  l'on  dit  tout ,  qui  se 
disent  tout ,  et  qui  redisent  tout ,  l'ont 
liait  parvenir  à  ma  eonnoissance.  J'ai  su 
de  Madame  la  princesse  de  B***  ,  qui  le 
tenoiî,  de  Madame  la  Duchesse  de  Saint- 


(574) 
Pierre,  long-temps  favorite  de  la  reine 
d'Espagne  Farnèse ,  que  le  seul  motif  de  la 
disgrâce  de  la  princesse  des  Ursins  avoit 
été  le  roi  d'Espagne  lui-même ,  dont  elle 
avoit  reçu  ,  pendant  qu'elle  étoit  en  che- 
min pour  se  rendre  en  Espagne ,  une  lettre 
par  laquelle  illuimandoit:«  Qu'àquelprix 
»  que  ce  fù  t ,  il  falloit  qu'elle  éloignât  Ma- 
»  dame  des  Ursins,  et  que  si  cette  femme 
»  reparoissoit  à  la  Cour,  elle  les  empêche- 
»  cheroit  (1)  de  coucher  ensemble,  ainsi 
»  qu'elle  avoit  déjà  fait  du  vivant  de  lafeue 
v  reine.  »  Qu'on  se  représente  l'embarras 
d'une  jeune  princesse  qui  se  voit  dans  l'al- 
ternative, ou  de  ne  pas  obéir,  et  par  con- 
séquent de  déplaire  à  son  mari  qu'elle 
désire  captiver ,  ou  de  commencer  à  se 
faire  connoître  dans  le  monde,  par  une 
conduite  dure  sans  motif,  et  marquée  du 
sceau  de  l'ingratitude.  Ses  combats  furent 
violens ,  à  ce  qu'elle  a  dit  à  Madame  de 
Saint-Pierre.  Enfin ,  les  ordres  du  roi  l'em- 

(i)  Expression  textuelle  de  la  lettre  du  roi  , 
dont  j'ai  lu  la  copie.    (  Note  de  V Auteur.} 


(  M  ) 

portèrent ,  appuyés ,  peut-être  de  l'intérêt 
de  se  défaire  d'une  rivale  sous  la  dépen- 
dance de  laquelle  elle  auroit  vécu.  Elle  a 
dit  de  plus  à  Madame  de  Saint-Pierre, 
qu'elle  se  détermina  brusquement  à  cher- 
cher querelle  à  Madame  des  Ursins,  à  la 
pousser  si  vivement ,  qu'elle  n'eût  pas  le 
temps  de  lui  dire  des  choses ,  ou  de  faire 
des  démarches  qui  pouvoient  la  toucher, 
et  faire  évanouir  la  dureté  dont  elle  s'é- 
toit  armée.  Philippe  a  voit  donné  l'ordre 
positif  à  un  officier  de  ses  Gardes  de  suivre 
exactement  ceux  de  la  reine ,  quelque 
chose  qu'elle  leur  commandât.  On  ne 
craint  point  d'avancer  que  ,  de  tous  les 
revers,  celui  qu'éprouva  madame  des  Ur- 
sins, est  peut-être  le  plus  extraordinaire. 
Il  y  a  tout  lieu  de  croire  pourtant  qu'il  fut 
amené  par  les  insinuations  de  Louis  XIV. 
Ce  prince  avoit  été  choqué  de  la  présomp- 
tion de  Madame  des  Ursins.  Il  avoit  aussi 
vu  vraisemblablement  de  mauvais  œil  ses 
intrigues  pour  épouser  sonpetit-nls.  Mais 
ce  qu'il  y  a  d'étrange,  c'est  que  le  roi 
d'Espagne  n'ait  eu  ni  le  courage  de  ré-» 


(376) 

sis  ter  à  son  grand-père ,  ni  celui  d'éloigner 
par  lui-même  Madame  des  Ursins;  qu'il  ait 
employé  ,  pour  s'en  défaire  ,  une  jeune 
personne  sans  expérience ,  arrivant  dans 
un  pays  nouveau  ,  dénuée  d'entours  et  de 
conseils ,  et  qu'il  ait  rencontré  dans  cette 
princesse ,  la  force  de  caractèr  e  néces- 
saire ,  pour  prendre  une  résolution  aussi 
contraire  à  la  timidité  de  son  âge. 


(377) 
De  la  Douleur. 


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X  ar  le  mot  douleur ,  on  entend  ce  fléau 
du  genre  humain ,  qui  ne  cesse  d'empoi- 
sonner l'existence  de  l'homme.  Il  y  en  a 
de  deux  sortes ,  la  douleur  physique ,  et  la 
douleur  morale. 

La  douleur  physique  est  plus  ou  moins 
forte  ,  et  n'est  produite  que  par  les  ma- 
ladies qu'éprouve  l'individu,  parles  acci- 
dens  qu'il  éprouve.  Les  seuls  remèdes 
qu'on  puisse  y  apporter  sont  la  patience , 
la  résignation ,  et  les  secours  de  cette  es- 
pèce de  gens  qui ,  dans  la  société,  se  sont 
dévoués  à  traiter  le  physique  :  art  plus  fruc- 
tueux pour  ceux  qui  l'exercent,  que  sa- 
lutaire pour  les  malades. 

La  douleur  morale  est  infiniment  plus 
étendue.  Comme  elle  peut  naître  de  beau- 
coup de  causes,  elle  reçoit  des  modifi- 
cations, en  raison  des  impressions  qui  l'ont 
produite.  Pour  classer  les  différens  effets 
qu'elle  occasionne ,  on  pourroit,  ce  me 


(378) 

semble  ,en  commençant  par  l'impatience, 
qui  est  le  degré  le  plus  foible,  passer  par 
la  colère ,  la  peine ,  le  chagrin  ,  l'afflic- 
tion et  l'abattement ,  pour  en  venir  au 
désespoir  qui  est  le  degré  le  plus  fort. 
Tout  objet  qui  ne  fait  naître  que  de  l'im- 
patience, ou  de  la  colère,  ne  peut  être 
considéré  que  comme  une  affection  mo- 
mentanée, qui  donne  une  secousse  à  l'ame, 
d'autant  plus  violente ,  qu'elle  l'a  moins 
prévue;  mais  qui  dure  d'autant  moins, 
que  l'explosion  est  plus  forte. 

Les  autres  sensations  pénibles  de  l'ame 
proviennent,  ou  de  la  perte  d'un  bien 
dont  on  a  toujours  craint  d'être  privé  , 
même  pendant  la  jouissance  ,  ou  de  l'ex- 
clusion d'un  objet  fortement  désiré.  Ces 
sortes  d'affections  ,  toujours  prévues ,  ne 
peuvent  produire  sur  l'ame,  ces  mouve- 
mens  violens  qui  naissent  de  la  surprise; 
mais  pour  avoir  une  activité  moins  appa- 
rente ,  elles  n'en  sont  que  plus  fâcheuses, 
parce  que  les  facultés  physiques,  qui  ne 
peuvent  long-temps  supporter  un  grand 
ébranlement,  et  qui,  par  cette  raison,  en 


(379} 

sont  promptement  débarrassées  ,  pénè- 
trent par  degrés,  et  profondément,  d'une 
impression  amère  qui  ne  peut  plus  être 
détruite  que  par  le  temps  :  et  le  temps 
n'affoiblit  qu'à  la  longue  les  ressorts  que 
la  violence  épuise  souvent,  dans  les  pre- 
miers instans. 

Le  désespoir  est  un  état  d'irritation 
excessive  ,  et  dont  les  résultats  ne  sont 
jamais  que  des  extrêmes.  Les  facultés  sont 
en  telle  contraction,  que  l'ame  n'entend 
plus  rien  ,  et  ne  peut  se  livrer  qu'à  de& 
mouvemens  désordonnés. 

L'abattement  qui  paroit  le  contraire  du 
désespoir ,  le  devance  quelquefois ,  en  est 
presque  toujours  la  suite  ,  et  produit  à 
peu  près  le  même  effet  ;  c'est-à-dire , 
que  les  ressorts  des  organes ,  pour  avoir 
été  trop  vivement  tendus  ,  se  relâchent 
entièrement  ,  et  jettent  l'ame  dans  une 
apathie  stupide,  qui,  sous  l'apparence 
de  la  tranquillité ,  n'est  en  effet  qu'un 
manque  de  faculté  pour  sentir.  Ainsi,  le 
désespoir  et  l'abattement  ont  le  même 
résultat ,  celui  d'intercepter  les  fonctions 


(  38o  ) 

de  l'ame ,  le  premier  par  la  tension  des 
ressorts  des  organes,  et  le  second  par  leur 
relâchement. 

Le  temps  seul  peut  apporter  du  remède 
à  ces  deux  états ,  soit  en  détendant  les 
fibres  irritées  par  le  désespoir,  soit  en  leur 
redonnant  du  ton,  lorsqu'elles  sont  trop  re- 
lâchées par  l'abattement.  Dans  ces  deux 
situations,  l'ame ,  incapable  d'aucune  opé- 
ration morale  ,  n'agit  plus  que  machina- 
lement ,  et  n'est  susceptible  d'aucun  adou- 
cissement ni  d'aucune  consolation. 

Toutes  les  autres  sensations  pénibles  de 
l'ame  peuvent  être  combattues  ,  soit  en 
se  livrant  aux  soins  de  l'amitié ,  soit  par 
une  volonté  bien  décidée  de  surmonter 
le  chagrin ,  et  c'est  ce  qu'on  appelle  cou- 
rage. Mais  ,  je  le  répète ,  le  temps  est  le 
remède  le  plus  certain  contre  toute  douleur 
morale.  Les  objets  s'affoiblissent,  en  s'é- 
loignant  ;  on  s'accoutume  à  la  privation, • 
de  no  u  velles  sensations  effacen  t  les  ancien- 
nes. La  destruction  de  la  machine  est  la 
suite  et  la  fin  inévitable  d'une  douleur , 
soit  physique ,  soit  morale  permanente-, 


(38x) 

avec  cette  différence  que  dans  le  physique, 
c'est  l'obstruction  qui  produit  la  douleur, 
et  que  dans  le  moral ,  c'est  la  douleur  qui 
la  cause.  L'une  et  l'autre  gênent  d'abord 
les  ressorts,  les  paralysent  ensuite,  et  finis- 
sent par  détruire  le  régime  nécessaire  à 
l'existence ,  établi  par  la  nature  dans  toute 
matière  organisée  pour  végéter.  Toute  sus- 
pension y  produit  des  maladies;  toute 
destruction  des  organes  du  mouvement, 
est  la  mort.  De  telles  destructions  ne  sont 
pas  fréquentes  dans  les  douleurs  morales, 
parce  qu'd  est  infiniment  rare  qu'elles 
soient  poussées  à  ce  degré  éminent  d'exal- 
tation ,  et  plus  rare  encore  qu'elles  s'y 
soutiennent. 

D'après  l'analyse  que  je  viens  de  faire 
des  principes  et  des  effets  des  douleurs 
physiques  et  morales,  la  crainte  qu'elles 
inspirent  aux  hommes  ,  doit  paroître  sim- 
ple et  fondée.  Mais  ce  qui  doit  surprendre, 
c'est  le  peu  d'attention  qu'ils  ont  à  s'en 
préserver.  On  peut  trouver  dans  l'attrait 
des  jouissances  de  l'amour  et  dans  les 
élans  de  l'amour-propre ,  une  excuse  de 


(  382  ) 

l'oubli  des  douleurs  physiques  qui,  d'or- 
dinaire ;  en  sont  la  suite.  Mais,  comment 
comprendre,  je  ne  dis  pas  seulement  le 
goût  ,  mais  même  l'ardeur  inépuisable 
des  hommes,  pour  les  sensations  pénibles 
de  l'ame  ,  ou  pour  les  tableaux  qui  les 
représentent?  Un  accident,  un  incendie, 
un  enterrement,  un  cadavre  ,  un  supplice, 
attirent  et  fixent  les  regards  de  toute  cette 
partie  de  la  société,  qui  n'est  point  arrê- 
tée par  la  retenue  qu'impose  une  éduca- 
tion soignée.  Mais,  si  les  gens  d'une  cer- 
taine espèce  n'osent  se  livrer  à  tout  ce 
qui  porte  le  caractère  d'une  férocité  gros- 
sière ,  du  moins  s'en  dédommagent-ils  , 
en  se  livrant  à  tout  ce  qu'd  est  reçu  de 
se  permettre.  Plus  un  fait  est  tragique , 
plus  il  est  avidement  écouté.  On  s'arrache 
un  livre,  un  roman  bien  noir.  On  court 
à  des  tragédies  déchirantes  ,  pour  jouir, 
pendant  deux  heures  ,  de  l'incroyable 
plaisir    d'avoir  le    cœur   oppressé    (  i  ) 

(i)  Témoins,  Allée,  Gabrielled*  frergy>  spec- 
tacle plus  digne  de  la  scène  anglaise  ,  que  d'un 
peuple  qui  sait  applaudir  à  Racine,  à  Voltaire. 


(  385  ) 

Plus  on  y  réfléchit ,  et  plus  on  a  de  peine  à 
se  rendre  raison  d'un  semblable  attrait.  Se- 
roit-ce  ,  que  ce  sentiment  inné  de  rap- 
porter tout  à  soi  procureroit  la  jouissance 
de  pouvoir  se  dire  ?  je  ne  suis  pour  rien 
dans  la  catastrophe  ,  dans  l'enchaînement 
de  malheurs  dont  je  suis  témoin.  Seroit- 
ce  que  les  vives  émotions  de  l'ame  ,  en 
donnant  de  fortes  secousses  au  physique, 
procureroient  un   cours  plus  libre  aux 
liqueurs,  à  la  machine,  un  état  plus  par- 
fait, lorsque  le  calme  est  rétabli  ?  Seroit- 
ce  que  la  méchanceté  ,  ce  caractère  dis- 
tinctif  de  l'homme  brut ,  que  les  besoins 
réciproques  ont  amorti ,  que  les  lois  et 
l'éducation  ont  dompté ,  lorsque  les  socié- 
tés se  sont  civilisées ;seroit-ce ,  dis-je ,  que 
cette  méchanceté  fut  tellement  identifiée 
dans  le  cœur  de  l'homme  ,  qu'il  ait  été 
possible  de  lui  donner  un  frein,  mais  ja- 
mais de  la  détruire  ?  Est-ce  enfin  le  con- 
cert de  ces  trois  motifs  qui  produit  une 
contradiction  si  surprenante  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  peut  se  dis- 
simuler que  l'homme  n'est  pas  né  bon.  Les 


(  384) 
premiers  mouvemens  d'un  enfant  sont 
l'impatience  et  la  colère  ;  il  n'en  est  dis- 
trait que  par  de  nouveaux  objets  qui  le 
frappent,  ou  parles  jouissances  à  saportée. 
S'il  s'attache  à  sa  nourrice,  c'est  par  l'ins- 
tinct et  ses  besoins  ;  à  sa  bonne  ,  parce 
qu'il  est  subjugué  par  l'habitude  qu'il  a  de 
la  suivre  et  de  lui  obéir. 

Bientôt  l'homme  tombe  sous  l'empire 
des  passions.  C'est  alors  que  violemment 
poussé  vers  l'objet  qui  l'enflamme,  il  em- 
ploie l'adresse ,  quelquefois  la  force ,  et 
jusqu'au  crime ,  pour  se  procurer  les  biens* 
qu'il  désire ,  et  pour  écarter  les  rivaux 
qui  les  lui  disputent.  On  pourroit  tenter 
de  l'excuser,  lorsqu'en  effet  il  est  maîtrisé 
par  un  désir  impétueux.  Mais  combien 
ne  voyons-nous  pas  de  gens  envieux  de 
tout  succès  ,  même  de  ceux  qu'ils  ne  peu- 
vent atteindre ,  et  plein  d'une  joie  secrète , 
au  moindre  revers  que  les  autres  éprou- 
vent ! 

Le  ton  dominant  de  la  société  n'est-il 
pas  d'affoiblir  les  actions  louables ,  d'ag- 
graver les  torts ,  d'attaquer  les  réputations 

et 


(  5S5  ) 

et  de  jeter  du  ridicule  sur  tout?  Il  n'est 
que  trop  démontré  que  l'homme  nuit  avec 
ces  dispositions  que  rien  ne  peut  détruire, 
et  qu'il  garde  jusqu'au  tombeau.  Voilà 
pourquoi  les  sociétés  sont  un  assemblage 
tumultueux  d'individus  occupés  à  se  nuire; 
au  lieu  d'être  une  réunion  d'hommes 
qui,  par  des  secours  mutuels  ,  une  indul- 
gence réciproque ,  opéreroient  continuel- 
lement le  bonheur  de  tous. 

Je  suis  encore  l'homme  :  je  le  trouve 
traître  avec  ses  maîtresses,  tyran  avec  sa 
femme  ,  dur  avec  ses  enfans.  Si  quelques 
individus  diffèrent  du  plus  grand  nombre, 
ce  n'est  que  par  une  volonté  bien  déter- 
minée de  ne  suivre  que  les  lois  de  l'équité , 
de  la  raison  ,  et  de  réprimer  les  impul- 
sions de  leur  cœur,  qui  contredisent  sans 
cesse  les  principes  qu'ils  se  sont  faits. 

La  guerre  est,  dit-on  ,  un  mal  néces- 
saire. En  effet,  c'est  une  vérité  démon- 
trée par  la  nécessité  de  s'opposer  à  l'in- 
vasion ,  à  la  cupidité  des  autres  nations, 
(  ce  qui  est  déjà  une  preuve  convaincante 
de  la  férocité  de  l'homme.  )  Mais  pour 

Tome,  IF.  bb 


(  386  ) 

une  oruerre  de  cette  nature ,  combien  de 
flots  de  sang  n'ont  pas  fait  couler  l'am- 
bition des  souverains  ,  une  vengeance 
particulière ,  les  intrigues  d'un  seul  homme , 
excité  par  le  désir  d'une  grande  fortune  ! 
On  s'étonne  que  César,  au  moment  de 
pa  ser  le  Rubicon ,  ait  balancé  quelques 
momens  à  la  vue  de  tous  les  maux  dont 
il  alloit  déchirer  sa  patrie ,  de  tout  le  sang 
qu'il  alloit  répandre.  Cette  surprise  indi- 
que assez  la  cruauté  qui  règne  au  fond  de 
tous  les  cœurs  ;  il  n'appartient  qu'aux 
grandes  âmes  ,  à  des  hommes  tels  que 
César ,  de  sentir  des  mouvemens  d'huma- 
nité ,  au  moment  même  où  ils  semblent 
l'avoir  oubliée. 

La  chasse  ,  ce  travail  pénible  et  néces- 
saire pour  l'homme  sauvage  ,  n'est  plus 
qu'un  amusement  qu'on  qualifie  du  titre 
de  noble  pour  l'homme  en  société:  plaisir 
barbare  ,  où  sa  féroce  méchanceté  se  ma- 
nifeste d'autant  plus,  qu'aucun  préjugé  ne 
le  force  à  la  réprimer.  S'il  y  a  quelque 
justice  à  tuer  les  bêtes  qui  viennent  rava- 
ger les  moissons    que  le  cultivateur  se 


(38?) 

procure  à  force  de  patience  et  de  labeur, 
quelle  barbarie  a  pu  donner  au  suzerain 
le  droit  de  peupler  ses  bois  et  ses  cam- 
pagnes de  gibier  qui ,  dévastant  tout,  jet- 
tent ses  vassaux  dans  le  désespoir  !  Quelle 
cruelle  recherche  ne  met-il  pas  à  faire  dé- 
chirer une  malheureuse  bète  par  une  in- 
finité d'autres ,  que  l'instinct  porte  à  suivre 
la  trace  de  celle  qu'on  poursuit ,  et  qui 
sont  dressées ,  à  force  de  coups,  à  se  sou- 
mettre aux  règles  d'un  art  qui  rend  la 
mort  de  celle  qu'on  chasse,  plus  longue, 
plus  douloureuse  et  plus  certaine  ! 

Le  suzerain  pousse  la  dureté  jusqu'à 
défendre  au  cultivateur  l'entrée  de  son 
héritage ,  et  de  le  moissonner  ,sans  sa  per- 
mission. Heureusement,  celte  monstrueuse 
tyrannie  n'est  réservée  que  pour  les  rois 
et  les  princes;  mais  tous  les  seigneurs  ont 
le  droit  de  traîner  en  prison ,  de  grever 
de  grosses  amendes  un  malheureux  qui 
a,ura  dérobé  ou  détruit  une  seule  pièce 
de  ce  gibier;  et,  s'il  récidive,  de  le  faire 
condamner  aux  galères.  Quel  est  le  but 
de  ces  cruautés?  Le  plaisir  de  détruire  en 

BI3    2 


(  388  ) 

un  seul  jour ,  s'il  étoit  possible  ,  le  fruit 
de  tant  de  vexations.  On  ne  se  propose  pas 
pour  objet  un  exercice  sain,  un  amuse- 
ment, puisqu 'enfin  la  des  Iruc  lion  en  est 
un  pour  l'homme  :  c'est  une  soif  inta- 
rissable de  carnage;  et  lorsque  la  nuit  le 
fait  cesser,  on  se  repaît  voluptueusement 
du  spectacle  d'un  monceau  de  bêtes  assas- 
sinées ,  et  de  la  gloire  d'en  avoir  massa- 
cré le  plus. 

Il  n'y  a  point  d'homme  raisonnable, 
qui ,  de  sang  froid ,  ne  soit  frappé  de  ces 
tristes  vérités,  et  qui  ne  les  oublie  bien 
vite,  un  fusil  à  la  main. 

Les  injustices  qu'occasionne  la  chasse 
sont  un  resle  de  l'ancien  gouvernement 
féodal;  monstre  qu'un  siècle  plus  sage 
a  presqu'euiièrement  détruit ,  mais  dont 
le  souvenir  peint  la  nature  du  cœur  de 
l'homme. 

Apres  avoir  considéré  les  habitudes  de 
l'homme,  portons  l'examen  sur  la  manière 
dont  il  remplit  les  devoirs  de  son  état.  Le 
pavsan  joint  à  tous  les  vices  la  grossièreté 
de  son  éducation  ,  et  n'est  retenu  que 


(38g) 

par  Ja  crainte  des  peines.  L'habitant  des 
villes,  pluspolicé,  dérobe  mieux  sa  méchan- 
ceté, mais  ne  s'y  livre  pas  moins.  Le  com- 
merçant et  le  marchand  ne  sontguidés  que 
par  une  cupidité  sordide,  une  mauvaise  loi 
révoltante.  Le  guerrier  n'est  souventqu'un 
ennemi;  l'homme  de  justice  qu'un  tyran; 
le  prêtre  qu'un  fourbe  ;  le  médecin  qu'un 
ignorant  dont  tout  l'art  est  de  le  cacher; 
l'homme  de  lettres  un  composé  d'amour- 
propre  et  de  mépris  pour  les  autres. 

Si  jusqu'ici  je  n'ai  point  parlé  des  fem- 
mes ,  c'est  que  par  la  dénomination  gé- 
nérique de  l'homme  ,  on  entend  commu- 
nément les  deux  sexes.  Ce  n'est  assuré- 
ment pas  que  je  les  croie  meilleures.  Leur 
éducation  ,  des  leur  plus  tendre  jeunesse, 
les  accoutume  à  la  dissimulation,  qui  ne 
tarde  guère  à  dégénérer  en  une  fausseté 
qui  leur  est  commune.  D'ailleurs,  n'étant 
dans  la  société  que  des  êtres  passifs,  elles 
en  transgressent  le  régime  avec  d'autant 
plus  d'audace ,  qu'elles  en  sont  moins 
responsables.  Elles  y  dominent  d'autant 
plus,  que  les  lois  leur  imposant  la  sou- 


(  3go  ) 
mission ,  elles  emploient  l'adresse ,  la  faus- 
seté, l'attrait  que  la  nature  a  mis  dans  nos 
cœurs,  pour  nous  maîtriser  et  servir  leurs 
passions. 

Si  j'étois  entendu  de  quelqu'un  de  nos 
délicats  ,  il  ne  manqueroit  pas  de  me  l'aire 
la  question  ordinaire  :  Vous  ne  croyez, 
donc  pas  à  la  vertu  ?  A  quoi  je  répon- 
drois  :  Il  faut  bien  que  j'y  croie  ,  puis- 
qu'il existe  des  Anabaptistes  et  des  Qua- 
kers ;  mais  trop  de  gens  y  perdroient , 
pour  espérer  de  voir  jamais  adopter  leur 
religion  et  leurs  principes.  Il  falloit  un 
pays  nouveau  comme  l'Amérique  ,  pour 
que  cette  secte  pût  s'étendre.  Elle  s'y  dé- 
truira même  bientôt,  par  l'essor  que  vient 
de  prendre  cette  partie  du  monde. 

Insensiblement,  je  me  suis  écarté  du 
sujet  sur  lequel  je  m'étois  proposé  de  faire 
quelques  réflexions,  quoique  la  nature  du 
cœur  de  l'homme  et  de  ses  habitudes  ait 
une  telle  connexion  avec  la  douleur,  qu'il 
soit  bien  difiîcQe  d'examiner  l'une,  sans 
parler  des  autres.  Je  reviens  à  mon 
sujet.  J'ai  déjà  fait  voir  avec  quelle  avi- 


(*}«  ) 

dite  les  hommes  cherchent  à  se  procurer 
les  sensations  pénibles  de  l'ame ,  sans  avoir 
encore  parlé  du  motif  qu'ils  saisissent  avec 
le  plus  d'empressement,  je  veux  dire  la 
mort,  dont  ils  tirent  un  grand  moyen  pour 
augmenter  la  somme  des  larmes  et  des 
douleurs.  Je  conçois  facilement  qu'on  soit 
vivement  affecté,  désespéré  même  ,  de  la 
perte  de  quelqu'un  qu'on   aime  tendre- 
ment. Ce  sentiment  est  dans  la  nature.  Il 
agit  même  sur  les  animaux.  Mais  qu'on 
^considère   comme  un   acte  de   décence, 
même  de  devoir,  la  nécessité  de  paroître 
affligé  de  la  mort  d'un  être  pour  lequel 
on    ne  sent  souvent  rien  ;   et   qu'on   ait 
attaché  de  l'importance  à  cette  comédie, 
c'est  le  comble  de  la  démence.  Je  ne  vois 
pas  même  que  le  sentiment  d'une  vraie 
douleur,  en  ce  cas,  soit  un  mérite;  car 
enfin,  c'est  parce  qu'on  est  privé  d'une 
personne  qui  con  tribuoit  à  notre  bonheur, 
qu'on  gémit.  Nos  regrets  ne  sont  plus  rien 
pour  elle,  qui  ne  peut  ni  les  voir,  ni  les 
entendre,  du  fond  de  son  tombeau,  S'il  y 
a  du  mérite  à  cela,  un  malade  en  auroit 


(3f>  ) 

donc  à  répandre  des  larmes,  d'avoir  perdu 
la  santé?  Mais  non  ,  sans  doute;  un  tel 
chagrin  seroit  traité  de  foiblesse.  On  me 
répondra  que  si  la  sensibilité  nous  fait 
gémir  sur  le  sort  d'un  autre ,  ce  seroit 
manquer  de  courage,  que  de  se  laisser 
abattre  par  le  sien.  Encore  un  coup ,  je 
dirai  que  celui  qui  survit,  ne  peut  plus 
tonsidérer  que  lui;  qu'il  se  trouve  dans  le 
même  cas  que  le  malade  ;  que ,  par  con- 
séquent, si  vous  louez  les  larmes  dans  le 
premier ,  vous  ne  pouvez  les  blâmer  dans 
le  second. 

Un  auteur  a  dit  : 

]\ous  ne  vivons  que  deux  instans; 
Qu'il  en  soit  vin  povir  la  sagesse. 

Pour  moi ,  je  les  réclame  tous  les  deux 
pour  écarter  de  nous  le  plus  qu'il  est 
possible,  tout  ce"qui  peut  contribuer  à  les 
rendre  amers  ;  et  le  meilleur  moyen  est 
de  se  soustraire  à  mille  préjugés,  que  i'en- 
vie  de  tourmenter  les  autres  a.  mis  en  cré- 
dit,  et  dont  tous  sont  victimes. 

La  sensibilité  d'aine  est  une  qualité 
peut-être  pénible  pour  celui  qui  la  pos- 


(S93  ) 
sccle,  mais  avantageuse  pour  les  autres;  et 
comme  telle,  elle  mérite  d'être  considé- 
rée. Je  n*houorerai  jamais  de  ce  litre  les 
larmes  que  fait  couler  la  perte  de  qui  que 
ce  soit.  Si  ces  larmes  sont  vraies,  c'est  à 
soi  qu'on  les  donne  ;  feintes ,  elles  de- 
viennent révoltantes.  Je  ne  puis  trouver 
la  sensibilité  dans  tout  ce  qui  n'a  que  soi 
pour  objet.  L'intérêt  personnel  est  telle- 
ment dans  l'homme  ,  qu'il  est  impossible 
de  nous  en  faire  un  mérite.  La  sensibilité 
ne  réside  que  dans  celui  que  novs  ins- 
pirent les  autres  ;  dans  l'attendrissement 
que  nous  causent  les  malheureux,  et  dans 
la  recherche  que  nous  en  faisons  pour  les 
.soulager,  ou  si  nous  ne  le  pouvons,  du 
moins  pour  les  consoler.  On  laisse  ce  soin 
aux  dévots.  Ils  remplissent  par  ostentation 
un  devoir  qui  devroit  être  le  premier  de 
tous. 

Combien  de  gens  n'ai-je  pas  vu  se  dé- 
soler par  calcul,  et  détourner  leurs  regards 
d'un  infortuné  !  Combien  n'en  ai-je  pas 
vu  pleurer  un  mort  auquel  ils  n'auroient 
pas  sacrifié  la  moindre  de  leurs  volontés, 
pendant  sa  vie  ! 


(  '9'<  ) 
Les  femmes  qui  exagèrent  tout,  quel- 
que genre  qu'elles  embrassent,  ont  adopté, 
dans  ce  siècle ,  la  sensibilité.  Nïm-seule- 
ment,  elles  en  font  leur  occupation,  mais 
même  elles  en  tiennent  école.  Leurs  jour- 
nées sont  remplies  par  les  devoirs  de 
l'amitié  ;  leurs  conversations  ne  roulent 
que  sur  la  délicatesse  qu'exige  ce  senti- 
ment, et  sur  des  principes  de  sensibilité 
qu'elles  pratiquent  en  toute  occasion  d'é- 
clat, et  qu'elles  oublient,  dans  ce  qui  peut 
être  ignoré.  Survient-il  un  heureux  sujet 
de  s'affliger  ;  elles  y  courent  en  foule:  et 
souvent,  on  voit  des  gens  dans  la  douleur, 
assassinés  d'attentions  de  personnes  qu'il» 
connoissent  à  peine,  et  forcés  d'y  répon- 
dre. La  maison  d'un  moribond  se  remplit 
d'amies  qui,  à  force  d'intérêt,  font  tour- 
ner la  tête  aux  médecins,  et  désespèrent 
ceux  qui  par  devoir  son  t  obligés  de  soigner 
le  malade.  Il  n'y  a  point  de  ridiculités  de 
ce  genre,  dont  on  ne  soit  journellement 


témoin. 


Je  conclus  en  m'écriant  :  Que  les  hom- 
mes sont  comédiens  et  sots  !  et  j'ajoute  : 
Hélas ,  que  rarement  ils  sont  bons  ! 


(  395  ) 


Traduction  d'un  Ouvrage  chinois 
sur  les  Jardins. 


V^ue  d'autres  bâtissent  des  palais  pour 
enfermer  leurs  chagrins,  pour  étaler  leur 
vanité;  je  me  suis  fait  une  solitude  pour 
amuser  mes  loisirs,  et  causer  avec  mes 
amis.  Vingt  arpens  de  terre  ont  suffi  par- 
faitement à  mon  dessein.  Au  milieu,  est 
une  grande  salle  où  j'ai  rassemblé  cinq 
mille  volumes  pour  interroger  la  sagesse, 
et  converser  avec  l'antiquité.  Du  coté  du 
midi,  se  trouve  un  salon  ,  au  milieu  des 
eaux  qu'amène  un  petit  ruisseau  qui 
descend  des  colines  de  l'occident.  Elles 
forment  un  bassin  profond  d'où  «lies  s'é- 
pandent  en  cinq  branches ,  comme  les 
griffes  d'un  léopard.  Elles  sont  couvertes 
de  cygnes  innombrables  qui  nagent  et  se 
jouent  de  tous  côtés.  Sur  le  bord  de  la 
première  ,  qui  se  précipite  de  cascades  en 
cascades,  s'élève  un  rocher  escarpé  dont 


(  5g6  ) 
la  cîme  qui  se  recourbe  en  trompe  d'c- 
léphant,  soutient  en  l'air  un  cabinet  ou- 
vert pour  prendre  le  frais,  et  voir  les 
rubis  dont  l'aurore  couronne  le  soleil,  à 
son  lever. 

La  seconde  branche  se  divise  à  quel- 
ques pas,  en  deux  canaux  qui  vont  ser- 
pentant autour  d'une  galerie  bordée  d'une 
double  terrasse  à  festons  ,  dont  mille 
palissades  de  rosiers  et  de  grenadiers 
forment  le  balcon.  La  branche  de  l'ouest 
se  replie  en  arc  vers  le  nord  ,  et  là 
forme  une  petite  île.  Les  rives  de  cette 
île  sont  parées  de  sable ,  de  coquillages 
et  de  cailloux  de  diverses  couleurs  :  une 
partie  est  plantée  d'arbres  toujours  verts  > 
l'autre  est  ornée  d'une  cabane  de  chaume 
etderoseaux,  comme  celles  des.pêcheurs. 

Les  deux  autres  branches  semblent  tour 
à  tour  se  chercher  et  se  fuir ,  en  suivant 
la  pente  d'un  pré  fleuri  dont  elles  entre- 
tiennent la  fraîcheur.  Quelquefois  ,  elles 
sortent  de  leur  lit  pour  former  de  petites 
nappes  enfermées  dansle  gazon  ;  puis ,  elles 
quittentle  niveau  de  la  prairie ,  descendent, 


(  %  ) 

dans  des  canaux  étroits,  el  se  brisent  dans 
un  labyrinthe  de  rochers  qui  leur  dis- 
putent le  passage  et  les  couvre  d'écume. 

Au  nord  de  lagrande  salle,  son  t  plusieurs 
cabinets  placés  au  hasard,  les  uns  sur  des 
monticules  qui  s'élèvent  au  dessus  des 
autres ,  comme  une  mère  au  dessus  de  ses 
enfans.  Les  autres  sont  adossés  à  la  pente 
d'un  coteau.  Plusieurs  occupent  les  pe- 
tites gorges  que  l'orme  la  colline  ,  et  ne 
sont  vus  qu'à  moitié.  Tous  les  environs 
sont  ombragés  par  des  bosquets  de  bam- 
bous touffus  ,  entrecoupés  de  sentiers  où 
le  soleil  ne  pénètre  jamais. 

Du  côté  de  l'orient,,  s'ouvre  une  petite 
plaine  divisée  en  plate  -  bandes ,  ovales 
ou  carrées,  qu'un  bois  de  cèdre  antique 
défend  du  souffle  des  aquilons.  Tous  ces 
compartimens  sont  remplis  de  plantes 
odoriférantes ,  d'herbes  salutaires  ,  de 
fleurs  et  d'arbrisseaux.  Le  printemps  et 
les  zéphirs  ne  sortent  jamais  de  cet  en- 
droit délicieux.  Une  petite  forêt  de  gre- 
nadiers, de  citronniers  et  d'orangers  tou- 
jours chargés  de  fleurs  et  de  fruits,  en 


(39») 
termine  le  coup-d'œilà  l'horizon  ,  et  le 
sépare  du  reste  des  jardins. 

Au  midi,  dans  le  milieu ,  se  montre  un 
cabinet  de  verdure  où  l'on  arrive  par  une 
pente  insensible  qui  en  fait  plusieurs  fois 
le  tour,  comme  les  volutes  d'une  coquille. 
Les  bords  de  cette  pente  sont  tapissés  de 
gazon  qui  s'élève  en  sièges,  de  distances  en 
distances,  pour  inviter  à  s'asseoir,  à  con- 
sidérer ce  parterre ,  dans  tous  les  points 
de  vue. 

A  l'occident  ,  une  allée  de  saules  à 
branches  pendantes ,  conduit  au  bord  d'un 
large  ruisseau  qui  tombe  à  quelques  pas, 
du  haut  d'un  rocher  couvert  de  lierre  et 
d'herbes  sauvages.  Les  environs  n'offrent 
qu'une  barrière  de  rochers  pointus ,  bi- 
zarement  assemblés,  qui  se  groupent  en 
amphithéâtre  ,  d'une  manière  rustique  et 
pittoresque.  Au  bas,  on  trouve  une  grotte 
profonde,  qui,  s'élargissant  par  degrés, 
forme  une  espèce  de  salon  irréguiier,  dont 
la  voûte  se  termine  en  dôme.  La  lumière 
entre  par  une  ouverture  ajsse  '  large  ,  d'où 
pendent  des  branches  de  chèvre-feuille 


< 


(299) 
et  de  vkrne  sauvage.  Ce  salon  est  un  asile 
contre  les  brûlantes  chaleurs  de  la  cani- 
cule. Des  rochers  épars,  des  espèces  d'es- 
trades creusées  dans  l'épaisseur  de  son 
enceinte,  en  sont  les  sièges.  Une  petite 
fontaine  qui  sort  d'un  des  cotés,  remplit 
le  creux  d'une  pierre  arrondie  par  le  ha- 
sard, et  s'en  échappe  en  petits  filets ,  sur 
le  pavé.  Ses  Ilots  ,  après  avoir  serpenté 
mille  fois  entre  les  fentes  qui  les  égarent, 
vont  tous  se  réunir  dans  un  réservoir 
préparé  pour  le  bain.  Ce  bassin  s'enfonce 
sous  une  voûte,  fait  un  petit  coude,  et 
se  jette  dans  un  étang  au  pied  delà  grotte , 
entre  les  rochers  qui  l'entourent. 

Un  peuple  de  lapins  les  habite ,  et  rend 
aux  poissons  innombrables  de  l'étang, 
toutes  les  peurs  qu'on  lui  donne. 

Que  cette  solitude  est  charmante  !  La 
vaste  nappe  d'eau  qu'elle  présente, est  toute 
semée  de  petites  îles  de  roseaux.  Les  plus 
grandessontdes  volières remphes  de  toutes 
sortes  d'oiseaux.  On  va,  des  unes  aux  au- 
tres ,  par  de  petits  ponts  de  pierre  et  de 
bois ,  distribués  au  hasard;  les  uns  en  arc, 


(  4oo  ) 
les  autres  en  ligne  droite ,  selon  l'espace 
qu'ils  remplissent.  Quand  les  nénuphars, 
dont  les  bords  de  l'étang  sont  semés  , 
ouvrent  leurs  fleurs,  il  paroît  couronné 
de  pourpre  et  d'écarlate,  comme  l'hori- 
zon des  mers  du  Midi.  Lorsque  le  soleil  y 
pénètre,  il  faut  se  résoudre  à  revenir  sur 
ses  pas  pour  sortir  de  cette  solitude,  ou 
franchir  la  chaîne  des  rochers  escarpés 
qui  l'environnent. 

La  nature  a  voulu  qu'ils  ne  fussent  ac- 
cessibles qu'à  la  pointe  de  l'étang  qui  les 
fait  comme  plier  devant  ses  eaux,  pour 
qu'elles  s'ouvrent  un  passage  entre  les 
saules  qui  les  séparent.  De  vieux  sapins 
cachent  encore  cet  enfoncement,  et  ne 
laissent  \oir  au  dessus  de  leur  cime,  que 
dés  pierres  plantées  en  esquilles,  et  ceintes 
d'arbres  brisés.  On  monte  au  haut  de  ce 
rempart  de  rochers  par  un  escalier  étroit 
et  rapide,  qu'il  a  fallu  creuser  avec  le 
pic,  dont  les  coups  sont  encore  marqués. 
Le  cabinet  qu'on  y  trouve  pour  se  repo- 
ser n'a  rien  que  de  suuple  ;  mais  il  est 
assez  orné  par  la  vue  d'une  plaine  im- 
mense , 


(4oi  ) 

mense  où  le  Kiang  serpente ,  au  milieu  des 
villages  et  des  rizières.  Les  barques  in- 
nombrables dont  ce  grand  fleuve  est  cou- 
vert,  les  laboureurs  épars  dans  les  cam- 
pagnes, les  voyageurs  qui  remplissent  les 
chemins,  animent  ce  paysage  enchanté. 
Les  montagnes  couleur  d'azur ,  qui   le 
terminent  à  l'horizon  ,  charment  et  ré- 
créent la  vue.  Quand  je  suis  lassé  de  com- 
poser et  d'écrire  au  milieu  des  livres  de 
ma  grande  salle  ,  je  me  jette  dans*une 
barque  que  je  conduis  moi-même ,  et  je 
vais  demander  des  plaisirs  à  mon  jardin. 
Quelquefois  j'aborde  à  l'ile  de  la  Pêche; 
et  muni  d'un   large  chapeau  de  paille  , 
contre  les  ardeurs  du  soleil,  j'amorce  les 
poissons  qui  se  jouent  au  sein  des  flots, 
et  j'étudie  nos  passions,  dans  leurs  mé- 
prises. D'autres  fois,  le  carquois  sur  l'é- 
paule ,  un  arc  à  la  main ,  je  grimpe  au 
haut  des  rochers;  et  de  là,  guettant  en 
traître  les  lapins  qui  sortent,  je  les  perce 
de  mes  flèches  ,   à  l'entrée  de  leurs  re- 
traites. Hélas  !  plus  sages  que  nous  ,  ils 
craignent  le  péril  et  le  fuient  !  S'ils  me 
Tome  1^.  ce 


(    402    ) 

voyoient  arriver  ,    aucun   ne  paroîtroit. 
Quand  je  me  promène   dans  mon  par- 
terre, je  cueille  des  plantes  médicinales 
que  je  veux  garder.  Une  fleur  me  plaît, 
je  la  prends  et  m'enivre  de  ses  parfums. 
Une  autre  souffre  de  la  soif;  je  l'arrose, 
et  ses  voisines  en  profitent.  Combien  de 
fois  des  fruits  bien  mûrs  m'ont-ils  rendu 
l'appétit  que  la  vue  des  mets  m'avoit  ôté  î 
Mes  grenades  et  mes  pêches  ne  sont  pas 
meilleures  ,   peut  -  être  ,   cueillies  de  ma 
main  :  mais  je  leur  trouve  plus  de  goût, 
et  mes  amis,  à  qui  j'en  envoie  des  cor- 
beilles, en  sont  toujours  flattés.  Vois -je 
un  jeune  bambou  que  je  veux  laisser  croî- 
tre; je  le  taille,  ou  je  courbe  ses  branches 
et  les  entrelasse ,  pour  dégager  le  chemin. 
Le  bord  de  l'eau,  le  fond  d'un  bois,  la 
pointe  d'un  rocher,  tout  m'est  égal  pour 
m'asseoir.  J'entre  dans  un  cabinet  pour 
voir  mes   cigognes  faire  la  guerre    aux 
poissons.  A  peine  y  suis-je  entré,  qu'ou- 
bliant le  dessein  qui  m'amenoit,  je  prends 
mon  kin,  et  je  provoque  les  oiseaux  d'a- 
lentour. 


(4o3) 

Les  derniers  rayons  du  soleil  me  sur- 
prennent quelquefois  considérant  en  si- 
lence les  tendres  inquiétudes  d'une  hiron- 
delle pour  ses  petits ,  ou  les  rUses  d'un 
milan ,  pour  enlever  sa  proie.  La  lune  est 
déjà  levée  ,  que  je  suis  encore  assis.  C'est 
un  plaisir  de  plus.  Le  murmure  des  eaux  j 
le  bruit  des  feuilles  qu'agite  le  zéphir,  la 
beauté  des  cieux,  me  plongent  dans  une 
douce  rêverie.  Toute  la  nature  parle  à 
mon  ame.  Je  m'égare  ,  en  l'écoutant  ;  et 
déjà  la  nuit  est  au  milieu  de  sa  course , 
que  je  touche  à  peine  le  seuil  de  ma  porte* 
Le  sommeil  seul  me  ravit  le  charme  que 
j'éprouve.  Si  les  rêves  m'éveillent ,  j'y 
«•açriie  de  devancer  l'aurore  ,  et  d'aller 
voir ,  du  haut  d'une  coline ,  les  perles  et 
les  rubis  qu'elle  sème  sur  les  pas  du  soleil. 

Mes  amis  viennent  souvent  interrompre 
ma  solitude ,  me  lire  leurs  ouvrages ,  en- 
tendre les  miens.  Je  les  associe  à  mes  amu- 
semens.  Le  vin  égaie  nos  frugals  repas  ; 
la  philosophie  les  assaisonne  ;  et  tandis 
que  la  Cour  appelle  la  volupté ,  caresse 
la  calomnie ,  forge  des  fers  et  tend  des 

CC    2 


(4<4  ) 

pièges ,  nous  invoquons  la  Sagesse.  Mes 
yeux  sont  toujours  tournés  vers  elle;  mais, 
hélas!  ses  rayons  ne  m'éclairent  qu'à  tra- 
vers mille  nuages,  qui  se  dissipent  pour- 
tant, et  quelquefois,  par  un  orage.  Cette 
solitude  sera  pour  moi  le  temple  du  plaisir. 
Que  dis-je ? père,  époux ,  citoyen ,  homme 
de  lettres,  je  me  dois  à  mille  devoirs;  ma  vie 
n'est  pas  à  moi.  Adieu ,  mon  cher  jardin  ; 
adieu  ;  l'amour  du  sang  et  de  la  patrie 
m'appelle  à  la  ville.  Garde  tous  tes  plai- 
sirs pour  dissiper  bientôt  mes  nouveaux 
chagrins,  et  sauver  ma  vertu,  de  leurs 
atteintes. 


(  4-o5  ) 


EPITRE    A    DAM  ON. 


De  Fontainebleau  ,  le  4  août  1761 , 


Junfin  ,  par  la  foule  entraîné, 
Loin  des  berceaux  de  Morainvllle  y 
Et  loin  des  plaisirs  de  la  ville, 
Damon  ,  me  voilà  donc  ,  à  la  Cour  amené; 
Là  ,  libre  de  tous  soins  ,  spectateur  sans  ivresse, 
De  l'orgueil  et  de  la  bassesse  , 
Je  vais  voir  le  jeu  combiné. 
Quel  étrange  pays  !  quel  peuple  !  quel  tumulte  \ 
Quelle  divinité  demande  ici  le  culte 
De  l'adorateur  prosterné  ? 
Quel  est  donc  l'important  salaire  , 
Damon,  qui  les  a  réunis, 
A  la  porte  d'un  sanctuaire, 
Où  rarement  ils  sont  admis  ? 
Oh  !  comme  sous  l'appât  d'un  abord  plein  de  zèle  , 

Chacun  cherche  ce  qui  décèle 
D'un  rival  redouté,  les  moyens  et  les  plans  , 
Et  d'un  mot  échappé  saisissant  l'avantage  , 
Des  ressorts  les  plus  vils  court  employer  l'usage  7 
Pour  renverser  des  concurrens  ! 


(  4o6  ) 

Enfin  ,  de  celte  triste  gêne 

Voilà  le  courtisan  distrait , 

Méritant,  à  force  de  peine  , 

Un  regard  du  dieu  qui  paroît  ! 
Trop  heureux  d'éviter  ,  pour  prix  de  son  attenta , 

Qu'une  parole  indifférente 

Fasse  douter  de  sa  faveur  , 

Et  que  tout  ce  qui  l'environne  , 

Par  un  sourire  ,  n'empoisonne 

L'atteinte  que  reçoit  son  cœur  ! 
Mais,  il  est  arrivé  cet  instant  de  détresse  , 

Où  l'huissier  ,  une  liste  en  main, 

De  cette  foule  qui  s'empresse, 

Ce  soir  ,  va  fixer  le  destin  ! 
Ce  ne  sont  plus  ces  gens  si  gonflés  d'insolence  ; 
Regardez-les  pressés  ,  confondus  en  silence  , 

Et  le   maintien  étudié  ; 
Mais  sur-tout  inquiets  ,  dans  la  peur  qui  les  frappe, 

Que  leur  nom  à  l'huissier  n'échappe, 

Ou  que  le  roi  ne  l'ait  rayé. 
On  croiroit  que  le  bien  où  chacun  d'eux  aspire  , 
Digne  de  leur  recherche  ,  a  droit  de  les  séduire  , 

Par  le  prix  qu'on  attache  à  la  réalité. 
Non;  d'un  triste  souper,  l'ennuyeuse  chimère 
Est  le  bien  précieux  ,  et  l'attrait  qu'exagère 

Leur  misérable  vanité. 

Qui  ne  riroit  des  airs  capables 

De  ce  ministre,  ami  de  Cour  , 


(W  ) 

Qui  n'a  clés  regards  favorables 

Que  pour  le  favori  du  jour  ? 
Qu'espèrent  ces  eliens  ,  de  leur  persévérance  ? 
Quoi  !  pour  obtenir  même  un  succès  incomplet, 
Ignorent-ils  qu'il  faut  la  vénale  assistance 

D'un  protecteur,  ou  d'un  valet  ? 

Parmi  tous  ces  tableaux  et cesdivers  spectacles, 
Par  l'indignation  ,  je  me  sens  émouvoir  , 
En  voyant  une  femme  (i)  ,  arbitre  des  oracles  , 

Profaner  les  droits  du  pouvoir  ! 
Avilissant  le  sceptre  ,  où  sa  main  participe , 
Ecartant  la  vertu ,  pour  élever  son  sang  , 
Avide    de  trésors  que  son  faste  dissipe , 
Et  prête  à  succomber  sous  le  poids  de  son  rang  l 
Voilà  quelle  est  l'idole  à  qui  l'on  rend  hommage  , 
Et  ce  qu'en  rougissant,  on  a  déifié  ; 
Un  coup-d'œil  caressant ,  enivre  le  plus  sage  ; 
Gloire ,  mérite  ,  honneur  ,  tout  est  sacrifié. 

Que  je  plains  ceux  que  la  fortune 

Force  à  ramper  dans  ce  pays  , 

Et  dont  la  misère  importune 

N'y  rencontre  que  du  mépris  ! 
Mais, qu'au  fond  de  mon  cœur  un  dépit  équitable 
Condamne  amèrement  celui  qui  ,  par  plaisir , 

Mécontent  d'un  sort  honorable , 

Sans  besoin  ,  au  joug  vient  s'offrir  ! 
Icij  tout  est  calcul;  tout  y  sent  la  contrainte  r 

(1)  blatte  me  de  TompatlOur. 


(  4o8  ) 

Tout  visage  est  couvert  du  masque  delà  feinte; 
De  son  propre  malheur  ,  cliacun  est  l'artisan  : 

La  jalousie  et  les  disgrâces  , 
Les  contradictions  qui  germent  sur  ses  traces  , 

Voilà  les  jours  d'un  courtisan. 

Quand  pourrai-je  revoir ,sous  un  ciel  plus  tranquille 

Cette  aimable  société, 
Dont  le  ton  délicat  et  cependant  facile, 
Par  d'invisibles  nœuds,  enchaîne  la  gaîté? 
Quand  pourrai-je ,  de  soins  ,  l'ame  débarrassée , 
Laisser  libre ,  et  sans  gène  ,  échapper  ma  pensée  ? 

Qu'il  me  tarde ,  mon  cher  Damon , 
De  voir  s'ouvrir  ,  par  moi ,  ton  champêtre  salon  ! 
Que  j'aime  ta  franchise  ,  et  ce  ton  dogmatique, 
Dont  tu  me  fais ,  parfois  ,  une  sage  leçou 

Qu'à  l'instant ,  mon  humeur  caustique 

Acquitte  avec  une  chanson  ! 
L'un  de  l'autre  certains,  nous  suivons  sans  scrupule, 
Ce  que  la  confiance  ,  entre  nous,  a  permis. 

C'est  surmonter  un  ridicule , 

Que  d'en  rire  avec  ses  amis. 


(  '.09  ) 
E  P  I  T  R  E 

AU     COMTE    DE    F***. 


vomte  brillant  et  fortuné  , 
Qui  jouez  et  gagnez  sans  cesse, 
Sous  quel  aslre  ètes-vous  donc  né  ? 
Vous  réunissez  ,  sans  finesse  , 
L'art  de  tromper  tous  les  maris , 
L'ait  de  pleurer  avec  votre  maîtresse  , 
Et  d'en  rire  avec  vos  amis. 
Savant  sans  avoir  rien  appris  , 
Vous  foudroyez  dans  vos  e'crits 
Et  Bolinbrock.  et  sa  sagesse  (1). 
Vous  prouvez  en  beaux  vers,  à  vos  lecteurs  surpris, 
Qu'il  ne  nous  faut  qu'un  peu  d'adresse 

Pour  commander  à  nos  désirs  , 
Et  que  les  maux  sont  presque  des  plaisirs  (2). 
Puis  ,  abjurant  l'ennui  pbilosophique  , 
Et  la  profonde  politique  , 
Vous  descendez  à  la  chanson  : 
Rival  galant  d'Anacréon  , 

(  1)  Le  Comte  de  F***avoit  fait  une  Réfutation  des  Let- 
tres de  Bolinbrock  sur  l'Histoire. 

(2)  Une  thèse  qu'il  soutint  dans  la  Société ,  lui  dirta 
quelques  pages  de  sophismes  ingénieux, 


Ui*  ) 

Vous  vous  parez  de  sa  guirlande  ; 

Vous  présentez  l'aimable  offrande 

Des  simples  fleurs  de  la  saison  , 

A  la  beauté  qui  les  demande  ; 

Et  votre  muse  de  commande  , 

Pour  chaque  objet ,  changeant  de  ton  , 

Des  richesses  de  l'Hélicon  , 

Fait  son  trafic  de  contrebande. 

Aussi,  de  ses  succès  ,  dit-on  , 

Le  bruit  remplit  tout  le  canton. 

Et  toutefois  je  me  rappelle 
Qu'une  beauté  dont  je  tairai  le  nom  , 
Malgré  lout  votre  amour,  cher  Comie,  fui  cruelle, 

En  favorisant  un  oison. 

J'ai  sa  que  Nise  la  sauvage , 

Refusa  de  porter  vos  fers  ; 
Mais  vous  ne  faisiez  point  de  vers  , 
Vous  n'étiez  point  un  personnage. 
Voire  renom  dans  l'univers 
Etoit  d'être  un  garçon  fort  sage  , 
Et  vous  n'aviez  pas  un  travers. 
Les  yeux  les  plus  jolis  du  monde 
Ont  un  attrait  fort  séduisant , 
Mais  ne  suffisent  pas  :  il  faut  être  insolent  : 
Ah  !  que  vous  voilà  bien  ,  mon  cher  Comte  ,  à  présent  \ 

Qu'un  bon  estomac  vous  seconde  : 

Car  il  est  la  source  féconde 

Des  désirs  et  du  sentiment. 


U"    ) 


A   L'ABBÉ    ALLAIRE, 

MON     PRÉCEPTEUR, 

En  lui  envoyant  une  Collection  et  Auteurs  latins. 


j_jEma  tendre  amitié,  vous  receviez  pour  gage, 

Docte  Abbé  ,  vos  cbers  écrivains. 

Pour  me  former  à  leur  langage  , 

Hélas  !  vos  soins  ont  été  vains. 

Lisez  ,   relisez-les  encore  ; 
Ils  sont  toujours  nouveaux,  dit-on,  et  je  le  crois. 
Pour  moi ,  sans  les  entendre,  Abbé  ,  je  les  adore. 

Si  quelquefois ,  ils  vous  parlent  de  moi. 

—  |y\x  %.-w  X/X/X  %^v  -X  *,-v  ■■*  X/X.-»  %/X/x  x/xvx  «.-%.-*  *--*.-*  *,x  *  %-X.  V  %/VX.  %/X**XI 

SUR    LA     MORT 

DU     COMTE    DE    FRISE, 

Neveu  du  Maréchal  de  Saxe. 


JC  orme  pendant  la  paix  aux  travaux  delà  guerre, 
Daus  le  sein  des  plaisirs  ,  à  l'étude  appliqué, 
Sans  désirer  ce  temps  ,  par  ses  succès  marqué  , 
De  Frise  alloit  enfin  voir  ouvrir  sa  carrière: 
Aumoment  de  sa  gloire  ,au  printemps  de  ses  jours 
L'impitoyable  mort  en  a  tranché  le  cours. 


(  fts  ) 

O  loi  !  d'un  sang  illustre  et  d'un  esprit  sublime, 
Tout  ce  qu'ajoutent  les  mortels , 
Par  leurs  propres  efforts  ,  à  ces  dons  naturels , 
Du  sage  et  du  guerrier  te  méritoit  l'estime. 

Il  manque  à  ton  cœur  magnanime 
Ce  que  le  sort  dispense  à  des  êtres  heureux , 
Un  temps  plusfavorable  et  des  jours  plus  nombreux. 
En  vain ,  mille  vertus  ont  paré  ta  jeunesse  : 
Des  honneurs  immortelsqui  leur  sembloie ni  promis, 
Le  trépas  qui  te  frappe  ,  à  tes  cendres  ne  laisse 

Que  les  lar%ies  de  tes  amis. 
Eloigné   du   climat  qui   lui  donna  la  vie, 
Il  en  a  parmi  nous  retracé  la  douceur , 
Et  nos  soins  empressés  épargnoient  àson  cœur  , 
Le  regret  de  mourir  si  loin  de  sa  patrie. 
Savant  sans  vanité  ,  vertueux  sans  effort , 
Ami  toujours  égal ,  sans  feinte  et  sans  caprice , 
ISos  chagrins  qu'il  calmoit,  revivent  par  sa  mort', 
Je  n'en  ai  point  senti  que  sa  perle  n'aigrisse. 

Toi  que  m'enlèvent  les  destins, 
Voici  les  derniers  sons  ,  chère  ombre ,  d'une  lyre 

Que  tu  m'as  mise  entre  les  mains , 

Que  la  tienne  aimoit  à  conduire. 
Puisque  de  tes  beaux  jours  s'est  éteintle  flambeau, 

Et  que  tu  ne  peux  plus  l'entendre  , 
Après  avoir  offert  cet  hommage  à  ta  cendre, 

Je  la  laisse  sur  ton  tombeau. 

Fin  du  quatrième   eu  dernier   Volume. 


(4*5) 
TABLE 

DES    ARTICLES 

Contenus  dans  ce  quatrième  Volume. 


Le  Spleen  , 

page  1 

Idées  politiques  et  militaires  } 

129 

Les  Amans  soldats  , 

164 

Féerie  _, 

*9S 

Socrate-  et  Gassendi 'y. 

199 

Alonzo  , 

207 

Cœlia  , 

206 

Réjlexions  sur  la   Comédie  , 

255 

L' 'H ermite  , 

2  59 

Réflexions  sur  le  Ton  y 

266 

Histoire  des  Revenans  ? 

277 

Pensées  détachées  y 

289 

Nouvelle  espagnole  , 

292 

Du  Chagrin  , 

322 

Anecdote  bretonne  , 

328 

Première  Scène  d' une  Comédie 

j         0-H- 

Ui4) 

Aventure  et  Conversation  de 
M.  le  Baron  de  Besenval  avec 
une  dame  de   Wesel ,  35o 

Opinion  des  Turcs  sur  J  es  femmes ,  368 
Disgrâce  de  madame  des  Ursins , 

et  ce  qui  Va  occasionnée  ,  070 

De  la  Douleur  ,  3jj 

Traduction  d'un  ouvrage  chinois 

sur  les  jardins  ,  3g5 

È pitre  à  Dam  on  y  4o^ 

JEpitre  au  comte  de  F***.  ^og 

A  V  abbé  AU  aire ,  mon  précepteur  y 
en  lui  envoyant  une  collection 
d'auteurs  latins  ?  4ii 

Sur  la  mort  du  comte  de  Frise  , 
neveu  du  maréchal  de  Saxe  ,        id. 

Fin  de  la  Table  du  quatrième  et  dernier 
Volume. 


a  3  9  0  0  3     0095^627 5b